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Mais qui donc a rayé le Qatar de la carte géopolitique mondiale ? (2/2)

L'intervention militaire « occidentale » en Libye a permis de déboulonner un « islamiste radical » ayant un passé de terroriste et un présent de preneur d'otages. Pas de quoi chagriner qui que ce soit. En Tunisie et en Libye, ni Ben Ali ni Moubarak n'étaient perçus comme des dictateurs pouvant être un danger pour le « monde occidental ». Bien au contraire. Que ce même « monde occidental » soutienne les « printemps arabes » pouvait surprendre.

Mais il est vrai, aussi, que les hésitations de Paris, un temps tenté par un soutien musclé à Ben Ali, laissait penser que c'est contraintes et forcées que les capitales « occidentales » acceptaient ces alternances. Jusqu'à ce qu'il apparaisse que ces révolutions sans révolutionnaires faisaient tomber le pouvoir dans l'escarcelle des Salafistes et autres Frères musulmans, globalement des « islamistes radicaux », seules forces organisées capables de l'emporter dans des élections « démocratiques ». Il ne faudra pas longtemps pour qu'il apparaisse que cette « islamisation » de l'Afrique du Nord était instrumentalisée par le Qatar.

Des analystes avancent que cette « islamisation » résulte d'un complot des puissances « occidentales » et de leur allié régional : Israël. Un « accord secret » entre Washington et Tel-Aviv dont le vecteur politique seraient les Frères musulmans massivement financés par le Qatar. C'est la thèse du « Réseau Voltaire ». Pour remplacer des « alliés usés », Washington aurait promis aux Frères musulmans de « gouverner le monde arabe », cette « islamisation forcée des sociétés d'Afrique du Nord et du Levant » ayant pour contrepartie de laisser les mains libres aux intérêts économiques américains et aux Israéliens.

Pour le « Réseau Voltaire », ce ne serait qu'un remake de la « révolte arabe » financée par l'or de Londres et organisée sur le terrain par T.E. Lawrence (le « Lawrence d'Arabie ») au cours de la Première guerre mondiale qui, en disloquant l'empire Ottoman, permis l'émergence d'une flopée d'Etats au Moyen-Orient : de l'Arabie saoudite au Yémen en passant par l'Irak, la Jordanie, le Liban, la Palestine, la Syrie... Opération parachevée à la suite de la Deuxième guerre mondiale par la création d'Israël.

Selon le « Réseau Voltaire », les Frères musulmans seraient ainsi investis du rôle de « fer de lance du sionisme arabe ». Belle construction intellectuelle si l'instigateur de ce « réseau » n'était autre que Thierry Meyssan, tête d'affiche des adeptes de la thèse du « complot » qui s'est illustré, après les événements du « 11-septembre », en publiant « L'Effroyable imposture » qui a présenté l'attaque contre l'Amérique comme une « conspiration intérieure » n'ayant rien à voir avec le terrorisme islamiste. Meyssan, qui aime à évoquer « l'apartheid israélien », est souvent présenté comme un intellectuel français proche des milieux politiques iraniens et du Hezbollah libanais (c'est à Beyrouth que le « Réseau Voltaire » a installé son siège international).

Pour lui, pas de doute, Londres et Washington ont entrepris « de remodeler l'Afrique du Nord et le Proche-Orient » par le biais des Frères musulmans « puis, à défaut, d'y faire régner le chaos plutôt que d'y perdre la main ». Dans ce « complot », le Qatar serait un acteur essentiel, financier et politique. Jusqu'à ce que « l'enflure de l'émirat », pour reprendre l'expression de Meyssan, agace Washington qui, par ailleurs, se serait lassé des « magouilles politico-financières » de ce « micro-Etat ». D'où, dit Meyssan, ce « subit retrait du Qatar de la scène internationale ».

