mis à jour le

Par Fredj Lahouar
« Ceux qui ont vécu avant eux ont usé de stratagèmes. Dieu a sapé leur édifice par la base ; le toit s'est écroulé sur eux ». Coran, 16/26

Parler est incontestablement un don divin, car c'est par le langage que l'homme se distingue de toutes les créatures qui peuplent le globe dont il est devenu, grâce à sa capacité d'énoncer ses volontés et ses désirs (mais également ses caprices), le maître incontesté. Il semble même que la parole soit la voix de la raison, de la pondération et de la sagesse puisqu'il avéré que le cri, le grognement, le hurlement et la rage sont les attributs de la démence, de l'excès et de la violence. Qui ne parle pas tue. Les assassins des martyrs Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi se sont contentés de cribler de balles leurs victimes. C'était là leur façon de parler. Il semble même que leur acte ait été conçu comme le châtiment exemplaire de ceux qui maîtrisent l'art subversif de bien parler.

Les tueurs ont en commun avec les bêtes brutes de répondre au salut par des coups de griffes ou de crocs car, pour eux, la parole est une transgression de l'ordre naturel des choses où il n'y aurait de place que pour l'action utile. Celui de tuer relève, comme ceux de boire, de manger et de dormir, d'un instinct de conservation insensible à toute forme de dépense et de luxe. Or, parler est un luxe qui est d'autant plus provocant qu'il n'est pas à la portée de tout le monde. Les tueurs y perçoivent une insulte à leur intelligence qui n'admet, en matière de parole, que l'acte salvateur de ressasser. Répéter inlassablement les certitudes convenues, les sempiternels lieux communs, les vérités incontestables, est le seul mode de parler qui soit tolérable à leurs yeux et aux yeux de leurs initiateurs.

Ces derniers n'affichent pas leur haine de la parole, mais se disent partisans d'un langage dont la fonction serait, tout d'abord, d'énoncer les évidences du monde, de les rendre intelligibles pour le commun des mortels, ces bonnes gens qui n'ont ni le temps ni les moyens de percer les mystères d'un univers si simple, mais si déroutant. C'est la raison pour laquelle les initiateurs se sont spécialisés dans une discipline, assez particulière, de l'art de parler : celle d'énoncer des panacées, celles-là mêmes que leur auditoire attend et dont il est devenu, par la force de l'habitude, friand. Tout ce qui déborde le cadre réconfortant des panacées est inutile et, comme toutes les formes de luxe corrupteur, diabolique. C'est un peu pour cela que les tueurs, qui sont les élèves turbulents et impulsifs des initiateurs dispensateurs de réconfort bon marché, ont acquis la conviction que les parleurs - nécessairement mauvais - sont les suppôts de Satan qu'il serait juste, et salutaire pour tout le monde, de faire taire. Pour ce faire, il n'y a pas mieux que de les refroidir.

Or, il semble que cette solution radicale n'ait pas donné les résultats escomptés. Aux deux parleurs éliminés ont succédé des bataillons de parleurs raisonneurs et tapageurs qui n'exigent rien de moins que le départ du gouvernement PROVISOIRE . Les initiateurs ont beau s'échiner à répéter qu'on n'éconduit pas un gouvernement légitime, leurs contradicteurs leur rétorquent insolemment que leur légitimité n'est plus qu'une chimère, qu'elle est tombée en désuétude depuis belle lurette et qu'ils feraient mieux de débarrasser le plancher au plus vite. Un comité de sages, composé en grande partie par les acteurs de la société civile et des représentants des organisations sociales et économiques, s'est mêlé de ce qui ne le regarde pas et, comble de l'inconséquence, a appuyé les revendications des putschistes.

Face à un si grand cataclysme, les initiateurs dispensateurs de panacées calent, mais ne désarment pas pour autant. Après s'être concertés entre eux, dans leur cénacle hermétique, ils se sont résolus de s'en tenir à l'unique stratégie susceptible de réduire la sédition : celle de la Tour de Babel. Et depuis, la Tunisie ressemble étrangement à cette mythique Tour de Babel où tout le monde parle à tout le monde et avec tout monde, mais où personne n'entend ni ne réalise les propos de son voisin. Des solutions, concoctées studieusement au terme d'exténuants pourparlers, sont annoncées au grand public qui attend impatiemment que les acteurs politiques s'entendent sur quelque chose qui puisse débloquer la situation : les initiateurs ont fini par accepter l'alternative de l'UGTT.

Le jour d'après, un porte-parole des initiateurs se presse de préciser que l'alternative de l'UGTT pourrait constituer la base d'un dialogue national fructueux. Panique dans le camp des parleurs raisonneurs et tapageurs où des voix s'élèvent pour dénoncer l'inconséquence, la malice et la duplicité de l'adversaire. D'autres voix, plus excitées que jamais, crient au scandale et exigent le départ immédiat des usurpateurs. La réponse ne se fait pas attendre : un mage entre en scène et, sans préambules, se dit indigné de voir que certains de ses concitoyens prennent la terre pour le ciel. Et d'ajouter sur un ton magistral : l'alternative de l'UGTT n'est pas du Coran !

