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- Vous enseignez la dynamique du Moyen-Orient à Toronto. Quelle lecture faites-vous de la situation politique en Egypte à la lumière des derniers événements et le choc frontal armée-Frères musulmans qui divise ce pays ?   L'Egypte souffre du même malaise que l'ensemble du Monde arabe : une forte polarisation idéologique et politique, sur fond de culture politique totalement dominée par une éthique de la conviction qui, d'une part, ne laisse pas la moindre marge à quelque sens de la responsabilité et, d'autre part, se double d'un machiavélisme instinctif particulièrement dévastateur. Les Frères musulmans ont eu une chance historique de mettre l'Egypte sur la voie de l'édification institutionnelle et la consolidation du pluralisme. Ils auraient dû prendre Mandela comme modèle. Mais parce qu'ils sont demeurés enfermés dans l'utopie de leurs convictions, et parce qu'ils ont cru qu'ils étaient plus fins stratèges que tout le monde, leur lecture de la victoire de Morsi aux présidentielles était totalement erronée. Ils ont cru que parce que les militaires leur ont remis le pouvoir, ils pouvaient se passer de tous les autres (libéraux, nationalistes, laïcs, gens de gauche, etc.) qui ont voté pour Morsi afin de faire triompher le pluralisme contre l'ancien régime. Plus fondamentalement, ils ont cru possible - et c'est là que réside leur version du machiavélisme instinctif - de faire en quelques mois ce que les islamistes turcs ont attendu dix ans avant de faire, avec la dérive autoritaire qu'on sait : dominer les structures de l'Etat et les utiliser contre les opposants ou les mettre au service d'un projet idéologique que la moitié de la population rejette. Autrement dit, ils ont utilisé la démocratie comme un mécanisme d'accès au pouvoir pour ensuite empêcher l'expression des valeurs démocratiques comme le respect des minorités, la séparation des pouvoirs, les droits des femmes, la liberté d'expression, etc. C'est ainsi que les Frères musulmans ont dressé pratiquement tout le monde contre eux. C'est aussi ce qui a fait la singularité du coup d'Etat de juillet et l'a doté d'une certaine légitimité. Le problème est que cette légitimité s'effrite de jour en jour depuis une semaine. Même si les Frères musulmans portent une responsabilité considérable dans ce qui se passe actuellement en Egypte, le manque d'égard envers la vie humaine dont font preuve les autorités égyptiennes témoigne avec éclat qu'elles souffrent du même malaise qu'elles prétendent combattre chez les autres. Et les anti-Morsi qui les soutiennent ne mesurent pas leur irresponsabilité ni leur irréalisme en croyant possible de rayer l'islamisme de la carte politique par la répression. - Depuis la destitution du président Morsi, le 3 juillet, on n'a de cesse de parler de «scénario à l'algérienne». Quels sont, de par vos observations, les points de similitude et de différence entre les deux situations ?   Il existe certainement des différences, mais dans ces différences il y a continuité, évolution et identité structurelle. Rappelez-vous, en Algérie, les salafistes, pas les Frères musulmans, dominaient la scène islamiste. Leur leader le plus populaire à l'époque, Ali Benhadj, affirmait dans une interview que la démocratie était kofr ; il a également justifié le recours aux armes devant la presse (vidéo disponible sur YouTube) juste avant son arrestation. De ce point de vue, la situation en Egypte est différente : les Frères musulmans se revendiquent ouvertement de la démocratie et ils rejettent le recours à la violence comme moyen d'accéder au pouvoir (c'est vrai, cependant que cela n'a pas toujours été le cas). Mais il y a malgré tout continuité car les salafistes algériens se sont quand même engagés dans le processus électoral avec l'idée de tout verrouiller une fois au pouvoir et les Frères musulmans égyptiens n'ont retenu de la démocratie que son aspect électoral, ce qui revient au même.  