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Il est premier ministre depuis un an : Sellal, l’homme du statu quo

Après une année à la tête du Premier ministère, le bilan de Abdelmalek Sellal (au gouvernement depuis 1999) apparaît très mitigé, exercice secoué par l'attaque de Tiguentourine puis ébranlé par la lourde maladie du président Bouteflika. Personnage affable, sympathique, consensuel, Sellal s'est mû en un technicien avéré du maintien du statu quo depuis l'indisponibilité du chef de l'Exécutif en vendant à l'opinion publique l'idée de la pérennité de l'Etat. Dzaïr TV, dimanche 1er septembre. Nouvelle saison de l'émission phare de la chaîne, «System DZ», animée par l'impertinent Abdallah Benadouda. L'ancien chroniqueur de «Réactions en chaîne» attaque par «L'image du jour». Et là, focus sur la dernière sortie de Sellal, une séquence qui fait le buzz en ce moment sur les réseaux sociaux et les sites de partage. Le contexte : dans une conférence sur l'éducation nationale qui s'est tenue samedi dernier au tout nouveau lycée de mathématiques de Kouba, un établissement d'excellence, Sellal s'amuse à faire de l'esprit et se «casse la gueule» en confondant versification et verset coranique. Verbatim : «Une société qui ne base pas sa formation sur les sciences et les mathématiques n'a pas d'avenir. Si tu veux rester dans la poésie, reste dans 'Qol aoudou bi Rabbi el falaqi (...) Tu vas construire ta Défense nationale avec de la poésie ? (...) Les armées modernes ne marchent plus à la baïonnette. Elles marchent avec le «mokh», avec les calculs et le computer. Un Tomahawk parcourt 2000 km pour effectuer une frappe de haute précision. Ce n'est pas avec la poésie que tu vas faire ça !» Et Benadouda de lui faire malicieusement remarquer qu'au pays d'Einstein, on préfère célébrer le «génie allemand» en mettant en exergue l'½uvre de Goethe qu'en vantant les belles voitures Made in Germany. Il lui rappellera, au passage, que «Qassaman, c'est de la poésie à la base». à quoi sert Mahmoud Darwich ? Après avoir été chassés de la République de Platon, voici donc les malheureux poètes qui se voient, cette fois-ci, virés de la République de Sellal. El Mahdi Acherchour aurait dû demander un prêt Ansej et ouvrir un taxiphone au lieu d'écrire Hallâj à Alger. Mahmoud Darwich aurait dû apprendre à fabriquer des Scud pour libérer son peuple plutôt que d'imaginer «la Palestine comme métaphore». Oui. Les poètes, et plus généralement les artistes, ne servent visiblement à rien. Dans Le Livre de l'Intranquillité, Fernando Pessoa, un grand écrivain portugais nettement moins glamour que ses compatriotes Cristiano Ronaldo et José Mourinho, écrivait un siècle avant Sellal : «Pourquoi l'art est-il beau ? Parce qu'il est inutile.» A bien y voir, M. Sellal, lui-même énarque de formation (promo de 1974, filière diplomatie), a une vision de la science proche de la «pensée magique». Au fond, il n'a fait que réactiver une vieille hiérarchie non écrite qui place les sciences techniques au-dessus des «humanités». Ce qui, manque de pot, est loin de faire l'unanimité. Et le Premier ministre d'en prendre copieusement pour son grade. Rarement, en effet, une boutade du ministre en chef aura provoqué un tel tollé. Lui qui usait tantôt de l'image du «Tomahawk» pour torpiller l'école traditionnelle, les missiles sur lui fusent de partout. Commise dans un tel contexte, devant les directeurs de l'éducation nationale, qui plus est dans un lycée-pilote destiné à accueillir la crème de nos potaches, sa petite bafouille prenait, dès lors, les allures d'une impardonnable faute de goût. Et comme dans la «galaxie Zuckerberg», on est en démocratie directe, le peuple de facebook n'a pas raté l'occasion pour déverser son fiel sur le pauvre PM, pris en flagrant délit d'incompétence et affublé des attributs de la «cancrétude». «Oummi yaqoud oumma» (un ignorant dirige une nation) lâche un DZnaute sur FB. La «dernière blague de Sellal», comme la qualifie l'un d'entre eux, est abondamment commentée et disséquée également sur YouTube. Florilège : «Les gens commencent par la philosophie et les sciences humaines, et vous, vous abrutissez les citoyens afin que nul ne prenne conscience des choses (...) Discours stupide, stupide, stupide» (Walid Ben). «Si vous aviez étudié les mathématiques et les sciences, on ne vous aurait jamais permis de devenir Premier ministre, et peut-être que vous auriez terminé éboueur» (Salim Philos). «Même si ce... s'en prend à la poésie, je lui répondrai par un acte poétique : A toute maladie son remède/ Sauf la bêtise est incurable.» (Ahmed Guid). Les