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Burkina Faso. Trouver un mot de 19 lettres pour résoudre un problème en 5 lettres.

L'Afrique de l'Ouest vit un drôle de moment. Un peu fou. A Cotonou, Thomas Boni Yayi a viré son premier ministre ; et il ne l'a pas remplacé : désormais, le patron du gouvernement c'est lui. Il pourrait même en reprendre pour un tour de manège malgré la Constitution. A Niamey, Mahamadou Issoufou a formé un nouveau gouvernement de si « large ouverture » que son principal partenaire, Hama Amadou, s'en est échappé pour reprendre sa liberté « d'opposant »...

A Lomé, un mois après les législatives remportées (bien sûr) par le parti au pouvoir, le premier ministre et son gouvernement ont démissionné. A Abidjan, c'est la guerre des chefs chez les « houphouëtistes », le PDCI et le RDR ; non pas le PDCI contre le RDR mais au sein de l'un et de l'autre.

A Bamako, on attend la cérémonie d'investiture du nouveau président élu et la formation du gouvernement ; mais le président intérimaire et son gouvernement font comme si ils étaient là pour l'éternité et prennent encore des décisions majeures à quelques jours de leur déguerpissement. A Dakar, le gouvernement vient de sauter : le premier ministre est une première ministre ! A Conakry, c'est comme d'habitude le K.O. Reste Ouagadougou où le président du Faso est de retour de congés, une petite dizaine de jours seulement du côté du Maroc et du Portugal, tandis que le premier ministre a sillonné l'Ouest du pays sans pouvoir prendre le temps de respirer : le « patron » est déjà rentré et le calendrier, diplomatique et politique, est plus que surchargé.

Ce qui empêche le Burkina Faso de dormir s'écrit en 5 lettres : SENAT. Pour résoudre le problème, quelqu'un a dégotté un mot de 19 lettres que l'on ne rencontre pas tous les jours : OPERATIONNALISATION. Du même coup, l'affaire qui préoccupe les Burkinabè s'appelle « opérationnalisation du Sénat ». Autrement dit, comment rendre opérationnel un Sénat dont, semble-t-il, la majorité des Burkinabè ne veulent pas, que les leaders des partis d'opposition ne cessent d'instrumentaliser mais qui est inscrit dans la Constitution.

Ce n'est plus une partie de scrabble, c'est juste l'impossible résolution de la quadrature du cercle ! Le 12 août 2013, Blaise Compaoré avait demandé au comité de suivi et d'évaluation de la mise en ½uvre des réformes politiques consensuelles de lui remettre, « au plus tard le 31 août 2013 », « un rapport d'étape circonstancié sur le processus d'opérationnalisation du Sénat avec des recommandations et propositions appropriées dans un esprit de consolidation des institutions républicaines ».

C'est fait : le vendredi 30 août 2013, à 17 h, le ministre d'Etat Bongnessan Arsène Yé a remis au chef de l'Etat le « rapport d'étape » : 16 pages. Dont, jusqu'à présent, rien n'a filtré. Yé a juste expliqué le mode de travail du Comité consultatif sur les réformes politiques (CCRP) : un comité de 12 membres, issus des 6 composantes qui ont pris part aux travaux, a planché en vue d'établir une synthèse soumise ensuite aux 30 membres. « Et, point par point, a-t-il précisé, nous avons essayé de passer en revue les différentes propositions allant dans le sens de prendre en compte toutes les critiques qui sont exprimées au sein de l'opinion publique ». Le 12 août, quand Blaise avait demandé à Yé de réfléchir à « l'opérationnalisation du Sénat », pour les Burkinabè, pas de doute, c'était nécessairement un enterrement de première classe pour la deuxième chambre. Autant dire que la décision qui sera prise (quand ?) est attendue avec impatience.

