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Ni pour les Frères musulmans, ni pour la répression militaire

« Tu crois que quiconque est content de ce qui se passe ici en ce moment? » s’exclame, un tantinet agressif, un homme édenté, en djellaba, dans son accent de paysan du Saïd (Haute Egypte). J’ai eu le malheur de lui demander son avis sur les événements en allant faire mes courses d’eau au kiosque du coin. « D’un côté, de l’autre, de la violence, et nous, qu’est-ce tu veux qu’on fasse?! »

Manifestation des partisans pro-Morsi, le 16 août au Caire. REUTERS/Louafi Larbi

Grosse déprime

Même si certains font résonner les klaxons dans les rues du Caire pour montrer à quel point ils sont contents et soulagés, beaucoup d’Egyptiens s’attristent de la situation.
Même parmi les anti-Frères musulmans, certains se désolent. Certains « n’étaient pas descendus dans la rue le 30 juin pour demander la démission de Morsi, ça sentait trop l’histoire préparée, organisée par des gens qui ne reculeraient pas devant un peu de violence ». D’autres, malgré leurs réserves - »je me doutais bien que ce serait l’armée qui forcerait Morsi à démissionner »- ont participé aux manifestations. Mais aujourd’hui, atterrés, ils se disent qu’ils n’avaient pas imaginé ça. « Tout va de travers, ils sont tous complètement stupides, ou alors c’est la politique du pire. Et si je dis publiquement que je condamne la violence même contre les Frères, on me traite de cellule dormante des Frères – alors que tout le monde connaît bien mes opinions politiques. »

« Ils sont pas chez vous, les terroristes »

Au kiosque de tout à l’heure, un homme plus jeune écoutait ma conversation avec le paysan: « De toute façon, l’Ouest, ils n’ont rien compris, ils nous en font des tonnes sur les droits de l’homme. Ca se voit que ces terroristes ne sont pas chez eux. Si on leur explique pourquoi il fallait disperser ces sit-ins, ils vont déformer nos propos et nous faire passer pour des sauvages. » Et donc en effet, il refuse de me parler. Bon.
Un autre jeune homme vient s’acheter une glace. Il a un diplôme universitaire, il parle un peu anglais, on le pousse vers moi. Il explique qu’il veut bien me parler, au contraire, « si on n’explique pas notre point de vue , évidemment personne ne va nous comprendre ».

Il m’explique qu’il fallait faire partir les Frères du pouvoir, qu’ils étaient contre les buts déclarés de la révolution de 2011, et qu’ils cherchaient à faire revenir l’Egypte au Moyen-Age. Il précise qu’il ne veut pas généraliser et que certains pro-Frères sont des gens très bien. Les centaines de morts parmi les Frères musulmans ne rentrent pas dans son explication des événements. Il est sincère, il ne voit pas le problème. Merci les médias égyptiens. « La police et l’armée sont avec nous, maintenant, avec le peuple, on est en sécurité ». « L’Egypte entière est felool maintenant », rigole le premier jeune homme. (felool: nostalgiques du régime de Moubarak, qui soutiennent la police et l’armée).
C’est vrai que la police, ça faisait longtemps qu’on attendait qu’elle reprenne son travail, depuis 2011. On n’attendait peut-être pas nécessairement qu’elle s’engage directement dans une répression de cet ordre.
Ce jeune homme, comme une grande partie de la population égyptienne, pense que le nombre de morts du côté Frères musulmans est simplement la preuve de leur folie et de leur attaque à main armée des forces de sécurité.

Quant aux Frères, ils gonflent tellement les chiffres de leurs victimes qu’ils en perdent toute crédibilité. Mais les mêmes histoires glauques circulent que pendant le soulèvement de 2011 : on interdirait à certaines familles de récupérer les corps de leurs proches si elles ne déclarent pas que la cause de la mort est « naturelle »… afin de diminuer le nombre de victimes faits par les forces de sécurité.

Non à la violence

Les médias égyptiens privés ou publics, diabolisent les Frères musulmans. Les Frères, eux, se victimisent, et ne parlent même pas des attaques contre les policiers ou les Coptes, ou pour dire que c’est sans doute les services de sécurité égyptiens qui en sont responsables mais qui essaient de les en accuser (complot).

Il devient difficile de défendre ses opinions. Si on est islamiste, avoir une longue barbe ou porter un niqab vous vaut des regards suspicieux… Et plus que tout, la répression des pro-Morsi devient justifiable par leur désignation de « terroristes ».

Mohannad el Sangary prépare depuis quelques semaines, avec une dizaine d’activistes, une campagne : Non à la violence.

« On sait que la réaction des gens ne sera peut-être pas très bonne au départ, la violence et les stéréotypes sont partout. Les gens qui demandent à tous d’arrêter la violence sont vus comme des traîtres par les deux côtés.
Les rivalités politiques ont atteint des extrêmes, les gens ont commencé à se sentir à l’aise avec l’idée de voir leurs ennemis mourir : ils estiment qu’ils ne méritent pas de participer au gouvernement du pays, peut-être même pas de vivre non plus.
C’est pour ça qu’on essaiera de propager cette campagne dans la rue et sur les réseaux sociaux, en espérant que ça réveille l’humanité de nos concitoyens. Pour le moment, on voit une augmentation des pensées fascistes, de la haine et de la colère. »

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