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L’avenir politique au Mali PASJ : L’ACCOMMODEMENT NE FONCTIONNE PLUS

A force d’esquiver les vraies questions, les Abeilles ont amoindri leur capacité de réponse

Les grandes équipes ne meurent jamais,  a-t-on coutume de dire. Pour les grands partis, par contre, l'assurance de pouvoir survivre aux fortunes contraires infligées par l'Histoire et aux effets de leurs propres turpitudes est bien moins garantie. Même ceux d’entre eux qui alignent les révisions déchirantes et les revirements spectaculaires ne se mettent pas toujours à l'abri d'un effacement de l'avant-scène. L'évolution récente des pays de l'ancien bloc soviétique fourmille d'exemples de formations autrefois hégémoniques et à qui leur reconversion obligée n'a, la plupart du temps, apporté qu’une survie bancale. Au PASJ, le temps du chant du cygne n'est sans doute pas encore survenu. Mais il serait déjà pertinent pour les Rouges et Blancs de s'interroger sur les causes d'un déclin amorcé en 2002 et qui s'est accéléré en mini-débandade lors de la dernière présidentielle.

Les Adémistes réussiront-ils cet exercice d'auto-évaluation, eux qui depuis plus d'une décennie ont pris l'habitude de considérer comme de simples incidents de parcours les inquiétantes fractures au sein du Parti ? L'on peut légitimement en douter. Malgré l'affaiblissement continu qu'elles subissent, les Abeilles restent constantes dans leur propension à faire l'impasse sur les questions gênantes et à se contenter d'un accommodement là où une remise en cause s'impose. L'ancien parti au pouvoir est aujourd’hui bien loin des grands débats de principes sur lesquels il avait été brièvement porté lorsqu'il était arrivé aux affaires. En cela, son parcours est fondamentalement différent de celui de l'Adema-association dont il s'est extrait en mai 1991. Celle-ci a en effet grandi et fonctionné dans un climat de discussions et d'échanges créé par un passé de lutte politique partagée entre nombre de ses membres.

Le PASJ a cheminé sans bénéficier de la même homogénéité. Quand il installait son hégémonie sur la vie politique malienne en 1992 au terme des élections municipales, présidentielles et législatives, il se présentait comme un ensemble hybride constitué à parts inégales d'une aile doctrinaire issue des partis clandestins d'opposition au président Moussa Traoré, d'une vague de nouveaux venus en politique qui avaient forgé leur expérience toute récente dans les actions du Mouvement démocratique et d'une phalange importante d'anciens membres de l'ex-parti unique, récupérés en raison de leur solide influence locale.

Malgré pourtant le caractère hétéroclite du parti, les grandes interrogations ont conservé leur droit de cité dans la Ruche pendant deux années encore. Les débats portaient notamment sur la marge de man½uvre que pouvait s'autoriser le président de la République par rapport à la formation qui l'avait porté au pouvoir, sur un éventuel droit de regard de la direction du PASJ sur l'action gouvernementale, sur la nécessité de placer un nombre important de poids lourds du parti en sentinelles au sein de l'Exécutif. Le PASJ nourrissait alors une approche très intrusive dans la conduite des affaires publiques et ne s’en cachait guère. Cette conception particulière d’exercice du pouvoir se reflétait également dans ses relations avec ses alliés politiques.

Dans le principe, le parti pratiquait le partage du pouvoir avec d'abord les Partis signataires du pacte républicain (PSPR), puis avec des représentants de l'opposition à travers un gouvernement à base politique élargie d'avril 1993 à février 1994. Mais dans la réalité, l’Adema faisait assez peu cas de ses partenaires et ne laissait passer aucune occasion de les court-circuiter. Elle était entièrement tendue vers son ambition d’exercer un contrôle léonin sur toutes les sphères de la vie publique et de voir le gouvernement rester attentif à ses remarques, très souvent formulées à travers les interventions du président de l'Assemblée nationale. Ces positions, qui se teintaient de prises de positions idéologiques, nourrissaient parfois de réelles tensions entre le chef de l’Etat et le parti sensé le soutenir. Le second ne voulant pas renoncer à ses prétentions d'inspirer la politique gouvernementale se gardait cependant d’affronter frontalement le président de la République, mais n'hésitait pas à engager des escarmouches avec lui.