éditorialistes de la presse nationale y sont allés, eux aussi, de leurs ogives. Saâd Bouokba, le chroniqueur vedette d'El Khabar, écrit : «Croyez-moi, j'éprouve le besoin d'installer une commission à la chefferie du gouvernement qui exercerait la censure sur le Premier ministre du moment qu'il dit à chaque fois des choses qui ne nuisent pas seulement à sa personne, mais au pays tout entier. Il est impensable que de tels propos sortent de la bouche du Premier ministre, même en plaisantant.» A la «Der» du Soir d'Algérie, hier, le poète Youcef Merahi s'écriait : «Soyez mesuré dans vos propos. "Ministrez"notre pays et laissez la poésie aux poètes. Ils s'en sortiront mieux qu'un Premier ministre. Heureusement que les poètes existent. Et si chacun de nous mettait une once de poésie dans son job, l'Algérie se porterait mieux.» Youcef Merahi reprend : «Qu'aurait été Alger sans Djamel Amrani ? Et La Casbah sans Momo ? Et le cinéma sans Zinet ? Et le théâtre sans Alloula ? Et la chanson kabyle sans Aït Menguellet ? Et la peinture sans Mohamed Khedda ?» De Tiguentourine aux Invalides M. Sellal semble ignorer que bon nombre de nos illustres poètes, musiciens, dramaturges, artistes, penseurs, sont à l'origine de bons «matheux» : Djaout, Mekbel, Moyha, Anouar Benmalek, Djalila Hadjar-Bali, Malek Bennabi, pour ne citer qu'eux. Ils ont eu l'intelligence de comprendre que cette hiérarchie ridicule entre disciplines scientifiques et littéraires n'avait pas lieu d'être, et que, pour paraphraser Rabelais, «science sans culture (lui, il dit "sans conscience") n'est que ruine de l'âme.» A contrario, il y a le cas Saïd Bouteflika, un ancien professeur de physique à Bab Ezzouar devenu «docteur ès intrigues», une sorte de docteur Frankenstein du système.    Abdelmalek Sellal aurait certainement aimé faire l'économie de cette polémique et fêter tranquillement le premier anniversaire de sa nomination. Intronisé le 3 septembre 2012 en remplacement d'Ahmed Ouyahia, Sellal boucle, en effet, une année à la tête de l'Exécutif. Parmi les temps forts de «l'année Sellal», l'attaque terroriste de Tiguentourine, une bourgade désertique de la région d'In Amenas sortie de l'anonymat par la spectaculaire prise d'otages du 16 janvier 2013, où quelque 800 travailleurs algériens et étrangers ont été séquestrés. Cinq jours après l'attaque, c'est lui qui se coltine la conférence de presse explicative de Djenane El Mithaq, dans un contexte où l'Algérie avait pâti d'un manque cruel de communication au plus fort de la crise des otages.  Autre fait marquant : la maladie du Président qui le propulse quasiment au rang de «chef d'Etat par intérim». Quand Bouteflika avait disparu des écrans, c'est Sellal qui officie à sa place, cumulant de facto les fonctions présidentielles et gouvernementales. En témoigne le nombre de réunions dans lesquelles il a pallié l'absence du chef de l'Etat. Sellal devient, en quelques mois, la vitrine du pouvoir algérien et son pompier en chef. Lorsque l'ENTV diffuse les premières images d'un Bouteflika affreusement diminué, et faisant sa rééducation fonctionnelle aux Invalides, c'est encore Sellal qui apparaît au premier plan, aux côtés de Gaïd Salah. L'ancien directeur de campagne de Boutef aura fait sacrément du chemin. D'abord «béquille» du Président puis son bras droit, il se conduit presque en vice-Président à mesure que la convalescence de Bouteflika s'allonge. Si bien qu'on a fini par lui tailler un costume de «présidentiable» par contumace. D'aucuns voient en lui, à tout le moins, un «joker» en cas de défection des «ténors» de la scène politique au rendez-vous de 2014. Et, comme Bouteflika la veille des présidentielles de 2004 et 2009, Sellal multiplie les sorties sur le terrain, interprétées comme une forme de «précampagne». Il a déjà 20 wilayas au compteur. Et pour chaque wilaya, ses «tadchinate», ses enveloppes et... ses bons mots enfilés comme des «perles». Et ce sont justement ces «bons mots» que l'opinion aura surtout retenus de cette «année Sellal». Ces formules servies sans fioritures, dans une langue accessible, fleurant bon le terroir, avec son fort accent constantinois et puisant allègrement dans le folklore populaire. Dans la rue, sur les réseaux sociaux, dans les discussions entre copains ou même à la télé, ça parle, en effet, plus du «style Sellal» et plus exactement du «langage Sellal» que de la «gestion» Sellal. L'homme a la réputation d'être un bon blagueur. Il a le mérite - soyons honnêtes - de nous changer de la langue de bois de ses prédécesseurs et de leur verbe métallique. Mais parfois, ses traits d'humour font «too