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Lettre ouverte de Sayouba Traoré aux juristes :

Mesdames et Messieurs les juristes, chères s½urs et chers frères, mes compatriotes et amis. Vous êtes aujourd'hui au centre de l'actualité nationale. L'abondante littérature de membres de votre corporation dans la presse nationale en témoigne, sans qu'on ait besoin de les citer tous. Permettez à un concitoyen totalement ignorant de la chose juridique de parler avec vous un langage de simple bon sens. Je vous le répète, je suis un aveugle en matière juridique. Comprenez donc que je sollicite ici votre indulgence. Disons que c'est ma contribution aux réflexions du « comité de suivi et d'évaluation des réformes politiques ».

Souventes fois, on m'a affirmé de façon péremptoire que « nul n'est censé ignorer la loi ». Cela ne vous étonnera pas si je vous dis que c'est la phrase la plus bête que l'esprit humain peut concevoir. Car elle signifie en langage humain que si moi justiciable ignorant je me fais berner par des filous armés d'un savoir diabolique, c'est uniquement ma faute. En parallèle, on pourrait dire que si le magistrat malhabile ne sait pas réparer son automobile, c'est parce qu'il est con. Et si l'avocat ne voit pas comment venir à bout d'un robinet bouché, lui aussi doit être regardé comme un idiot. Vous voyez à quel genre d'outrances on peut aboutir, en voulant considérer que tout le monde doit connaître votre métier sur le bout des doigts. Et que le malheureux qui n'a pas étudié le droit a bien cherché ce qui lui arrive.

Si c'est une façon de vous dédouaner, c'est bien tenté mais c'est encore perdu. J'ai parlé plus haut d'un savoir diabolique. Je sais pouvoir compter sur votre compréhension. Un savoir en lui-même est une richesse. Mais cette richesse devient diabolique quand elle est détournée de son objet. J'entends bien détournée à dessein. En conscience, c'est-à-dire en sachant bien qu'on utilise une bonne chose pour servir une mauvaise cause. Considérons d'abord le langage de votre métier. Votre jargon est si confus qu'il faut être un grand sorcier pour décortiquer vos propos. Les pires étant les avocats. Quand l'avocat parle à son client, l'homme qu'il est chargé de défendre ne comprend rien. Dans le prétoire, quand l'avocat parle au juge, le client peine à savoir si son défenseur l'assiste réellement ou s'il sert la cause de l'adversaire.

Pour en revenir à l'actualité politique de l'heure, je vous assure que pour lire les textes de Maître Hermann et autres juristes, on frôle la démence à chaque paragraphe. Pourtant, moi j'ai fait l'université. On dirait que vous cherchez à nous enfermer dans un casse-tête sans fin. Je vais tenter de vous faire un résumé de ce que j'ai pu comprendre. Si on veut supprimer le Sénat, il faut une réunion des DEUX CHAMBRES du Parlement. C'est-à-dire une réunion des membres de la chambre qui existe aujourd'hui -l'Assemblée Nationale- et des membres de la chambre qui n'existe pas -le Sénat. Donc pour supprimer le Sénat, il d'abord créer cette seconde chambre, convoquer une réunion des deux chambres, et voter la suppression de la seconde chambre que l'on vient justement de créer. C'est qui vous voulez niquer avec toutes ces pirouettes ? C'est le peuple vous cherchez à tromper en usant du savoir que je qualifiais tantôt de diabolique ? Vous savez bien que ces deux questions sont légitimes, car si on crée d'abord cette seconde chambre, et que lors de la réunion des deux chambres du Parlement une majorité décide du maintien de la seconde chambre, on ne peut pas la supprimer. Et la suite se laisse deviner.

Un autre exemple de ce que j'ai cru comprendre. Si on ne parvient pas à créer la seconde chambre parce que les manifestants ne veulent pas, il y a blocage institutionnel. Et s'il y a blocage, il faut percer des issues de secours telles que gouvernement d'union nationale. Vous nous prenez pour des demeurés, ou quoi ? Car qui pour diriger ce gouvernement d'union nationale ? Qui garde le râteau pour ratisser du personnel politique dans son camp ? Qui reprend ainsi la main et se retrouve au centre du jeu ? Je vous laisse répondre à ces questions. Nous, pauvres victimes de ces acrobaties intellectuelles, nous n'avons pas encore digéré le premier problème que vous en ajoutez un autre. Qu'est-ce que nous vous avons fait ?

Moi, ce que je sais de façon certaine tient en peu de choses : ce que la main de l'homme a fabriqué, cette même main peut le défaire. Regardez les femmes tricoter ! Quand le jeu des aiguilles loupe une maille, elles n'y vont par quatre chemins. On défait la maille ratée et le travail continue. Tous les travailleurs de la terre font pareil. Il y a même plus radical. Parfois, le dimanche, je décide de faire la cuisine. Je sais même être audacieux, puisque je décide parfois de préparer du tô ! Or si le c½ur est ambitieux, le cerveau doit être raisonnable. Quand la pâte de mon tô contient trop de grumeaux, pas d'hésitation : elle finit à la poubelle. C'est de cette manière radicale qu'on a supprimé la chambre des Représentants. Dans ce cas précis, il a suffi d'une phrase. Pourquoi des choses somme toute normales pour le commun des mortels deviennent-elles si filandreuses avec vous ?

Il faut savoir conclure une lettre, quand bien même elle serait une lettre ouverte. A chaque étape décisive de notre histoire politique de ces dernières décennies, on vous retrouve vous juristes avec votre imagination fertile. Souvenez-vous du débat sur rétroactivité et non-rétroactivité ! Comprenez une fois pour toutes que ce genre de man½uvre ne prend plus. Nous n'avons pas étudié le droit, mais nous ne sommes pas des cons.

Au début de ma lettre, j'ai parlé d'un langage de simple bon sens. Je ne perds pas cela de vue. J'ai donc conscience que tous les juristes ne sont pas à mettre dans le même sac. Je sais également que le fait de solliciter votre indulgence ne me donne pas l'absolution. Toutefois, veuillez bien pardonner mes insuffisances.

Sayouba Traoré, Journaliste, Ecrivain

Le Faso

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