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Les abattoirs de Casablanca, Maroc © Marc Héneau, tous droits réservés.
Les abattoirs de Casablanca, Maroc © Marc Héneau, tous droits réservés.

L'architecture de Casablanca en péril

Malgré la mobilisation d’une équipe de bénévoles, le fabuleux patrimoine architectural d’avant-guerre de Casablanca est chaque jour menacé par la spéculation foncière.

16 juillet 2011: jour de colère pour les militants de l’association Casamémoire. Malgré son inscription sur la liste du patrimoine national du Maroc, l’immeuble Piot Templier, de style néo-mauresque, a été réduit en gravats par les pelleteuses. Les banderoles bleues «Patrimoine en péril» et «Baraka» (ça suffit), installée sur les grilles du chantier, n’auront pas stoppé les ouvriers. 

Situé en face du marché central de Casablanca, ce bâtiment de 1922, signé de l’architecte Pierre Ancelle, est la dernière victime de la spéculation effrénée qui court dans la capitale économique du Maroc.

«C’est une atteinte grave à tout l’ordonnancement du boulevard Mohammed V, où quasiment tous les bâtiments sont intéressants», se désole Jacqueline Alluchon, militante de la première heure de Casamémoire.


Chtier du tram, boulevard Mohammed V, Casablanca © Marc Héneau, tous droits réservés.

A quelques mètres de là, l’ancien hôtel Lincoln fait piètre figure. Cet imposant bâtiment de 1917, en partie effondré, pourrait être réhabilité en hôtel de luxe.

C’est en 1995 que Jacqueline et quelques autres passionnés d’architecture créent l’association Casamémoire, en réaction à la démolition de la villa Mokri, emblème du fabuleux patrimoine art déco de Casablanca.

«C’est une concentration unique au monde, à comparer à l’unité des quartiers haussmanniens de Paris», s’enthousiasme Rachid Andaloussi, l’un des grands noms de l’architecture marocaine contemporaine et ancien président de l’association de 1998 à 2003. «Seule La Havane dispose d’un patrimoine comparable, mais il est momifié et il tombe en ruines.»

Manuel d’architecture à ciel ouvert

L’art déco, le néo-marocain, le Bauhaus, le fonctionnalisme et autre style brutaliste… Casablanca est un «livre à ciel ouvert de l’architecture de la première moitié du XXe siècle», peut-on lire dans le Guide des architectures du XXe siècle de Casablanca, publié en 2011 par l’association.

De fait, le visiteur qui se promène avec un peu d’attention dans le centre-ville et qui prend le temps de lever les yeux ne peut qu’être frappé par l’accumulation de façades richement décorées. C’est un véritable festival de pilastres, fresques, décors sculptés de motifs floraux, balcons ouvragés en fer forgé, tourelles et autres bow-windows…

L’association est elle-même hébergée dans un de ces fleurons urbains, l’étonnant immeuble Assayag. Cet imposant paquebot de béton blanc installé à deux pas du port a été conçu en 1932 par le prolifique Marius Boyer, architecte français à qui l’on doit une bonne partie du Casablanca de l’avant-guerre.


L'immeuble Assayag © Marc Héneau, tous droits réservés.

Des étudiants en architecture du monde entier se pressent au septième étage de l’édifice du boulevard Hassan Seghir pour assister les bénévoles de l’association. Les stagiaires sont mis à contribution pour réaliser l’inventaire architectural de la cité. Un travail de fourmi qui consiste, quartier par quartier, édifice par édifice, à relever les caractéristiques du bâti (date de construction, architecte, etc.), photos à l’appui. Un inventaire qui sera versé au dossier de candidature de Casa au patrimoine mondial de l’Unesco.

En quinze ans, les militants de Casamémoire ont remporté quelques victoires, mais s’avouent plutôt démunis.

«Nous avons la chance d’avoir un ensemble préservé, qui n’a pas subi de catastrophes naturelles ou de guerres», indique Laure Augereau, chargée de mission pour l’association. «Notre principal ennemi est la spéculation foncière qui fait de gros dégâts.»

Car avec une population estimée à 4 millions d’habitants, l’agglomération subit une forte pression foncière; les prix de l’immobilier explosent.

Une action reconnue

«Aujourd’hui, les portes ne se referment plus devant nous», reconnaît Jacqueline Alluchon. «Notre action est reconnue, tant par le public que par les autorités.»

A ce titre, l’association a même été invitée à siéger au comité de pilotage qui travaille à un grand projet de réhabilitation de la médina. Mais les efforts de sensibilisation et de protection entraînent aussi des effets pervers.

«Nous avons réussi à inscrire une centaine de bâtiments à l’inventaire des monuments historiques, ce qui les préserve théoriquement de la démolition. Mais comme il n’y à aucune mesure d’accompagnement pour les entretenir, les propriétaires les laissent pourrir —quand ils ne provoquent pas des dégradations volontaires.»

Un plan de sauvegarde du patrimoine digne de ce nom pourrait concerner des milliers de bâtiments. Quant au dossier de classement de la ville auprès de l’Unesco, en cours de constitution, il pourrait donner un large écho médiatique à ce combat. Mais la procédure est longue et elle se trouve en concurrence avec un dossier similaire défendu par Rabat.


Immeuble El Glaoui, © Marc Héneau, tous droits réservés.

Recherche d’incitations fiscales

Autre piste envisageable: un système d’incitations fiscales pour orienter les promoteurs et investisseurs sur la réhabilitation du patrimoine.

«A l’instar des mécanismes favorisant les logements économiques qui visent à éradiquer les bidonvilles, il faut un texte de loi similaire», estime Rachid Andaloussi, chargé du dossier auprès du ministère des Finances.

L’intervention des mécènes pourrait également être ainsi favorisée. Quelques opérations ont déjà permis de sauvegarder certaines œuvres majeures. C’est le cas par exemple de la villa des arts réhabilitée par Rachid Andaloussi, devenue un centre culturel. De même, l’église du Sacré-Cœur (1930-1953) et sa structure en béton très géométrique a également été transformée en lieu d’expositions et de concerts.

Mais les entrepreneurs, notamment du tourisme, n’ont semble-t-il pas pris la mesure de ce potentiel urbain. Un désintérêt peut-être aussi lié à l’histoire:

«Beaucoup de Marocains ne voient pas cela comme leur patrimoine mais comme un legs du protectorat. C’est une sorte de chauvinisme mal placé», diagnostique Rachid Andaloussi.

Naïm Choukri

Merci à Abdelhay Sadouk, guide-accompagnateur, pour son aide lors de ce reportage.

L'auteur recommande: Casablanca - Mythes et figures d’une aventure urbaine, J.-L. Cohen et M. Eleb, éd. Hazan, 1998.

Naïm Choukri

Naïm Choukri. Journaliste marocain. Spécialiste de la culture.

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