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Géographie de l’exclusion : la poudrière sociale

Cité de transit à la base, donc temporaire, Haï Ennakhil est devenue une zone d'exclusion permanente. Et les quelque 700 familles qui y végètent l'éprouvent chaque jour, elles qui voient s'amenuiser inexorablement leur espoir d'un toit plus décent. Aussi ne faut-il pas s'étonner si de nouvelles émeutes du logement, à l'image de celles de Diar Echems, secouent cette banlieue paupérisée de la capitale. Haï Ennakhil avait déjà donné une première alerte forte lorsque, le 26 décembre 2010, soit une semaine après le début des révoltes en Tunisie, des habitants de la cité, exaspérés par les promesses non tenues des autorités, avaient bloqué le tunnel de Oued Ouchayeh pour attirer l'attention sur leur sort. Même si les opérations de relogement lancées au pas de charge dans les communes les plus pauvres de la capitale ont permis de désamorcer un tant soit peu la bombe sociale, la persistance de la précarité dans ces zones de non-vie n'exclut pas le recours à la violence urbaine pour se faire entendre. C'est peu de dire qu'Alger est assise sur une poudrière sociale. On sent une colère sourde couver. Le sociologue urbaniste Rachid Sidi Boumedine parle à ce propos, et à juste titre, de «géographie de la colère», celle, écrit-il, des «laissés-pour-compte» (voir : Géographie de la colère à Alger in : Jeune Afrique du 24 avril 2011). Le même sociologue avait piloté un numéro de la revue Naqd dédié aux problématiques urbaines sous le titre : DesOrdres urbains. Ce numéro, publié au troisième trimestre 2002, attirait lui aussi l'attention sur la très forte précarité qui prévaut dans les quartiers dits «sensibles» et ses conséquences politiques. On y trouve d'ailleurs une excellente enquête réalisée par la sociologue Dalila Iamarène-Djerbal sous le titre : «Un monde à part» et consacrée aux cités des Palmiers et de Diar El Kef. Le diagnostic fait par la sociologue, il y a une dizaine d'années, est on ne peut plus actuel. Morceaux choisis : «Toutes les activités se déroulent dans le même lieu : manger, dormir, se reposer, se changer. [...] L'exiguïté est insoutenable. L'ameublement sommaire, armoire pour le linge, buffet pour la vaisselle, empilement de la literie, réduisent encore l'espace. Les populations qui souffrent le plus de l'exiguïté sont les femmes et les enfants enfermés dans ces conditions. Les enfants en bas âge passent le plus clair de leur temps dans une atmosphère confinée et humide. Un peu plus grand, ils sont amputés de la richesse que permet l'exploration d'un territoire où ils pourraient former leur sens et leur imagination. Pour les enfants scolarisés, l'impossibilité d'avoir un coin personnel, et donc d'exercer leur faculté de concentration, compromet toute scolarité normale.» «Des SDF à temps partiel» A force d'être compressés, les locataires de la cité sont devenus des «SDF à temps partiel», souligne la sociologue : «L'impossibilité pour un membre de la famille de s'isoler, pour l'enfant de faire ses devoirs, pour l'adulte de se reposer, produit une situation constante d'épuisement nerveux. De nombreux jeunes cherchent des emplois où ils pourraient en même temps passer la nuit, ou bien ils vont pêcher, la nuit tombée, pour attendre leur tour de sommeil durant la journée (...) Les hommes désertent l'espace familial et deviennent alors des 'sans domicile fixe' à temps partiel.» Ainsi, au moment où l'Etat s'est lancé dans une course effrénée pour tenir la promesse présidentielle du 1 million puis du 2 millions de logements en multipliant les formules et les sigles, entre AADL, LSP, LPA et autre LPP, les habitants de Haï Ennakhil, eux, se contentent d'attendre une opération de recasement charitable en ravalant leur frustration de se voir exclus du marché du logement. Une frustration qui se trouve accentuée par l'explosion de la bulle immobilière depuis qu'Alger a voulu se donner des airs de Dubaï. D'ailleurs, des étages supérieurs de notre cité lépreuse, on peut facilement apercevoir l'hôtel Hilton, les tours rutilantes qui s'élèvent dans le ciel d'Alger et autres projets immobiliers clinquants, enlaçant la baie. Le centre commercial Ardis, nouveau temple de la consommation, est à un jet de pierre d'ici. Le contraste est pour le moins saisissant entre le quartier clochardisé et ces ensembles chics et donne la mesure du fossé qui ne cesse de se creuser entre parias et nouveaux riches. Et, comme le dit Halim, un enfant du quartier : «Ce peuple n'a que trop supporté.» «Ici, tu n'as pas les moindres conditions d'une vie digne. C'est la «maïcha dhanka» (misère noire). Le peuple s'est montré très patient au regard de ce qu'il endure. Pourtant, nous avons plus d'une raison de nous soulever, et il n'y a pas que le logement. On s'est sacrifiés pour que notre pays ne connaisse pas les épreuves que vit la Syrie ou l'Egypte. On ne veut pas en arriver là. On a vécu l'enfer ici pendant la décennie noire. On a énormément souffert du terrorisme. Et on continue à souffrir le martyre en silence. Mais jusqu'à quand mon frère ?»   

El Watan

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