Le président du Faso, à la remise du « rapport d'étape », ne s'est pas exprimé sur le sujet. Ce n'est qu'à l'occasion de la réception au palais présidentiel de Kosyam, dans l'après-midi du lendemain, le samedi 31 août 2013, du président élu du Mali, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), qu'il a dit ce qu'il avait à dire sur le sujet, laissant penser qu'il avait eu le temps de prendre connaissance du « rapport ». Sans surprise, il a déclaré qu'il « est certain que lorsqu'il y a deux chambres qui gèrent la question de la loi, on a plus d'assurance d'aller vers le consensus populaire, puisque nous avons la possibilité d'avoir une première lecture et par la suite de corriger cela par l'opinion publique, l'opinion populaire que nous recevons ». Pour Blaise, dans un contexte de « démocratie libérale », qui est celui du Burkina Faso, cette « opinion populaire » s'exprime par le biais « des hommes et des femmes de divers horizons, de l'opposition, de la société civile » que, justement, le Sénat vise à organiser. Il ajoute, et cela donne une indication sur ce que contient le « rapport d'étape », que si, selon lui, le Sénat est « essentiel », il est tout autant « essentiel » pour lui « d'élargir cette représentation de ceux qui doivent être mandatés par le peuple ». On peut donc penser que c'est dans ce sens que le rapport précise sa position : qui représente qui ?

C'est la question fondamentale. Il y a quelques jours, dans le quotidien national burkinabè Sidwaya (Mardi 27 août 2013), Mélégué Maurice Traoré, député, ancien ministre, ancien président de l'Assemblée nationale, créateur du Centre parlementaire panafricain, s'exprimait sur le sujet. Il rappelait qu'il avait été, avec « le professeur Yarga Larba et Monsieur Coulibaly », le rédacteur de l'étude sur l'organisation générale du parlement. Il précise qu'il a toujours été « réservé vis-à-vis des sénats et des deuxièmes chambres en Afrique ». Mais il dit aussi que ce qu'il l'a « amené à aller, cette fois-ci, dans le sens de la création du Sénat au Burkina Faso, c'est le souci de l'amélioration de la représentation des populations ». On en revient ainsi à la question fondamentale : qui représente qui ?

Mais Mélégué dit aussi dans cet entretien avec Adama Bayala que « chacun sait que le vrai débat, ce qui motive les gens dans cette affaire, ce n'est pas vraiment le Sénat. Les calculs politiques qu'il y a derrière, c'est l'article 37 de la Constitution et l'échéance 2015. C'est ça la réalité politique ». Il ajoute : « On peut très bien réviser l'article 37 dans l'état actuel de notre pratique même sans le Sénat. Il ne faut donc pas lier les deux choses ». Il dit encore : « Si on ne raisonne pas positivement, alors on va dans le mur [...] L'essentiel est de ne pas donner l'impression qu'on installe le Sénat contre l'avis d'une large partie de la nation, car, à terme, ce serait contre-productif ».

Les Burkinabè retiennent désormais de toute cette affaire que dans la nuit du vendredi 30 au samedi 31 août 2013, alors que le « rapport d'étape » avait été remis au président du Faso, un ancien militaire radié des Forces armées nationales pour diverses affaires qui l'avaient conduit devant la justice, a attaqué un poste de garde du Camp Naba Koom II du Régiment de sécurité présidentielle. Il a été tué dans la « course-poursuite » qui s'est alors engagée. L'information a mis du temps à circuler de Kosyam jusqu'au c½ur de la capitale. On a évoqué, tout d'abord, des incidents techniques (stock de produits pétroliers, transformateur électrique) avant que l'histoire (officielle) ne se répande et que la rumeur n'enfle jusqu'à ce que les téléphones sonnent et que les correspondants à l'étranger n'évoquent une « tentative d'assassinat du chef de l'Etat ».

Qui serait, bien sûr, liée à « l'affaire du Sénat ». On croit rêver. Ainsi va le Burkina Faso aujourd'hui dans une Afrique de l'Ouest qui n'est pas au mieux de sa forme. Mais qui, pourtant, est parvenue à éviter le pire. En Côte d'Ivoire voici quelques années, au Mali ces derniers mois. IBK l'a dit lors de son passage à Ouaga : « La médiation a réussi à mettre fin à ce que le Mali subissait depuis un an et qui était de l'ordre de l'inhumain [...] L'apaisement de la situation nous a permis d'organiser les élections réputées crédibles et transparentes par le monde entier ».

« Apaisement [de la] situation » ! Voilà sans doute la clé de voute de tout ce que les décideurs politiques doivent entreprendre en ces temps particulièrement troublés, politiquement, socialement, diplomatiquement. APAISEMENT SITUATION : 19 lettres. Pas mieux qu'avec OPERATIONNALISATION... !

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

Le Faso

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