 

DES PRÉOCCUPATIONS PLUS PROSAÏQUES - Les choses ont complètement changé au premier congrès ordinaire de septembre 1994 quand Ibrahim Boubacar Kéïta, alors Premier ministre, fut porté à la tête du parti. Deux faits ont caractérisé l’ascension du nouveau président. En premier lieu, IBK avait littéralement brûlé toutes les étapes classiques de succession dans un appareil partisan. Venu d'un rang très modeste dans la hiérarchie du Comité exécutif, il avait supplanté le premier vice-président Mamadou Lamine Traoré qui essuya en cette occasion un terrible, mais prévisible camouflet.

En effet (et en cela résidait la seconde caractéristique de l'élection), le nouveau patron du PASJ avait été porté au pouvoir non pas par les tractations à l'intérieur de la Direction, mais grâce à la poussée impétueuse exercée par les délégués du parti venus de l'intérieur du pays. A un moment où la conjoncture économique était plombée par la dévaluation du franc CFA, où l'agitation sociale jetait ses derniers feux à travers l’agitation scolaire et où la situation au Nord se pacifiait à peine, la base rouge et blanche tenait à consacrer le leadership résolu exercé par Ibrahim B. Kéita et qui avait déjà amené un début de restauration de l'autorité de l'Etat.

Le sacre d'IBK amena un changement radical dans le comportement du parti, changement que personne ne releva sur le coup, mais qui, analysé avec le recul du temps, permet certainement de mieux comprendre le PASJ actuel. Ayant porté à sa tête sa personnalité favorite (ce que n'étaient ni Younoussi Touré, ni Me Abdoulaye Sékou Sow, les deux premiers chefs de gouvernement choisis par le président Konaré) et lui ayant exprimé sa totale confiance, le parti n'avait plus aucune raison de prétendre exercer un droit de regard sur le travail gouvernemental. Il abandonnera donc la fonction de veille à laquelle il avait prétendu et se replia vers des préoccupations plus prosaïques comme le renforcement de son hégémonie dans les institutions et la carrière de son élite

Après ce premier virage essentiel, la formation en prit un deuxième en 2000 lorsque confronté à la gronde des « rénovateurs », Ibrahim B. Kéita préféra quitter le PASJ dans les valeurs duquel il affirmait ne plus se reconnaître. Le départ de l'ancien Premier ministre sonnait un glas (et cela personne ne l'avait pressenti non plus), celui de la présence d'un leader naturel et incontesté à la tête du parti, comme l'avaient été Alpha Oumar Konaré jusqu'à son élection à la présidence de la République et IBK entre 1994 et 1999.

Après le départ d'IBK, le parti rouge et blanc s'est donné un président de compromis. Dioncounda Traoré, qui s'était tenu à l'écart du mouvement de contestation, paraissait plus acceptable dans la fonction que certains meneurs du mouvement de rénovation comme Soumaïla Cissé ou Soumeylou Boubèye Maïga. Ce choix était peut-être le plus raisonnable pour un parti encore mal remis de ses soubresauts internes. Mais il ne s'avéra pas sans conséquences négatives. En même temps qu'avait changé la nature de la présidence se sont multipliés les problèmes de leadership au sein du parti. Aucune personnalité historique n'ayant pu imposer son autorité (ne serait-ce que morale) de manière incontestable, la course à la primauté s’est ouverte entre dirigeants s'estimant à égalité de légitimité et d'influence. Cette course dure toujours et ses effets ont été ravageurs en une décennie.

La manière dont le Comité exécutif a été constitué au terme du congrès de 2008 résumait bien le nouveau mode de fonctionnement de la Ruche. Après une reconduction laborieuse du président, toutes les personnalités titulaires d'un portefeuille ministériel ou d'une fonction institutionnelle avaient connu une promotion parfois vertigineuse dans l’organe dirigeant tandis que les éventuels perturbateurs étaient casés dans des fonctions taillées sur mesure. La prime accordée aux exigences personnelles a produit une direction hypertrophiée avec les retombées prévisibles : les responsabilités sont diluées, l'élaboration de décisions consensuelles procède de l'impossible synthèse et un petit groupe suffisamment déterminé peut prendre de vitesse tout l'appareil pour imposer son choix.