L'effet collatéral de ce « retrait » serait le changement de tête régnante à Doha, le fils ayant succédé le 25 juin 2013 au père (cf. LDD Qatar 009/Lundi 24 juin 2013) et le premier ministre, considéré comme incontournable, ayant été lui aussi remplacé. Hamad bin Jassem al-Thani, le premier ministre sortant, homme d'affaires (très) fortuné, était aussi en charge du portefeuille des affaires étrangères ; il était considéré comme l'homme-clé de la diplomatie qatarie et de la stratégie mise en place au cours de la dernière décennie. Il est remplacé à ce poste par Khalid bin Mohammad al-Attiya qui était, jusqu'alors, ministre d'Etat aux Affaires étrangères* après avoir été (2008-2011), ministre d'Etat à la Coopération internationale. Ce pilote de chasse (formé en Arabie saoudite), juriste (formé à Beyrouth et au Caire), avocat et homme d'affaires a été nommé à la tête de la diplomatie qatarie le 26 juin 2013. Il était voici quelques jours à Paris, pour y rencontrer son homologue, Laurent Fabius. Et assurer le patron du Quai d'Orsay que le Qatar soutenait l'Egypte et s'abstenait de toute ingérence politique dans ce pays. Autrement dit, Doha ne soutiendrait pas les Frères musulmans... ! Ah bon ?

Les « printemps arabes » ont bouleversé la donne géopolitique en Afrique du Nord, au Proche-Orient et au Moyen-Orient. Face à une situation inattendue - la chute de ses hommes-clés - « l'Occident » a cherché un nouveau point d'appui. Non plus des hommes cette fois. Un pays : le Qatar. Un groupe : les Frères musulmans. Politiquement et socialement, cela ne pouvait pas être pire qu'avec les Ben Ali, Kadhafi, Moubarak... Géopolitiquement, Washington et ses alliés avaient la certitude que les systèmes seraient aussi verrouillés par les uns que par les autres. Et, dans le même temps, c'était adresser à bon compte un avertissement aux « vieux de la vieille » du golfe persique qui ont du mal à comprendre qu'au-delà d'une certaine limite leur ticket n'est plus valable. L'essentiel étant, bien sûr, que l'approvisionnement en pétrole, en gaz et tout le reste - à commencer par la sécurité d'Israël - ne soit pas impactés par des relations internationales dont chacun sait qu'elles sont volatiles.

Pour Washington, des Frères musulmans (ou assimilés) au pouvoir dans des pays arabes et musulmans, cela n'a rien de géopolitiquement dommageable. Mais Riyad voit des Frères musulmans partout, opposés aux régimes dictatoriaux fondés sur la souveraineté des hommes plutôt que sur la souveraineté de Dieu et de son prophète ; et cela est plus préoccupant. Des « terroristes, des extrémistes et des séditieux » affirme l'Arabie saoudite. Washington, qui ne sait plus par quel bout prendre le « dossier moyen-oriental », pensait avoir trouvé à Doha un agent de substitution. Raté. D'autant plus raté qu'au même moment est lancé Al Jazeera America (AJAM).

Version « Made in USA » de l'emblématique Al Jazeera qui s'est illustrée depuis novembre 1996 par un traitement spécifiquement qatari de l'information mondiale. 500 millions de dollars ont été déboursés par l'émirat pour racheter Current TV qui occupait le créneau, bien plus encore, sans doute (le chiffre est, dit-on, « gardé secret ») pour créer 12 bureaux sur le territoire US, de Dallas à Seattle, et embaucher 850 personnes dont plusieurs stars médiatiques. AJAM prônerait un « journalisme basé sur les faits, objectif, en profondeur ».

Mais connaissant le Qatar et son régime qui, s'il est moins réactionnaire que celui de bien d'autres royaumes de la péninsule arabique, est loin d'être un modèle de démocratie, on peut se poser la question de savoir pourquoi cette chaîne TV, considérée comme le « véritable bras armé de la diplomatie » de l'émirat, a le souci de banaliser aux Etats-Unis une information dont chacun reconnaît qu'elle est perçue comme étant « trop favorable aux islamistes »**. « Le flux les apporta, le reflux les remporte ». Jusqu'aux rives de l'Amérique du Nord ?

* A Doha, comme au Caire, le ministre d'Etat est, en quelque sorte, l'équivalent d'un secrétaire d'Etat dans un gouvernement français et ne se trouve pas hiérarchiquement au-dessus du ministre mais, bien plutôt, son adjoint.

** Les informations et commentaires relatifs à Al Jazeera son tirés des papiers de Karl de Meyer et Grégoire Poussielgue publiés par Les Echos du mardi 20 août 2013.

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