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Sortie des masques

Les sorties de masques constituent une des attractions lors des grandes funérailles bobo qui se déroulent, comme à l'accoutumée, entre mars et juillet à Bobo-Dioulasso. Autant les masques fascinent et attirent, autant ils sont craints et redoutés. Une immersion au c½ur de la vieille cité de Sya a permis de comprendre l'intérêt de cette tradition. Cependant, au regard de ses débordements, souvent tragiques, les uns et les autres pensent qu'il serait bon de réorganiser la pratique, dans une ville en pleine mutation.

Sakabi, lundi 22 juillet 2013, la sortie des masques de nuit est attendue. Elle doit durer quatre nuits après celle des masques de jour. Cependant, avant l'heure indiquée, des masques ont décidé d'apparaître. Il est 17 heures, lorsque Hermann Sanou se rend dans le cabaret de sa tante. Alors qu'il est en pleine conversation avec son cousin et d'autres clients, un masque surgit dans le cabaret et tente d'intimider les buveurs.

Dépossédé de son fouet, il s'enfuira pour revenir quelques instants après, accompagné d'autres masques. Ensemble, ils se mettent à bastonner les buveurs. C'est le sauve-qui-peut. Chacun prend ses jambes au cou. Dans sa tentative de fuir, Hermann Sanou trébuche et tombe. Alors, les masques s'acharnent sur lui, à coups de gourdins, jusqu'à ce qu'il perde connaissance. Il est 18 heures quand on le transporte au CSPS de Sakabi, puis au Centre médical avec antenne Chirurgicale ( CMA) du secteur n°22, compte tenu de la gravité de son état. Là-bas, on tente de le soigner, mais les blessures sont profondes. Le lendemain mardi 23 juillet 2013, il est évacué au Centre hospitalier universitaire (CHU) Souro Sanou où malgré les soins, il rendra l'âme le samedi 27 juillet à minuit. Quelques mois avant ce tragique événement, Dioulasso-Bâ, le vieux quartier de Bobo-Dioulasso était lui aussi aux couleurs des grandes funérailles. Le dimanche 21 avril 2013 à 14 h, il était donc pris d'assaut par une multitude de gens venus des quatre coins de Bobo-Dioulasso. Parmi eux, il y avait les curieux qui venaient pour admirer les masques danser au c½ur du quartier, dans l'espace aménagé à cet effet. Ces derniers, munis de leurs appareils photos ou de leurs cameras vidéo, cherchaient à immortaliser l'événement. Il y avait également ceux (et ils sont les plus nombreux) venus pour provoquer les masques et se faire pourchasser au risque d'être fouettés. Ces derniers se sont postés à l'entrée du quartier Dioulasso-Bâ sur la rue Sakidi Sanon, pour invectiver les masques qui, en retour, les pourchassent, et gare à qui tombe sous leurs fouets.

Les véritables familles de masques respectent la coutume

Dans la course-poursuite qui s'engage ainsi, de simples passants n'ayant rien à voir avec les provocateurs, sont pris en sandwich entre les masques et les fuyards. Pris de panique, ces passants essaient de se sauver, et un cafouillage s'installe avec des risques d'accidents. Les mêmes scènes se sont produites à Tounouma, où un citoyen fouetté par un masque, a riposté avec un lance-pierre. Le masque s'est d'abord retiré puis très vite, est revenu avec d'autres masques et l'homme a été copieusement bastonné. Il n'a eu le salut que grâce à ses jambes. Ce genre de spectacles, très déplorables et mêmes tragiques, sont réguliers depuis quelques années dans la cité de Sya.

Là-dessus, que de commentaires : « Bobo est devenue une grande ville. Il faut revoir la sortie des masques ». « C'est quelle tradition qui mange ses propres enfants ? » ou « Est-ce la tradition qui demande de fouetter les gens n'importe comment ? », entend-on par-ci par-là. Les réponses sont sans équivoques tant chez les coutumiers que les religieux. « Ce n'est pas normal que les masques frappent les gens au hasard », affirme Blaise Sanou, membre de la caste des forgerons de Tounouma.