Mais dans un cas comme dans l'autre, la tournure dramatique des évènements montre qu'une question fondamentale est restée sans réponse explicite et surtout sans réponse consensuelle : à quoi donne droit la majorité électorale ? Dans une démocratie bien établie, la majorité électorale vous confie le pouvoir exécutif qui revient à gérer les affaires de l'Etat, rien de plus ; c'est un pouvoir régulateur. Ce pouvoir exécutif est nettement plus réduit que le pouvoir constituant qui, lui, est de nature fondationnelle. Le pouvoir fondationnel a la légitimité de décider de la nature même du régime que l'Etat va revêtir alors que le pouvoir exécutif n'a pour toute légitimité que celle de gérer l'Etat. Le président Lula l'a très bien compris, le résultat étant que le Brésil est désormais une puissance émergente. Dans une démocratie «illibérale», le tour de passe-passe totalement irresponsable est de considérer le pouvoir exécutif comme mandat fondationnel. Dans un tel cas, la seule façon de procéder est de recourir à la violence, symbolique et physique, pour neutraliser la minorité électorale (qui peut atteindre les 49%) et ceux des 51% qui n'ont pas voté avec l'intention de déléguer autre chose qu'un pouvoir exécutif (les exemples les plus édifiants sont ceux de la Russie, de la Turquie et maintenant de l'Egypte). C'est pourquoi en Algérie comme en Egypte, les islamistes avaient les yeux rivés sur les forces armées, ces dernières étant les dépositaires des moyens de la violence par excellence. Les Frères musulmans ont cru avoir neutralisé les militaires en imposant la retraite au maréchal Tantawi et ses confrères et en nommant le général Al Sissi, un homme réputé pour sa grande piété. Un machiavélisme instinctif qui leur a fait perdre de vue une réalité pourtant simple à voir : être musulman, même le plus pieux qui soit, ne signifie pas automatiquement être islamiste, encore moins Frère musulman. Les anti-Morsi, poussés par le même type de machiavélisme instinctif, ont absolument tort de croire que parce que les Frères musulmans ne représentent pas tous les Egyptiens, ils ne représentent rien du tout. Le cercle vicieux de l'exclusion et de la contre-exclusion doit être brisé. Il n'y a pas d'autre solution.   - L'ampleur de la violence politique en Egypte, en Libye et, dans une moindre mesure, en Tunisie, amène un certain nombre d'observateurs à conclure à un «échec du Printemps arabe». Partagez-vous cette sentence ?   Conclure à l'échec reviendrait à perdre de vue une part non négligeable de la complexité du réel. On est cependant bien loin du franc succès que l'euphorie de 2011 a laissé espérer. Le Printemps arabe a mis en évidence une réalité à deux faces ; aucune ne doit être négligée. La première est celle d'un désir de liberté politique, d'un Etat de droit et d'une justice sociale; mais aussi le rejet de l'autoritarisme, de la corruption et du népotisme patriarcal. Cela résume les slogans du Printemps arabe qui s'est déroulé sous une forme inclusive ; je parle de l'Egypte et de la Tunisie principalement. C'est en ce sens - son caractère inclusif - qu'il se présentait sous la forme d'un pouvoir fondationnel légitime et qu'il a suscité autant d'espoirs dans le monde arabe et d'admiration ailleurs. La seconde face est celle de la pratique politique postrévolutionnaire, celle du champ politique, donc celle des acteurs politiques organisés, qui ont des intérêts et surtout des convictions. Des intérêts et des convictions qui les aveuglent à un point tel qu'ils ne parviennent pas à voir toute la sagesse et tout le réalisme de l'inclusion inhérente à la transpartisanerie. Cette transpartisanerie n'efface pas les différences, bien au contraire, elle les reconnaît ; mais tout en les reconnaissant, elle comprend que le contexte fondationnel exige qu'on s'entende d'abord sur le minimum commun qui permettra à tout le monde de vivre. Le problème est que les acteurs politiques organisés - c'est malheureusement ontologique chez eux - ne voient que naïveté là où il y a sagesse et réalisme. Ils ne comprennent que la donne la plus récente des rapports de force, celle qu'ils ont en face des yeux ici et maintenant. Lorsque ce rapport de force est un tant soit peu en leur faveur - c'était le cas des Frères musulmans il y a peu, c'est le cas aujourd'hui des anti-Morsi - ils pensent qu'ils peuvent désormais tout se permettre, c'est-à-dire non seulement la mise en ½uvre de leur agenda idéologique, mais aussi l'exclusion de ceux qui pensent autrement. C'est pourquoi j'estime que la démocratie ne se fera pas grâce aux acteurs politiques organisés, mais souvent contre eux.          

El Watan

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