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Oligarchie…mafiocratie et démocratie !

Par Chiheb Boughdir

Ne confondons pas ce qui devrait être avec ce qui est. C'est un trouble mental extrêmement fréquent chez les intellectuels qui a un effet dissolvant du sens de l'observation, ou tout simplement du bon sens. Cela donne le regard vague et la vision embrouillée qui donne nettement l'impression que l'on se perd dans des abstractions sans être attentif à ce qui est là sous notre nez, dans les faits.
L'État moderne est une organisation gigantesque qui comporte un corps de fonctionnaires de compétences diverses, avec à leur tête des décisionnaires qui sont les représentants élus. Écartons tout de suite les jugements à l'emporte-pièce qui font le jeu des extrémistes : l'argument des « tous pourris » qui veut mettre dans le même sac tous les acteurs du corps politique. Il y a des gens dévouées et sincères dans la classe politique, des personnes qui ont un souci d'intégrité de leur fonction et qui déploient une énergie formidable pour faire au mieux ce pour quoi ils se sentent missionnés. La recherche du bien commun et le service de la volonté générale. On remarquera cependant qu'on les trouve plus facilement à une échelle très modeste, locale, et dans des postes qui relèvent quasiment du bénévolat. Le maire d'une petite commune, les conseillers municipaux. Il existe des gens bien, des gens de bien au service des autres et c'est magnifique. Mais dès que l'on monte dans l'échelle du local vers le global et le national, cela se corse et l'argent occupe une place de plus en plus prépondérante. C'est un fait. Soyons honnêtes et regardons les choses en face : partout dans le monde dans ce que nous appelons les « démocraties », le pouvoir se constitue comme une élite à part, qui tend à se détacher pour faire société avec elle-même, et tourner en vase clos, se retrouver dans les mêmes cercles, et toujours en connivence étroite avec le monde de l'argent. Insensiblement, on passe du pouvoir avec les hommes à un pouvoir sur, qui ne vaut alors que par les avantages qu'il procure. Et dans ce milieu propre à exciter la volonté de puissance de tous les égos rassemblés, toutes les frontières se dissolvent dans un environnement unique : l'argent.
L'opposition entre public et privé, entre droite et gauche, tout cela n'a aucun sens, il s'agit de se lancer dans une carrière en occupant les places les plus élevées et de faire fortune. Pour le reste ! ... Dans ce détournement de la fonction politique, de manière subreptice, s'introduit alors un double discours : la langue de bois officielle que l'on sert quotidiennement aux électeurs et qui inonde les médias et en secret les manigances en tout genre. Dans la logique égotique du toujours plus : cumuler les mandats, les rémunérations, empiler les salaires, jouer des coudes pour obtenir les faveurs des multinationales, et faire ensuite du lobbying moyennant rémunération confortable etc. Et tout cela s'organise en sous-main dans des réseaux qui mettent en place de manière systématique les petits arrangements avec le droit, les combines, la corruption, la pratique des renvois d'ascenseur et le copinage à tout va. C'est un peu comme du temps de l'Union Soviétique : il y avait l'organisation, la vitrine officielle du communisme et le marché noir manipulé par les apparatchiks. Le capitalisme, c'est de la combine universelle pour le profit de ceux qui font déjà du profit et qui en veulent encore plus. Qui ne s'oppose pas à la démocratie représentative, mais qui l'enveloppe dans ses tentacules.
Quand le phénomène est parvenu à ce point, de façon si universelle, partout sur la planète, il faut avoir une sacrée couche de poussière sur les lunettes pour ne pas voir que nous ne sommes pas en démocratie et que le mot oligarchie serait bien plus pertinent. Il représente bien mieux la réalité pour le coup. On dira : oui mais c'est toujours mieux que la tyrannie des dictature ; Oui, mais enfin, on pourrait tout de même faire mieux non ? Concernant les preuves de ce que nous venons de résumer, il existe sur le sujet une littérature solide, qui pourra convaincre sans difficultés les plus sceptiques : Que les grands principes de la démocratie sont en permanence bafoués par les conflits d'intérêts et le cumul de mandats. Que l'égalité républicaine devant l'éducation est tout au plus une parole en l'air, quand ce sont toujours les rejetons de la même caste qui ont accès aux meilleures écoles. Que la prétendue liberté des échanges est de fait complètement détournée au profit des financiers, des affairistes, des managers des grands groupes internationaux. Que le système du pouvoir tend de lui-même à tourner en circuit fermé, jusqu'à en devenir héréditaire. Que le plaidoyer que l'on ressasse partout sur la démocratie est un voile épais qui ne fait que masquer une immoralité et une cupidité universelle.
Maintenant, pour y voir clair, il est important de remettre les idées en place. Toujours en regardant ce qui est. Sommes-nous présentement citoyens ? Un citoyen est par définition autonome et il vote les lois. Mais à quand remonte la dernière fois où nous avons voté une loi ? Il n'y en a pas. Nous ne sommes pas citoyens, nous sommes électeurs. Comme électeurs, nous sommes en situation d'hétéronomie, sous le dictat d'une loi que nous n'avons pas écrite nous-mêmes. Pour dire les choses exactement telles qu'elles sont : nous avons le droit, mettons tous les cinq ans dans les élections, « de désigner des « maîtres politiques » qui vont tout décider à notre place pendant cinq ans ». Et attention, ils nous sont imposés, nous ne les avons pas choisis parmi ceux que nous trouverions autour de nous sérieux, honnêtes, intègres et que nous aimerions bien voir aux commandes. Mais alors qui les choisit ?