L'archevêque émérite de l'archidiocèse de Bobo-Dioulasso, Monseigneur Anselme Titianma Sanon juge l'attitude des masques inacceptable. Selon lui, il doit s'agir de jeunes non initiés (Bobo comme les non Bobo) qui, sous la couverture du masque, se livrent à ces actes condamnables. Même remarque du côté du responsable à la communication de la communauté musulmane, El hadj Salia Sanon. Il affirme que « les véritables familles de masques respectent la coutume et suivent les principes. Les abus sont généralement commis par les jeunes qui ne comprennent rien dans le langage ni dans la culture des masques, parce qu'étant nés dans des familles musulmanes ou celles d'autres religions ».

Le costume du masque prêté ou loué moyennant des sous !

L'abbé Jacques Sanou, curé de la paroisse de Sakabi déclare avoir eu des séances de travail avec les coutumiers avant le début des funérailles. « Nous avons pris des dispositions pour le bon déroulement des funérailles, mais cela n'a pas été du goût d'une minorité de jeunes qui ne sont même pas issus de la famille des masques », dit-il. Ces derniers, poursuit-il, ont voulu instaurer autre chose qui n'est ni de la tradition, ni de la coutume. Ils utilisent aujourd'hui les funérailles à d'autres fins qui n'ont rien à voir avec la coutume. Ces jeunes s'opposent aux recommandations prises par les gardiens de la tradition, à savoir les zones délimitées pour les masques, et s'attaquent à des personnes ciblées pour des règlements de compte. Ils vont même jusqu'à prêter ou louer le costume du masque à des amis moyennant des sous. Blaise Sanou relève de son côté que l'extension de la ville a poussé des familles de Tounouma à s'installer dans d'autres secteurs de Bobo-Dioulasso comme Ouezzin-Ville et St Etienne. Ces dernières ne se déplacent pas toujours pour prendre part aux réunions préparatoires des funérailles et n'ont donc pas échos des décisions prises.

Pourtant, au cours des célébrations, des masques issus de ces familles sont présents sur les espaces. L'un dans l'autre, tous ces éléments contribuent à rendre la sortie des masques, incontrôlable, dangereuse et souvent dramatique comme ce qui est arrivé à Sakabi. Selon lui, tout cela se passe parce que Dioulasso-Bâ, Kuinima, Tounouma, Sakabi qui étaient autrefois des villages, sont devenus des quartiers de Bobo-Dioulasso.

Comment éviter les débordements ?

Les funérailles qui concernaient autrefois, uniquement la communauté villageoise bobo, attirent les populations de toutes les communautés installées dans la cité de Sya.

Emmanuel Sanou, l'oncle de la victime de Sakabi, invite les responsables coutumiers à user de fermeté pour faire respecter la coutume. « C'est parce qu'il y a un manque d'autorité que des jeunes se permettent d'agir ainsi », dit-il avant de suggérer qu'il y ait une implication des autorités municipales dans la régulation de la sortie des masques. Monseigneur Anselme Titianma Sanon propose, lui, de repenser les funérailles traditionnelles à l'avenir, ainsi que la sortie des masques. Il souhaite que dans le futur, les masques ne soient plus une propriété de la communauté villageoise, mais une affaire de la cité de Sya. « On peut créer un musée ouvert pendant une semaine pour voir les masques parce que le masque, autant il fait peur, autant il attire. Ça pourrait pacifier les choses », note-t-il.

Une interpellation des autorités municipales qui, par la voix de Ardjouma Sanou, directeur de cabinet du maire de Bobo-Dioulasso, expriment leur disponibilité à accompagner les coutumiers s'ils le demandent, pour un meilleur encadrement des funérailles afin de remédier aux dérapages. Pour Blaise Sanou, les débordements préoccupent au plus haut point, les gardiens de la tradition et des réunions chez le chef suprême des Bobos mandarè, le Molo Tapa M'Pa Yacouba Sanou, se tiennent régulièrement.

