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Haï Erramli (Semmar) : gourbis, trains et marécages

Des taxis clandestins qui font le guet devant une palissade en béton longeant la route Semmar-El Harrach.  Une brèche dans la palissade. Des femmes et des hommes qui se faufilent à travers la brèche. Des rails.  Des trains qui passent. Quelques-uns électriques. Derrière la palissade, des gourbis à perte de vue. Par centaines, voire par milliers. C'est le fameux Haï Erramli, le plus grand bidonville de Semmar, alias Gué de Constantine, sans doute le plus important de toute la capitale. C'est aussi l'un des plus anciens. Il remonte aux premières années de l'indépendance et compterait aujourd'hui quelque 5000 baraques, selon certaines estimations. Les usagers de la ligne de chemin de fer, qui dessert la banlieue ouest d'Alger, ne peuvent pas le rater. Le ghetto s'étend de Semmar à Baraki au sud et jusqu'aux abords d'El Harrach à l'est. Nous nous engouffrons dans la brèche et traversons les rails en veillant à ne pas nous faire surprendre par un train. Première image : des plantations de roseaux flottant dans des eaux bourbeuses. Des vaches qui broutent de l'herbe empoisonnée. Des hommes en haillons chargés de baluchons. Des chérubins qui jouent devant une montagne de détritus. Et une plaque imaginaire sur laquelle on peut lire : «Bienvenue en enfer !» Rencontre avec un homme qui passe son chemin, accompagné de sa fille d'une douzaine d'années. L'homme est perplexe, troublé par notre incursion. Gêne réciproque suivie d'un dialogue hachuré. «Wech, kech rahla ?» (des promesses de recasement en vue ?) risquons-nous, histoire d'engager la conversation. «Rien de concret pour le moment», bredouille-t-il. L'homme exhibe dans la foulée un bout de papier avec une liste de documents administratifs à produire pour les besoins d'un énième recensement. Sur ces entrefaites arrivent d'autres locataires du bidonville, des chômeurs en majorité. Ils sont de M'sila, de Bou Saâda, de Médéa, de Djelfa, de Chlef, de Aïn Defla, de Laghouat, d'un peu partout. Les 48 wilayas ont leurs représentants ici, nous dit-on. Dans le lot, beaucoup d'Algérois acculés par l'exiguïté à se trouver un quelconque gîte, fut-ce dans ce taudis géant. «10 chardonnerets dans une cage ?» Parmi eux, Mohamed Bellal, 33 ans, mais qui en paraît 40. Grand, brun, empâté, au regard sombre et au verbe caustique. Mohamed est natif de Hussein Dey. Il est portefaix comme une bonne partie des hommes fourbus de haï Erramli, qui louent leurs bras et leur dos voûté aux nombreux grossistes qui ont fait main basse sur Semmar. Mohamed est père de 4 enfants. Le tout dernier, prénommé Moad, venait à peine de naître quand nous avons rencontré notre hôte. Comme on peut l'imaginer, Mohamed n'est pas un père heureux. «Ce n'est pas un endroit pour élever ses enfants», peste-t-il. Une lapalissade. La favela semble pousser au milieu d'une décharge sauvage. Quand on s'enfonce dans ses entrailles, on est surpris par l'ampleur des eaux stagnantes qui rendent la vie encore plus infecte. Un affluent de l'oued El Harrach, mare verdâtre jonchée de plusieurs couches d'ordures, traverse les baraquements en plein milieu. Tous les égouts s'y déversent faute de réseau d'assainissement. A force d'être inondée de déchets, l'eau s'est caillée. Et l'oued de se transformer en un immense marécage, charriant toutes les maladies possibles et imaginables. Des dizaines de gourbis sont implantés sur ses berges. Un vrai danger public. Mohamed nous montre un gué de fortune aménagé avec des buses pour traverser l'oued. «Déjà en été, tu peux à peine l'enjamber. En hiver, c'est carrément impraticable. Quand l'oued est en crue, le bidonville est submergé par les eaux usées», déplore notre guide. Comment Mohamed s'est-il retrouvé ici ? Son récit résume la détresse de tous les parias relégués, comme lui, dans cette «déchetterie humaine». Des personnes profondément abîmées, larguées au bord de l'humanité. «Ce sont les aléas de la vie qui m'ont amené ici. Je suis un citoyen algérien normal. Quand j'ai été en âge de me marier, j'ai dû quitter le domicile familial. Je suis installé ici depuis bientôt 7 ans. Ma famille vit dans un petit appartement, à Dergana. Mais je suis originaire de Hussein Dey. J'ai construit cette baraque à cause de "eddiq". J'ai sept frères et s½urs. On végétait dans une cage. Comment veux-tu mettre 10 chardonnerets dans une cage ? C'est impossible. Tous les gens que tu vois ici, c'est l'étouffement et la malvie qui les ont ramenés. "Makache elli djabou el khir ellahna"», fulmine-t-il. Comme nous le disions, Mohamed gagne