Les partis. Mais en amont, il y a le financement des campagnes. Une élection c'est une collecte d'argent monstrueuse. Il a été démontré que celui qui monopolisait les médias était toujours celui qui devait l'emporter. Et il faut des moyens pour cela. Au point où nous en sommes, ce sont les puissances de l'argent qui tirent les ficelles. Qui achètent un camp comme l'autre et placent leurs pions dans toutes les éventualités. Il y a le moment fébrile de l'élection et puis, une fois le tour joué, nous ne pouvons plus rien faire. Ou attendre cinq ans pour changer... et reprendre celui que l'on a viré cinq ans auparavant. Assez pitoyable.

C'est vrai que nous disposons d'une liberté d'expression, mais qui ne confère pas réellement de la force contraignante que pourrait lui donner une Constitution bien écrite. Donc écrite par le Peuple et pour le Peuple. Nous n'avons droit qu'à quelques révoltes sporadiques. Qui donnent tout de même des résultats : les Islandais sont descendus dans la rue pour virer leur gouvernement. Nous avons une liberté d'expression mais qui ne vaut que tant qu'on en reste à des paroles, dès que nous passons aux actes, cela devient très dangereux. Du coup, l'entente tacite qui règne, c'est : « la démocratie c'est cause toujours » ( la dictature c'est ferme ta gueule ! »). C'est déjà quelque chose de pouvoir s'exprimer, mais s'il n'en sort aucune vérité et aucun acte, alors on est dans le blabla continuel.

Comme l'a très bien vu Castoriadis, cette situation de frustration collective génère le cynisme, la dérision, le nihilisme qui transforme l'impuissance en destruction quand il est actif, et quand il est passif, produit la bof génération, ou encore pire, la lol génération, d'une jeunesse complètement désabusée qui couine devant des images en se regardant le nombril, dans une totale indifférence vis-à-vis de ce qui est autour d'elle. Et dans cette déliquescence générale, nous continuons à parler de démocratie ! Non. Il faut faire la grève des mots pour arrêter de se mentir.

« Nous participons à notre impuissance politique en acceptant d’appeler démocratie ce qui est la négation même de nos droits ». Souvenons-nous de 1984 d'Orwell : pour jeter l'esprit dans la confusion mentale, faites dire aux mots exactement le contraire de ce qu'ils signifient. Avec le service des médias et celui d'une éducation ne comportant pas la moindre once de critique, vous produirez des esprits confus.

Didi le 5 septembre 2013

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