Des décisions sont en vue, informe-t-il. Aussi, il invite les non initiés bobo comme les non bobo, à se retirer de l'affaire des masques et à arrêter de profiter des funérailles pour se régler des comptes. « Nous ½uvrons pour que les masques ne viennent pas de partout et qu'il y ait respect de l'espace délimité pour eux. C'est notre responsabilité et nous allons l'assumer. Si un masque est retrouvé à l'avenir en dehors de son lieu habituel, ce qui va arriver, arrivera », prévient-il. Cependant, Bobo-Dioulasso étant devenue une grande ville, il est possible pour des membres des communautés qui ont duré à Bobo-Dioulasso, d'intégrer la société bobo et participer aux rites traditionnels, laisse-t-il entendre. Des exemples existent. « Il y a des non Bobos qui sont nés et ont grandi dans la ville. Ils ont demandé à être intégrés dans la communauté et aujourd'hui, ils le sont et prennent part de droit aux cérémonies au même titre que les autochtones », affirme-t-il.

La sortie des masques aux grandes funérailles bobo a une importance particulière. A Dioulasso-Bâ, le chef des masques, Joseph Sanou explique : « Chez le Bobo, le masque signifie un revenant. Il a sa langue qui est secrète ». Sa participation aux funérailles, assure-t-il, c'est de montrer que tous ceux qui sont morts vivent avec nous sous une autre forme. Il y a des masques de cérémonies qui sont reconnus et sont la propriété de tout le village. Ils n'apparaissent pas en public. Il y a aussi des masques personnels qui sont appelés à fouetter les petits-fils et filles du disparu. Ils ont également le droit de frapper les non initiés. Cependant, le masque ne frappe pas les personnes âgées, ni quelqu'un qui court et tombe. Il ne doit pas non plus frapper une femme enceinte ou qui porte un enfant au dos, ou encore qui est accompagnée par un initié.

Trois étapes pour rejoindre les ancêtres

Une femme qui porte des effets sur la tête ou qui s'accroupit à l'arrivée du masque, ne doit pas également être frappée. Ces règles sont toujours respectées dans les villages bobo comme Léguéma, Kotédougou, Koumi. Ce n'est pourtant pas toujours le cas à Bobo-Dioulasso.

Joseph Sanou fait remarquer que trois étapes constituent l'accompagnement d'un ancien qui décède vers les ancêtres. La première étape, ce sont les funérailles fraiches appelées « Sakouma bin » en langue bobo. Elles sont organisées avant l'enterrement du corps. « L'âme du mort ne part pas immédiatement. Elle reste avec les gens pour prendre part à ses propres funérailles », affirme-t-il.

Ces funérailles durent trois jours pour un homme et quatre jours pour une femme. Elles sont marquées par l'utilisation du panier trésor. Il provient de la famille maternelle qui contient des habits, des colliers et autres. C'est dans ce panier qu'on enlève des habits pour couvrir le mort, qu'il soit riche ou pauvre. Ainsi, tout le monde est mis sur le même pied et les liens familiaux sont raffermis.

Ensuite, vient la période des grandes funérailles dites sèches « Sakouma kwèyè » qui concernent tous les morts de l'année. Celles-ci sont marquées par l'immolation d'une chèvre dont la viande est répartie entre les composantes de la famille. Tout membre de la famille maternelle doit avoir sa part. Celle de l'absent est gardée, à moins qu'il n'autorise quelqu'un d'autre à consommer sa part.

Si cette règle n'est pas respectée à en croire les responsables, la personne absente peut se plaindre et c'est sûr qu'il y aura des morts. La dernière étape, ce sont des cérémonies organisées par les anciens pour l'admission des morts auprès des ancêtres. C'est également l'occasion de demander aux disparus, aux ancêtres de veiller sur la ville de Bobo-Dioulasso afin que perdure son hospitalité légendaire et que prospèrent les activités de ses habitants venus d'un peu partout.

Wuroteda Ibrahima SANOU

Sidwaya

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