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Dominique Strauss-Kahn et Nafissatou Diallo. REUTERS/POOL New
Dominique Strauss-Kahn et Nafissatou Diallo. REUTERS/POOL New

Affaire DSK: «What’s Love Got to Do with It?»

DSK et Nafissatou Diallo ont été pris dans un système où tout est déterminé par l’ethnicité, le sexe et la religion.

Le soir de l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn (DSK) par la police de New York à l’aéroport JFK, j’étais au Bombay Palace, un restaurant indien dans Manhattan, avec d’autres amis et collègues universitaires, à l’occasion du mariage du célèbre anthropologue indien Arjun Appadurai.

On a parlé de cette affaire comme d’un fait divers banal, mais qui avait la prétention de sortir de l’ordinaire à cause de son protagoniste français et patron du Fonds monétaire international (FMI). On disait aussi que Dominique Strauss-Kahn était pressenti comme le candidat favori des socialistes pour l’élection présidentielle de 2012. Finalement, les plus informés et ironiques d’entre nous disaient qu’il était aussi le symbole d’une «gauche caviar», plus proche des plus riches que des plus pauvres.

C’est alors qu’un collègue s’exclama:

«Kahn, Vous dites? J’espère qu’il n’est pas juif, parce qu’on peut s’imaginer ce que cela pourrait déclencher chez les antisémites de tous bords.»

Pour se faire une idée des conséquences de l’affaire DSK en ce qui concerne les rapports raciaux et ethniques aux États-Unis, il faudrait se rendre jusqu’en Iowa, aux primaires des Républicains. La candidature de Michele Bachmann a en effet provoqué des malentendus sur son ethnicité. MSNBC et le New York Post ont rapporté que certains citoyens juifs auraient refusé de contribuer financièrement à la campagne électorale de Mitt Romney, mormon et ancien gouverneur du Massachusetts, parce qu’ils se réservaient pour Bachmann qu’ils croyaient, du fait de son nom, être juive. Bachmann, en réalité, est une chrétienne évangéliste et tête de file du Tea Party, connu pour sa position hyperconservatrice, anti-immigration, islamophobe, homophobe et franchement raciste.

Identification primaire

C’est dire que DSK considéré en France comme français-tout-court et Nafissatou Diallo, peule bon teint du Fouta Djallon, ont été pris dans un système où tout est toujours déterminé par la race, l’ethnicité, le sexe et la sexualité, la religion et l’intolérance religieuse. Ainsi Nafissatou devient une femme noire au lieu d’une Peule à New York, et DSK est, pour les juifs new-yorkais, un des leurs à la tête du FMI.

Je me hâte de dire ici qu’il ne faudrait pas interpréter ma condamnation du système américain, basé sur le communautarisme, par une célébration tous azimuts de l’assimilation à la française —qui forcerait ses minorités juives, arabes et africaines à l’invisibilité et la sclérose culturelle.

Comme j’ai essayé de le démontrer dans mon livre Bamako, Paris, New York, quand je suis à New York, Paris me manque, parce que je me fatigue de toujours porter mon identité d’homme africain-américain; et quand je suis à Paris, New York me manque parce que je me lasse de mon invisibilité, du paternalisme des blancs —pour ne pas mentionner leur racisme. C’est alors que l’humanisme de Bamako (Mali) commence à me manquer.

Il est vrai que dans la première phase de l’affaire DSK, la presse française avait beaucoup insisté sur l’identité peule et musulmane de Nafissatou Diallo; ce qui n’avait pas beaucoup de pertinence chez les Américains, sauf pour attiser le racisme et l’islamophobie latents contre cette africaine. Ainsi, qualifier Nafissatou Diallo de Peule et musulmane revenait à dire qu’elle n’était pas exactement une femme; du moins pas une femme blanche et chrétienne dont il faut protéger l’honneur.

Les féministes et les activistes de la communauté africaine-américaine ont accusé le procureur Cyrus Vance de succomber à ce type de racisme latent selon lequel la femme noire —et pire, la femme africaine— ne serait pas perçue comme une «vraie» femme, une femme blanche en somme, dont on ne pouvait pas douter de la parole.

La littérature américaine et le cinéma nous ont tous familiarisés avec les stéréotypes de la femme noire, cette «Jezebel» qui n’est autre qu’une menteuse, un simulacre de femme, manipulatrice, et avec un penchant pour la promiscuité sexuelle.

