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Lettre ouverte à Macky Sall (Par Adama Gaye)

«L'argent court-circuite la démocratie» - Jeff Birnbaum, journaliste-écrivain, Washington Post.

Au moins une raison de surmonter le «blues» enveloppant le Sénégal de ce mois de juillet pluvieux et propice au retour des inondations, au milieu de la pauvreté galopante dans toutes les sphères sociétales, est le fait que malgré ces effluves nauséabonds, l'air est plus agréable à respirer au Sénégal, ces jours-ci, depuis l'éviction du pouvoir de Me Abdoulaye Wade, champion dans la manipulation politicienne des institutions et mû par un funeste projet de transformer le Sénégal en monarchie, au profit de son fils biologique, avec l'aide de séides, sans foi ni loi. Maigre consolation. De fait, le pays va mal, et il faut que vous l'entendiez de tous ceux qui se sentent concernés. C'est mon cas.

A la vérité, bien que faisant partie de ceux qui estimaient qu'en même temps que Wade vous étiez comptable des errements, pour l'avoir accompagné dans nombre d'actes qu'il a posés entre 2000 et 2008, ayant conduit le Sénégal à l'impasse et, donc, ayant refusé de faire partie de vos électeurs, je n'aurais pas moins aimé, en prenant ma plume, pour vous écrire, pouvoir dénicher des points positifs pour saluer des progrès utiles à la santé du pays, après le départ du Néron de Kébémer, en faisant le décompte des réalisations à votre actif depuis que vous lui avez succédé, en mars 2012. Mais céder à la tentation d'un discours élogieux, que de rares compatriotes osent encore emboucher, ne serait pas sage. Les fronts s'allument de partout, transformant le pays en un quasi-brasier social, économique, politique. N'oubli­ons pas les cas «froids» de ce mal-être.

Sur nos télévisions et radios, la publicité s'incruste dans des programmes sans que le Cnra ne dise rien alors que les valeurs socioculturelles sont réduites à leur plus négative expression tandis que la gouvernance vertueuse se meurt sur l'autel des attaques contre les normes de l'Armp dont vous avez été l'un des plus tonitruants.

La société sénégalaise a fini, elle même, de tourner le regard vers les prêcheurs et les lutteurs, comme si la parole de l'Etat et des politiques ne lui convenait plus... Certes, c'est le rôle de tout acteur politique, de tout leader public, que de jouer la carte de l'optimisme. Même béat ! Cela semble être votre parti pris, au point que, dans un contexte où les poches des Sénégalais sont désespérément vides, vous avez eu l'outrecuidance d'affirmer que le pays n'a jamais été aussi liquide.

Monsieur le Président, le rôle qui est le vôtre, par la sanction des urnes, depuis le 25 mars 2012, exige une autre posture. Que vous vous é-le-viez ! Pour tenir un langage de vérité, un discours juste, des actes justes, et un comportement qui ne l'est pas moins. Sans me faire d'illusion sur la nature très ondoyante des politiciens, je crois aussi savoir que les temps que nous vivons avec la multiplication des normes de bonne gouvernance, l'exigence des peuples à mieux être gouvernés, et le triomphe de la valeur équité sur tous les marches sociopolitiques commandent un sursaut de grandeur et de rigueur dans la distribution des affaires publiques. C'est sur ces chapitres que vous serez jugé.

Or, à ce stade de votre gestion du Sénégal, vous méritez, au plus, une note passable, n'en déplaisent à vos laudateurs intéressés. Ils seront les derniers à vous dire que les actes que vous avez posés jusqu'ici s'inscrivent en faux contre les grandes attentes du Peuple sénégalais. Demain, comme pour Abdou Diouf ou Abdoulaye Wade, quand les carottes seront définitivement cuites, ces manieurs de brosse à reluire, iront tranquillement dans les cafés connus de Dakar pour faire votre procès. Pour l'heure, ils vous cachent ce que certains, de plus en plus nombreux, n'hésitent pas à écrire, sans détour : à savoir que vous n'êtes ni l'homme de la situation ni à la hauteur de la mission. Il suffit d'écouter les discussions interactives à travers les médias ou de lire les commentaires sur la toile pour mesurer l'état de rejet dont vous faites l'objet.

