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Riots in Hackney, by ssoosay via Flickr CC
Riots in Hackney, by ssoosay via Flickr CC

Londres, les émeutes de la pauvreté?

Cinq semaines après les émeutes, un calme relatif règne à Tottenham, le quartier de Londres où tout a commencé. Encore sous le choc, les habitants s’interrogent sur les raisons des violences.

Au premier abord, la vie a repris son court normal à Tottenham, le quartier de Londres où les émeutes ont commencé au début du mois d’août 2011. Sur High Road, la rue marchande du quartier, les boutiques sont ouvertes, les trottoirs sont noirs de monde à la recherche de bonnes affaires et des groupes de jeunes à capuche discutent aux coins des rues.

En ouvrant un peu plus l’œil, on remarque cependant de hautes palissades de bois qui dissimulent les bâtiments incendiés lors des émeutes. Les vitres de nombreux immeubles sont protégées par des planches et la police est présente mais essaie de se faire la plus discrète possible.

Accusée de brutalité et de racisme, elle est loin d’être la bienvenue dans ce quartier où plus d’un tiers de la population est noire, d’origine caribéenne ou africaine.

«Les jeunes noirs sont six à huit fois plus susceptible d’être arrêtés et fouillés dans la rue que leurs camarades blancs, d’où les tensions», explique Claudia Webb, conseillère de la police pour les questions de criminalité.

Les dirigeants de la communauté nigériane, l’une des plus grosses diasporas africaines de Tottenham, estiment que cette attitude doit changer.

«La police est trop présente. Et elle manque totalement de psychologie et de stratégie dans ses relations quotidiennes avec les habitants du quartier. Les suspicions, les arrestations et les brutalités n’ont malheureusement pas changé ces dernières semaines», explique Kayode Ogunsola, secrétaire général à Londres de Nigerians in Diaspora Organisation Europe.

Pour Adjua, une autre habitante du quartier, c’est la rapidité avec laquelle la situation a dégénéré qui l’a le plus marquée. «C’est arrivé sans prévenir, j’ai eu vraiment peur et j’en rêve toujours la nuit», lance cette Ghanéenne d’une soixantaine d’années, qui vit et travaille à Tottenham depuis trente ans.

Certes, sa boutique de produits alimentaires n’a pas été touchée par les casseurs, mais elle se demande si elle aura autant de chance «la prochaine fois». Comme la majorité des habitants du quartier, elle espère que les autorités vont faire «quelque chose» pour éviter de nouvelles violences.

Les autres communautés du quartier s’inquiètent aussi pour l’avenir.

Des quarante familles qui ont perdu leur domicile lors des violences, certaines vivent toujours dans des logements provisoires fournis par les services sociaux ou bien résident à l’hôtel. Patricia Fisher est parmi ceux-là. Elle vit à l’hôtel après avoir été forcée d’abandonner son appartement, qui se trouvait au-dessus d’une boutique brûlée par les émeutiers.

Marcelo Ponce et sa famille ont eu plus de chance. Ils ont vite été relogés par la commune, dans un appartement non loin de leur ancien domicile et reçu du matériel de première nécessité de l’Armée du Salut. Mais il a tout perdu dans l’incendie:

«J’ai travaillé pendant dix ans pour avoir ce que j’avais. Maintenant, il ne me reste plus rien. Ma femme est inconsolable, elle pleure tous les jours».

Des punitions exemplaires?

Pour le moment, les autorités britanniques ont décidé d’utiliser la manière forte, ce qui n’est pas du goût de tout le monde. Depuis les émeutes d’août, plus de 2.000 personnes ont été arrêtées, jugées et condamnées à des peines plus ou moins lourdes.

Des familles, dont les membres ont participé aux pillages, sont menacées de perdre leurs allocations familiales. Une étudiante nigériane a écopé de six mois de prison ferme pour avoir volé des chewing-gums dans une boutique au sud-est de Londres. Elle n’avait pas de casier judiciaire avant les émeutes. Un enfant de 11 ans, présenté comme l’un des plus jeunes émeutiers appréhendés par les forces de l’ordre, a été condamné fin août à 18 mois de réhabilitation sociale pour avoir volé une poubelle d’une valeur d’environ 50 euros.

Kayode Ogunsola, responsable communautaire nigérian à Londres, approuve totalement l’approche de la justice:

«Casser des vitrines et rentrer par effraction dans des propriétés privées ou publiques pour piller le bien d’autrui sont des crimes qui ne sauraient être cautionnés par les autorités judiciaires», explique-t-il.