L’hypersexualité est un problème culturel dans une Amérique protestante et refoulée. C’est pourquoi elle y est considérée comme une zone noire, habitée par des gens qui ne peuvent pas se contrôler, des pervers indignes de la société. C’est pourquoi aussi l’affaire DSK a suscité des passions d’identification primaire, pour ne pas dire pathologiques.

Elle a divisé le monde entre hommes et femmes, noirs et juifs, Français et Américains, Africains pauvres et Européens puissants. Si Nafissatou Diallo avait gagné le procès au pénal, elle en serait sortie «blanchie», avec tous les honneurs réservés aux femmes blanches et chrétiennes, et DSK aurait lui été «noirci», comme un homme noir, monstrueux, démoniaque et barbare —au lieu du «séducteur, élégant, à l’appétit sexuel débordant».

En Amérique, juifs et noirs, même combat

C’est la peur de ces anciens stéréotypes monstrueux montés d’abord contre les juifs et ensuite les noirs qui avaient poussé mon collègue à dire qu’il souhaitait que Dominique Strauss-Kahn ne soit pas juif. Car être pris dans pareille situation, les mains menottées dans le dos et soumis à la Perp Walk par la NYPD c’est une véritable descente aux enfers, où DSK aurait pu perdre son identité d’homme blanc pour devenir un noir en Amérique, un sous-homme, en somme.

Il faut dire qu’aux États-Unis, noirs et juifs sont liés par plus d’une chose, mis à part ces vieux démons du racisme qui les distinguent des relations entre juifs et noirs en France. Historiquement, juifs et africains-américains ont lutté ensemble contre le racisme et la ségrégation des lois Jim Crow.

Les complicités et métissages entre juifs et noirs ont donné naissance à des mouvements littéraires, politiques, artistiques et musicaux. Les africains-américains sont fiers de leur rôle dans la Grande Guerre contre le nazisme, et les juifs de leur côté se sont toujours unis avec d’autres forces progressistes pour défendre les droits civiques des noirs. (Voir l’histoire de la National Association for the Advancement of Colored People au début du XXe siècle et le Student Nonviolent Coordinating Committee au début des années 1960).

Les tensions actuelles entre juifs et Africains-Américains sont exacerbées d’une part du fait de la montée du nationalisme noir américain (l’islam noir) depuis les années 1960, et d’autre part à cause de l’immigration des musulmans d’Afrique et d’Asie. Du côté des juifs américains, il faut aussi compter avec la place de plus en plus prépondérante de l’État d’Israël dans le débat national et l’attraction du néoconservatisme et du libéralisme économique et financier pour des jeunes juifs qui, auparavant, optaient pour des causes progressistes. 

C’est autant dire que les nouveaux philosophes en France ont, aujourd’hui, plus de choses en commun avec les néoconservateurs en Amérique que les noirs et juifs américains. Et ce n’est pas par hasard que l’ennemi commun des néoconservateurs en Amérique et des nouveaux philosophes en France se trouve être le multiculturalisme dans ses formes variées: métissage des cultures, des religions (l’islam en particulier) et des arts.

L’affaire DSK dans ses multiples interprétations vient aussi approfondir le clivage entre juifs et africains-américains. Aussi n’ai-je pu m’empêcher d’esquisser un sourire en lisant récemment dans la presse francophone la menace des avocats de DSK de porter plainte contre Nafissatou Diallo, «si les attaques de ses avocats devenaient trop indignes». De quelle indignité parlons-nous ici? Ou, comme le dit si bien Tina Turner, What’s Love Got to Do with It? 

La deuxième partie du «film» Nafissatou Diallo contre Dominique Strauss-Kahn, au civil, si elle n’est pas rapidement conclue hors du tribunal, sera toute aussi remplie de passions régressives que le rematch de Muhammad Ali contre Joe Frazier, Thrilla in Manila.

Si DSK a été plus ou moins «blanchi» par le procès pénal, je dirais que ce sont à la fois toutes les histoires de lutte contre les discriminations, de liberté et de coalitionnoirs/juifs qui auront succombé à cette histoire.

Manthia Diawara

Retrouvez tous nos articles sur l'affaire DSK, ainsi que ceux de Slate.fr

Manthia Diawara

Manthia Diawara. Ecrivain malien et professeur de littérature à l'université de New York. Il a notamment publié Bamako, Paris, New York

Ses derniers articles: Pourquoi la France devait intervenir au Mali  Comment sauver le Mali  Le Mali et l’imposture des négociations de Ouagadougou 

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