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Nelson Mandela à sa sortie de prison, avec sa femme Winnie Mandela, le 11 février 1990. REUTERS/Ulli Michel
Nelson Mandela à sa sortie de prison, avec sa femme Winnie Mandela, le 11 février 1990. REUTERS/Ulli Michel

Nelson Mandela, l'homme qu'on attendait trop

Ariane Bonzon était correspondante pour RFI en Afrique du Sud lors de la libération de Nelson Mandela. Elle se souvient.

Une monstrueuse cavalcade, une ambiance euphorique, une désorganisation complète.

A piocher dans mes souvenirs du 11 février 1990, 16h15, aux portes du pénitencier de Paarl, c’est ce mélange d’excitation populaire et de tension professionnelle que je retrouve.

Et puis le retard de Winnie: voilà 27 ans que l’épouse de Nelson Mandela attend ce jour, et pourtant elle a une fois de plus réussi à ne pas être à l’heure, m’étais-je dit.

J'appris plus tard que ce retard était dû à un véritable bras de fer qui opposait Winnie aux responsables de l'ANC. Ces derniers avaient essayé jusqu'à la dernière minute de convaincre Mandela de ne pas sortir de prison au bras de Winnie. Elle et ses gardes du corps étant alors accusés de multiples exactions et du meurtre d'un jeune homme à Soweto. Finalement, Winnie l'a emporté. Et sans doute Mandela a-t-il alors eu raison de trancher en sa faveur, car, bien plus radicale que son mari, elle restait une figure très populaire.

Il y eut aussi notre gratitude de journalistes pour ce confrère de la South African Broadcast Corporation (SABC) parvenu à téléphoner à Nelson pour le convaincre de sortir de sa voiture et de franchir à pied les derniers mètres qui le séparaient de la liberté, et la rage des photographes à cause du contrejour car Mandela avait le soleil dans le dos, et encore le recul de Nelson, un peu effrayé, lorsqu’un journaliste brandit sous son nez un long micro entouré de fourrure. Il racontera plus tard qu’il s’était demandé quelle «arme dernier cri» se cachait dans ce long objet velu.

Et puis, aussi, les chants des milliers d’hommes et de femmes venus accueillir leur héros, leur danse saccadée, ce martèlement de pieds si particulier que les Sud-africains ont hérité des mineurs de retour du puits.

La chaleur, enfin, de l’été austral tandis que très vite le couple s’engouffra dans la voiture de l’ANC (Congrès national africain, le parti de Nelson Mandela) en direction du Cap. Mandela devait y prononcer ce discours dans lequel il reprenait les paroles du rêve de Martin Luther King.

Avant de pouvoir accéder à l’Hôtel de ville d’où il s’adressera à la foule, sa voiture fut immobilisée presque une heure. Et le chauffeur ne paraissair pas vraiment rassuré par les centaines, les milliers de comrades, ces jeunes des townships venus fêter le retour de «Madiba». C’était à qui parviendrait à approcher le plus près la voiture. Un véritable assaut populaire: les uns montant sur le toit, les autres frappant les vitres tout en essayant de soulever l’engin.

Mais ce 11 février 1990, on avait surtout, enfin, la réponse à l’interrogation qui taraudait l’Afrique du Sud depuis plusieurs semaines: à quoi ressemble Mandela aujourd’hui? Qu’ils soient noirs, blancs, métis ou indiens, c’était la question que tous les Sud-africains se posaient: quelle tête a-t-il maintenant? La photo la plus récente de lui datait... du début des années 60. Nelson Mandela, presque avachi sur un fauteuil, y était assez rondouillard et portait un épais pull en V. L’image était alors celle d’un combattant entré dans la clandestinité. Pas exclu d’ailleurs que cette photo ait été prise en Algérie, où Mandela avait suivi une formation à la guerrilla auprès du Front de libération nationale (FLN).

Il y avait bien eu, en 1985, les tentatives du photographe français Patrick Durand. Apprenant que Mandela était en convalescence dans une clinique du Cap après son opération de la prostate, il s’était posté pendant dix jours, dès le petit matin, dans un buisson proche du parc de l'hôpital.

Or, même les oies et canards qui déambulaient autour du buisson semblaient s’être alliés au régime de l’apartheid: les volatiles gloussaient à chacun des mouvements du photographe. Et s’il avait aperçu un jour «une grande silhouette à la démarche de girafe entourée de deux ou trois policiers en civil», Patrick Durand avait cependant dû jeter l’éponge.

Alors faute de photo plus actuelle, les journaux sud-africains s’en donnaient à cœur joie depuis quelques mois. Ils rivalisaient d’imagination pour proposer à leurs lecteurs le portrait projeté d’un Mandela version 1990. Cela donnait lieu à une véritable bataille d’experts en morphologie. On imagine l’immense éclat de rire de Madiba lorsqu’il découvrit ces projections; ils avaient tout faux. Et Mandela venait de faire un beau pied de nez aux théories raciales et racistes de l’apartheid.

Car après 10.000 jours d’emprisonnement, l’ancien «ennemi public numéro 1» n’avait pas grand-chose de commun avec ces projections fantasmées. Son visage n’avait rien à voir avec la photo anthropométrique du matricule 466/64, revue et corrigée, que les journaux avaient publié. Elancé plutôt que massif, élégant plutôt qu’imposant, sa peau était plus claire que «prévu», ses traits moins «négroïdes», et son charme tenait plus de son éducation à l’anglaise que de sa pratique assidue de la boxe.

Comme si son apparence elle-même participait déjà de la grande opération de séduction que le futur premier Président noir de la république d’Afrique du Sud s’apprêtait à lancer à l'attention des blancs —la plupart desquels étaient probablement déjà conquis avant même de l’entendre.

Mais étrangement, ce sont certains de ses proches à Soweto —Winnie, le docteur Motlana et son ancien entraîneur de boxe— qui ont alors laissé entendre —en comité très privé— que ce Nelson Mandela du 11 février 1990 n’était pas le «vrai», mais un imposteur. Car Nelson Mandela, déjà malade, n'aurait pas pu survivre. Du pur fantasme. A l’époque, ces confidences avaient pourtant quelque peu ébranlé un diplomate français, au point d’écrire quelques années plus tard, en 2005, un roman malicieux sous le nom d’emprunt de Julien Dandieu, Double Nelson.

Ariane Bonzon

Ariane Bonzon

Journaliste, spécialiste de politique étrangère. Elle a été en poste à Istanbul, Jérusalem et Johannesbourg. Vit et travaille actuellement entre la France et la Turquie. Dernier ouvrage paru: «Dialogue sur le tabou arménien», d'Ahmet Insel et Michel Marian, entretien d'Ariane Bonzon, ed. Liana Levi, 2009.

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