Les histoires de ces personnes inculpées, abondamment commentées par les médias, sont devenues pour certains groupes de défense des droits civiques et humains le symbole même d’une «réaction judiciaire démesurée».

Pour Steve Hynes, président de Legal Action Group, une ONG basée dans le nord de Londres, le caractère exceptionnel des événements du mois d’août 2011 «ne justifie pas la réaction clairement disproportionnée de la justice. Au fil du temps, on va se rendre compte que les condamnations approuvées aujourd’hui sont aussi sévères que contre-productives».

Le gouvernement de coalition est lui-même divisé autour de la réponse à apporter aux émeutes du mois dernier. Les libéro-démocrates et une partie des conservateurs sont de plus en plus réticents à cautionner la politique gouvernementale de répression judiciaire. Selon le ministre du Travail et des Pensions, Ian Ducan Smith, membre de la droite conservatrice:

«La stratégie des arrestations ne résoudra rien. Il faudra tôt au tard affronter les problèmes qui ont provoqué ces violences»

Pauvreté, le dénominateur commun

Les responsables impliqués dans la gestion post-émeutes en sont toujours à essayer de comprendre les causes. Et l’une des premières explications trouvées est l’extrême pauvreté dans laquelle vivent les habitants de certains quartiers défavorisés de la capitale britannique.

«Contrairement à ce que les médias ont bien voulu véhiculer comme message, il y avait des personnes de tous âges et de toutes origines raciales dans les rues de Londres, lors de ces émeutes. Ce n’était pas une manifestation de jeunes noirs uniquement, mais plutôt une réaction de communautés diverses face à la pauvreté ambiante», explique Thomas Donaldson, travailleur social à Tottenham.

Cette position est partagée par l’universitaire Nina Power, qui pense que «ceux qui condamnent les émeutiers devraient prendre du recul, pour avoir une vision d’ensemble de ce qui s’est passé dans un pays où 10% de la population est cent fois plus riche que les plus pauvres».

Une partie de ces «plus pauvres» vit dans la tristement célèbre commune de Haringey, dont dépend Tottenham. La localité a fait les unes des médias ces dernières années, à cause des décès tragiques d’enfants maltraités, dont une fillette ivoirienne de 8 ans et un nourrisson de 17 mois. La mort de ces deux enfants, après des mois de maltraitance et de sévices corporels infligés par leurs proches a choqué le Royaume-Uni.

Les services sociaux de Haringey avaient alors été accusés de négligence. Pour se justifier, les autorités communales avaient expliqué être débordées par le nombre de cas sociaux à gérer dans cette partie défavorisée de Londres. Le gouvernement avait promis de soutenir la commune pour que de telles tragédies ne se reproduisent plus. Une aide qu’Haringey attend toujours.

Aujourd’hui, le taux de chômage à Tottenham dépasse 8%, l’un des plus élevés à Londres. Tottenham est aussi classée quatrième au plan national en terme de pauvreté infantile.

Omar Yussef est né au Royaume-Uni de parents somaliens. Électricien de formation, il est sans emploi depuis près de deux ans:

«J’ai vraiment beaucoup de mal à joindre les deux bouts. Une fois par semaine,  je me rends au Jobcentre [établissement public en charge de l’emploi, ndlr] pour pointer au chômage, où je suis obligé de subir l’interrogatoire des services sociaux qui m’accusent pratiquement de ne pas faire d’effort pour trouver du travail. J’aimerais tellement que tout cela s’arrête et qu’enfin je puisse me prendre en charge financièrement.» 

La situation des habitants de Haringey et de communes similaires a empiré depuis la crise bancaire et la période d’austérité qui en a découlé. A Haringey, le budget pour les activités de la jeunesse a été réduit de 75% en début d’année, malgré les inquiétudes d’organisations locales en charge de l’encadrement des adolescents.

Sur de nombreux murs de la ville, des affiches disent le mécontentement de la population. On peut y lire des messages comme «Les banquiers sont les vrais pillards».

«Même si je ne partage pas l’avis de ceux qui pensent que la violence est directement liée à la pauvreté, c’est certainement une cause indirecte. Le dénuement, l’ennui, le fait d’être sans emploi et de se sentir inutile à la société, le manque d’opportunités sont autant de choses qui mettent la pression sur la structure familiale», explique Emma Jones, une activiste du quartier.

Edwige Caroline Sorgho

 

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Edwige Caroline Sorgho

Journaliste ghanéenne. Ex-reporter à la BBC, spécialiste de l'Afrique de l'Ouest et du Royaume-Uni.

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