 

FORCE D'APPOINT POUR CANDIDAT « EXTERIEUR » - La dispersion du leadership a aussi rendu le PASJ impossible à mobiliser dans son entièreté. Par deux fois (en 2002 et en 2013), le candidat  à la présidentielle bien que régulièrement investi n'a pas pu bénéficier de l'apport de toutes les voix de la Ruche. Les primaires de 2012 et de 2013 qui devaient trancher parmi les candidats à la candidature pour la présidentielle ont donné lieu à des événements ubuesques avec notamment la contestation du président du parti par certains concurrents dont le poids au sein du PASJ frôle le néant (2012) ou l'explosion du nombre de prétendants (2013).

En chacune de ces circonstances cruciales, les Rouges et Blancs ont donné l’impression de mettre délibérément de côté les règles élémentaires de fonctionnement d'un parti pour s'engager dans des procédures tarabiscotées dont les résultats étaient inévitablement contestés par les perdants. Ces graves anomalies accumulées avec régularité font de la Ruche le plus atypique des grands partis ouest-africains avec un centre de prise de décision qui se trouve partout et un point de convergence des courants qui ne se situe nulle part.

Telle est donc l'Adema-PASJ au moment où elle va essayer de se rassurer à travers les futures législatives. Objectivement, personne ne peut déterminer la gravité du péril auquel elle est confrontée, ni les résultats qu’elle obtiendra lors des prochaines consultations. Trois hypothèses sont envisageables. La stagnation avec la conservation quasi-intégrale du contingent de parlementaires grâce à la bonne implantation des élus et surtout la fidélité des candidats et de l'électorat au parti malgré les déceptions essuyées ces dernières années. L’érosion qui verrait les partants du CE rallier les députés proches d'eux afin de renforcer les formations politiques qu'ils ont créées ou qu’ils ont rejoint. Et enfin la désagrégation que provoquerait un départ conséquent d'élus vers la nouvelle majorité présidentielle, ou encore une importante défection de l'électorat adémiste en faveur d'un candidat se réclamant de l'actuel président de la République.

On attend pour le moment la réaction du CE face au médiocre score de la présidentielle. Dans l'immédiat, la Direction doit dégager pour les législatives une ligne d'action claire et convaincante à l'intention de tous ceux qui étaient voilà peu désignés comme le « peuple Adema » et qui constituent aujourd'hui une communauté désorientée. Ensuite, seulement viendra le travail de refondation évoqué par Dramane Dembélé. La conduite à suivre parait couler de source, mais elle est perturbée par deux facteurs. Le premier est que le PASJ a perdu son principal concepteur politique, Soumeylou B. Maïga, et qu'en l'absence de celui-ci, il ne va pas être simple pour les Rouges et Blancs de recenser objectivement les blocages actuels et d'élaborer une tactique qui préserverait le proche avenir du parti.

Le second facteur est plus prosaïque. Malgré ce qu'en a dit son premier vice-président Iba N'Diaye, la Ruche n'a aucune tradition de parti d'opposition et ne nourrit aucune envie d'expérimenter une mise à l'écart plus ou moins prononcée. Il ne faudrait donc pas s'étonner que nombre de responsables de sa direction soient plus préoccupés à gérer leur agenda personnel qu'à réfléchir sur une hypothétique préservation d'une position de force pour le parti. Telle que sa situation se présente aujourd'hui, la formation qui a exercé le pouvoir entre 1992 et 2002 fait face au risque d'entrer dans une période d'anonymat prolongé. Elle accentuerait alors le paradoxe qui est le sien depuis dix ans : celui de posséder le plus solide réseau d'élus locaux (députés et conseillers) du pays et de ne pourtant se cantonner qu’à la fonction de force d'appoint pour les candidats « extérieurs » à la présidentielle.

L'émiettement du leadership, la multiplication des comportements de francs-tireurs, l'absence quasi-totale d'une vraie solidarité entre les plus importants des responsables et l'effritement de la discipline à l'intérieur de la formation sont autant de faiblesses qui ne laissent pas présager d’une possibilité de remise en ordre dans le court terme. Si un aggiornamento devait s'engager, il ne serait certainement pas l'apanage d'une nouvelle génération qui ne supporterait plus les complots des supposés dinosaures. Mais un travail d'inventaire accepté par tous et mené sans faiblesse. L’opération serait en totale rupture avec les habitudes d'improvisation et d'esquive qui paraissent s'être installées à demeure à l'Adema.  Vu l’ampleur et la complexité du défi à relever, il serait plus logique de parler non pas de refondation, mais de révolution. Sauf que ce dernier terme ne figure certainement plus au dictionnaire des Abeilles.

G. DRABO

L'essor

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