Pourtant tout n'est pas perdu. A la condition, indispensable, que vous vous ressaisissiez. Immédiatement. En prenant des mesures fortes, sans peur ni hésitation. Car disons-le : certains parmi votre entourage, du Protocole d'Etat à votre Secrétariat, au gouvernement, dans les rangs de vos soutiens politiques voire politiciens, de Bby à Macky2012, continuent les pratiques abjectes marquées au coin du sectarisme, de la rétention d'information, si ce n'est de silence d'une Administration devenue aphone. Au même moment, d'autres, jamais rassasiés, parmi vos proches ou alliés, remettent sur l'ouvrage, les marches de gré à gré, susceptibles de créer des riches qui, demain, torpilleront la démocratie sénégalaise. Vous-même, malgré vos promesses de respecter certains engagements forts, ne suscitez plus qu'un manque de confiance malingre, notamment à la lumière de la lenteur - atermoiements ? - sur la réduction du mandat présidentiel. Enfin trouver des interlocuteurs dans la République devient un jeu de chat et souris... Moribond, le Pds retrouve du poil de la bête parce que ce qui lui est reproche, la mal gouvernance, est revenue par la fenêtre après avoir été éjectée par le trou des urnes. Triste qu'on en soit arrivé-là.

Malgré mes positions critiques sur les milliards dont vous disposez sans pouvoir les justifier, sur le rôle excessif de membres de votre famille, proches et éloignés, dans la gestion des affaires publiques ou encore du recyclage des pires individus, je ne vous souhaite pas moins de réussir, au moins, une partie importante de votre charge.

Je vous l'ai dit de vive voix, le 16 juin dernier, quand nous nous sommes rencontrés dans un grand hôtel londonien. Suite à une intercession d'un de vos grands conseillers, qui avait marqué avec enthousiasme une volonté d'organiser cette rencontre, que, du reste, vous et moi-même, me semble-t-il, nous souhaitions, j'avais été frappé, ce jour-là, par trois faits au moins : votre assaut d'humilité, votre volonté d'écouter, notamment des vues qui étaient loin de verser dans la dithyrambe, et enfin votre sens de l'humour intact, à mon avis, depuis que l'ayant découvert lors d'un séjour que nous avions effectué ensemble à Rotter­dam, il y a dix ans, je vous devinais capable de tomber le masque du «niangal» que vous collent, inconsidérément, certains journalistes du pays.
En vous voyant à l'issue de notre long entretien décider d'aller vous promener seul aux alentours de votre hô­tel, en compagnie d'une seule personne (qui peut témoigner) et d'un gar­de du corps, j'avais compris que vous aviez été soulagé par mes propos, et que, malgré les apparences, vous étiez demandeur de discours véridique !

Je vous écris donc, dans la foulée de cette rencontre de Londres, pour vous adjurer de contribuer, avec d'autres à briser l'espèce de consensus mou de la classe politico-civile et intellectuelle qui se transforme en couvercle sur un chaudron social, au risque de faire le jeu des prédateurs et aventuriers de tous bords devenus les rares opposants publics à votre action que sont vos anciens amis libéraux, dont le plus fourbe n'est autre que le maire in-absentia de Thiès. Je vous l'ai déjà aussi dit : vous auriez grand tort de penser de prêter oreille aux Sénégalais qui vous encouragent à créer un cimetière politique d'où seule votre ombre doit se détacher, en 2017. Nous restons des militants de la démocratie pluraliste, fondée sur la compétition ouverte...

Pour le moment, je vous quitte. En vous invitant à lire un article rédigé cette semaine par le célèbre prix Nobel d'Economie, Joseph Stiglitz, sur les risques d'un ré-endettement systémique de l'Afrique, à travers des modes de financements dits innovants pour enjamber les limites des financements concessionnels et de l'Aide publique au développement.

L'exubérance irrationnelle autour de ce nouveau produit financier des temps modernes, qui a déjà créé un endettement additionnel se montant à plus de 8 milliards de dollars pour un groupe de dix pays ouest africains principalement, dont le Sénégal, ne devrait laisser nul acteur public ou privé indifférent. En plus de la nécessité de faire attention aux Golden boys de la finance, vrais bandits et escrocs sans aucune moralité, ces nouveaux croisés des financements par la dette des économies africaines ne croient souvent à rien. A ce titre, la signature d'un contrat de gré a gré d'un montant de 300 milliards de francs Cfa pour la construction d'une centrale de charbon, à rebours des exigences de la transition énergétique vers moins d'énergie fossile, aurait dû sonner l'alarme. Il n'en est rien. Ce silence mortel est grave, comme s'il s'agissait d'une conspiration contre le pays.

Monsieur le Président, ressaisissez-vous, mettez fin aux lobbies privés qui vous font faire des erreurs inacceptables pour un Peuple qui n'en peut plus....
Cordialement votre !

Adama Gaye
Journaliste
adamagaye@hotmail.com

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