much» et se retournent contre lui. Dont acte. En «Sellal» dans le texte Sur internet, des morceaux choisis de ses sorties publiques font l'objet de montages loufoques qui font fureur sur YouTube. Dans l'un de ces «best of» sur fond de musique rap, on voit Sellal s'exprimant à l'APN. Parlant de l'état de santé, non pas du président de la République mais du pays, il lance : «H'na messelmine m'ketfine, ma n'hawssou âla hetta wahed, esma zarga ouel hal safi (Nous allons bien. Nous ne cherchons le soutien de personne. Il fait beau et le ciel est bleu).» Il poursuit : «H'na maranache houkouma taâ batata (On n'est pas un gouvernement de patates).» «Aujourd'hui, les gens peuvent se permettre de la tchektchouka. El hamdoullah el medkhoul kayen (nous avons des ressources). On peut s'offrir de la banane, du yaourt... Walakin matkathrouche (il ne faut pas exagérer).» Un peu plus loin, il renchérit en mimant les gestes des cow-boys : «Nous, c'est comme dans les westerns : ettiri ouella n'tiri (tu tires ou je tire).»   Dans un extrait de la conférence de presse qu'il a animée suite à l'attaque de Tiguentourine, il martèle : «H'na ma ândna ma ndargou, khardjine el Rabbi tay-tay (On n'a rien à cacher)», avant d'asséner d'un ton menaçant : «Mazal ma oueldatouche emmou elli idji ihattam alina qarar (Sa mère ne l'a pas encore enfanté celui qui nous dictera la conduite à suivre).» Et d'accabler une journaliste en brandissant le «nif» : «Enti ma taârafiche el Djazayriyine, hada (en désignant son nez) talaâ lesma (Vous ne connaissez pas les Algériens, nous avons le nez bien haut)». Agacé par les questions des journalistes sur la maladie du Président, il déclare, lors d'un autre point de presse : «Machi elli idji ighanni alina ou itayahenna el moral. L'homme est malade, et alors ? Qui ne tombe pas malade ? Vous voulez que chaque jour, on fasse un bulletin sur lui, une déclaration ? Goulna rahou m'ridh, rahou labass bih, rahou iriyah (On a dit il est malade mais il se porte mieux et il prend du repos). Moi, Premier ministre, quand je dis le Président va bien, on doute de mes paroles. Vous me connaissez menteur, moi ?» Cette séquence est mixée, dans un montage cocasse, avec des images de Athmane Aliouet tirées du Taxi clandestin où l'acteur comique semble lui donner la réplique en disant : «Wallah yakdeb ou yakhrot ou naârafou m'lih (Wallah il ment, il baratine et je le connais bien).» A quelques jours des élections locales du 29 novembre 2012, Sellal rencontre la «société civile» et s'évertue à mobiliser les gens en prévision du rendez-vous électoral. Les images de son speech sont, là aussi, délicieusement détournées.  Dans son discours, Sellal use de termes qui seront désormais sa «marque de fabrique» comme «harkou el marmita» et «enguelbou edouminou». Des formules devenues cultes. Extraits : «Laboud had el marra n'foutou 70 (70% de taux de participation, ndlr). Dirouna fawdha goudam makateb el iqtira' (il faut qu'on dépasse les 70%. Faites-nous de l'ambiance devant les bureaux de vote) : ârss menna, ghna mel hih, ch'tih menna (faites la fête, mettez de la musique, dansez). Laboud el ouahed iharek al marmita (...), n'guelbou edouminou we réveil ikoun djahez (Il faut remuer la marmite. renversez les dominos et que le réveil soit prêt).»  Dernière sortie en date : «Qu'avons-nous à faire d'un Conseil des ministres puisque tout marche ?» Une autre séquence qui circule sur YouTube : sa (piètre) prestation au sommet arabe de Doha (23-24 mars 2013). Appelé à remplacer Bouteflika et dans l'impossibilité de s'exprimer en derja où il se sent à l'aise, il se contente de lire un discours scolaire écrit par d'autres. Et là, il cale, bégaie, se racle la gorge. Il bugue et trébuche sur les mots, comme un élève qui n'a pas eu le temps de potasser son sujet. Force est de le constater : depuis les blagues de Chadli, les Algériens étaient orphelins d'une figure à même d'alimenter l'humour politique national. Avec le «bêtisier» de Sellal, nos concitoyens, et spécialement les DZnautes, semblent avoir trouvé un bon filon. Fort de ses réparties et ses calembours, Sellal est bien parti pour avoir sa bouille chez nos «guignols» de l'info. Pour ce qui est de la magistrature suprême, c'est une autre histoire. Sellal est certainement un bon technocrate et un bon exécutant. Mais il devra sérieusement potasser ses dossiers s'il veut accéder au club très fermé des «hommes d'Etat». Peut-être que s'il mettait un peu d'idées dans ses blagues et un peu de poésie dans ses idées, même Khalida Toumi voterait pour lui...  

El Watan

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