sa vie à la force de ses bras. Il travaille par intermittence. Un «SBF» donc. Un sans boulot fixe. «En ce moment, je suis employé chez un privé et tu connais le privé chez nous. C'est un importateur de produits alimentaires qu'il ramène d'Italie, de Turquie, d'un peu partout, et qu'il revend à des grossistes. Moi, je suis porteur. Je décharge la marchandise. Je gagne 22 000 DA et je suis obligé de faire d'autres boulots pour boucler mes fins de mois. Et malgré ça, je me retrouve endetté.» «Dans la même circonscription que Sidi Yahia» Mohamed s'indigne de se voir privé de ses droits les plus élémentaires de citoyen algérien : «Normalement, chaque Algérien a droit au logement, à la santé, à l'éducation et au travail. Mais ces droits ne sont pas respectés ici.» Bien sûr, dans sa «pyramide de Maslow», notre ami place le logement en tête de sa hiérarchie des priorités. «J'ai fait un dossier et j'attends. Dernièrement, les autorités ont fait un autre recensement. Moi, je n'ai pas été recensé. On nous dit il y a les avant et les après-2006 (2007 en réalité, ndlr). Ce n'est pas juste. Tous ceux qui sont ici sont des Algériens. Nous avons les mêmes droits dans ce pays.» De fait, sur instruction ministérielle, seuls les locataires des bidonvilles recensés avant 2007 ont droit à un logement. Une manière de lutter contre la prolifération des constructions illicites. Il faut dire qu'Alger a battu un record dans ce chapitre, avec plus de 40 000 baraques recensées ces dernières années, soit 10% de l'ensemble du parc «bidonvillesque» national. La commune de Gué de Constantine abrite, à elle seule, plus de 10 000 baraques réparties sur quelque 19 sites. Mohamed en est persuadé : «Ici, vous êtes dans le plus grand bidonville du pays. Il y a au moins 5000 familles. Si vous comptez 4 à 5 personnes par famille, vous avez une population de plus de 20 000 habitants. Dans le Sud, ça correspond à la taille d'une wilaya.» Et d'ajouter : «Il n'y a pas que ce bidonville. Il doit y avoir une population de 40 000 âmes à Semmar, qui vivote dans des conditions précaires. Ce sont eux que tu trouves dans les cafés, à la mosquée, au marché.» Mohamed estime que la commune de Gué de Constantine «mahgoura bezzaf» (très négligée). «On ne sait même plus où la mettre. Un coup, elle est affiliée  à la daïra de Baraki, un coup à Kouba, et maintenant, elle est rattachée à Bir Mourad Raïs, au même titre que (le quartier chic de) Sidi Yahia, alors que ce sont deux mondes diamétralement opposés...» Mohamed espère que le projet du grand viaduc, qui reliera le port d'Alger à l'autoroute Est-Ouest à hauteur de Oued El Kerma en passant par Oued Ouchayeh va débloquer les choses. «J'espère qu'ils vont nous évacuer définitivement et éradiquer ce bidonville à jamais. Nous, les hommes, on peut tout supporter. Ce qui me chagrine, c'est la situation des femmes et des enfants. On ne veut pas que nos enfants finissent leur vie ici !» «Tu prêtes au FMI et tu oublies ton peuple !» Mohamed plaide pour une opération de relogement équitable «qui profite aux vrais nécessiteux». «Il y a des gens qui ont été recensés alors qu'on ne les a jamais vus», soutient-il. Notre interlocuteur prévient aussi contre ceux qui versent dans le «business des baraques» et qui se conduisent en parasites sans scrupules aux dépens des vrais cas sociaux. Mohamed attend une action urgente de la part des pouvoirs publics avant que la situation ne dégénère. «Les gens prennent leur mal en patience, mais jusqu'à quand ? Apparemment, on n'a pas tous les mêmes droits dans ce pays. On n'est pas tous des Algériens. Inchallah ça ne va pas exploser. Ce peuple a prouvé qu'il est responsable. Voilà quatre mois qu'on est sans président et le pays continue à fonctionner. Quand on voit la situation dans les pays arabes, on se dit il y a pire que nous. Mais il ne faut pas abuser. Il faut que nos dirigeants soient à l'écoute du peuple. Que le ministre de l'Habitat se mette à la place des parents de ce gosse qui est tombé dans l'oued. Ou untel, écrasé par un train. Ou untel qui est asthmatique à cause de l'air pollué qu'on respire. Qu'il imagine son épouse à la place de la femme qui se lève et se retrouve avec un rat ou un serpent sous son lit.» Pour finir, Mohamed ne manque pas d'envoyer des piques à ceux qui gèrent nos deniers : «Quand tu vois à la télé que notre Etat prête de l'argent au FMI, ça signifie qu'on est bien. Or, ce n'est pas vrai. L'Etat est riche mais le peuple est pauvre. Tu prêtes au FMI et ton peuple moisit dans des trous à rats ! Ce n'est pas juste.»       

El Watan

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