Le tribun croyait avoir cloué le bec à tout le monde, et pour toujours. Mais voilà qu'un dévergondé, surgissant de la foule comme un démon, lui lance, persifleur et goguenard : Le saint Coran, c'est vous qui l'avez profané et non l'UGTT, c'est vous qui en avez fait le serviteur de vos ambitions démesurées, c'est vous qui l'avez réduit à un simple objet de polémique. Vos lignes rouges, ces fameux interdits que vous avez édictés pour vous dérober à vos responsabilités de politiciens incompétents, feraient-elles partie, elles, du saint Coran ? A ce flot d'outrecuidances ordurières, les initiateurs se sont contentés de répéter qu'il n'y a pas pires sourds que ceux qui refusent d'entendre et que, par conséquent, ils ne sont pas prêts de continuer de dialoguer avec des partenaires qui ne respectent rien ni personne.

Et la Tunisie ? Que ferait-on de cette Tunisie qui ressemble chaque jour un peu plus à une ruine ? Comment éviter qu'elle ne succombe à ses blessures ? Pour répondre à ces questions, et à bien d'autres encore dans leur genre, les initiateurs se sont dits prêts à faire toutes les concessions nécessaires, mais qu'ils ne céderaient pas au chantage pour autant. En résumé, ils proposent de maintenir le gouvernement en place, de remettre l'ANC en marche avec toutes ses prérogatives, de s'entendre sur un calendrier plausible pour les prochaines échéances électorales et, pourquoi pas, de remplacer l'actuel gouvernement, par un gouvernement électoral - oui, oui, c'est bien ça ! - qui prendrait ses fonctions deux mois avant la date fatidique. Pour le reste, niet. Voilà, la balle est maintenant dans le camp de l'ennemi, pardon de l'opposition.

Dans le camp adverse, les choses ne sont pas au beau fixe. La dissolution de l'ANC ne figure plus au programme. En tout cas, plus personne, en dehors des adeptes du mouvement Tamarrod, n'en parle. Sur le reste, les positions diffèrent d'un camp à l'autre et, depuis l'entrevue de Paris, entre les présidents des partis Ennahdha et Nida Tounès, des accents dissonants se font entendre de temps à autre. Le syndrome de Babel, qui sévit un peu partout dans le pays, aurait réussi enfin à contaminer le camp des parleurs raisonneurs et tapageurs. Ailleurs, dans les rangs de ce vaste public dont se réclament initiateurs et parleurs, s'installe insidieusement la conviction que la solution - si solution il y a - est désormais entre les mains des deux vieillards, ces mages des temps révolus.

On dirait qu'il n'y avait jamais eu de révolution, que le printemps tunisien était une illusion qui se serait vite dissipée. La révolution est censée avoir mis définitivement fin au culte de la personnalité. Les développements de la dernière crise semblent plaider pour le contraire : la révolution n'aurait fait que consolider les tares de l'ère passée. Les us de la dictature, qui ont la peau dure, reviennent à la charge et reprennent les dessus dans un environnement trouble qui risque de durer, longtemps préconisent les pessimistes.

Les optisimistes, quant à eux, estiment que le syndrome de Babel, qui serait à l'origine de la confusion actuelle, est le corollaire obligé de la contre-révolution. Ce qui veut dire que la révolution est encore là, saine et sauve, mais qu'elle est à refaire encore et toujours, parce qu'il est dans l'ordre des choses que les révolutions se sclérosent en s'institutionnalisant.

Et d'ajouter sur un ton résolu : le jour où tous les acteurs politiques se décident de parler, en termes terrestres, de leurs problèmes quotidiens et de leurs misères toutes humaines, le syndrome de Babel s'estomperait de lui-même. Car, il n'y a pas pire péché que de vouloir s'approprier les prérogatives suprêmes de Dieu. En Tunisie, comme ailleurs, il n'y a plus de place pour une Tour de Babel. En Tunisie, comme ailleurs, les hommes devraient parler, entre eux, à hauteur d'homme.

Par Fredj Lahouar le 3 septembre 2013

Tunisie Focus

Ses derniers articles: Dimanche , Ban Ki-moon a reçu le rapport des enquêteurs de l’ONU en Syrie  Une météorite tombe  Journée internationale de la démocratie . Bla-bla-bla chez les arabes 

sape

Fashionistas

Les sapeurs congolais retournent leur veste

Les sapeurs congolais retournent leur veste

AFP

RDC: les nouvelles tendances de la Sape

RDC: les nouvelles tendances de la Sape

Mode

Guerre de «sape» entre Kinshasa et Brazzaville

Guerre de «sape» entre Kinshasa et Brazzaville

édifice

AFP

Effondrement d'un édifice religieux

Effondrement d'un édifice religieux

AFP

Lagos: un télévangéliste pointé du doigt après l'effondrement d'un édifice religieux

Lagos: un télévangéliste pointé du doigt après l'effondrement d'un édifice religieux

AFP

Nigeria: 67 Sud-Africains parmi les victimes de l'effondrement d'un édifice

Nigeria: 67 Sud-Africains parmi les victimes de l'effondrement d'un édifice