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MAMADOU LAMINE GUEYE, CADRE DE L’APR ET EXPERT EN MICRO-FINANCE

Titulaire de plusieurs parchemins d'Ingénieur (Agronomie et Industries agro-alimentaires) et d'un Diplôme d'études supérieures de Banque, Mamadou Lamine Gueye estime qu'il est prématuré de juger le programme de gouvernance de Macky Sall. Si le spécialiste de la micro-finance reconnaît que l'Etat peut mieux faire, en termes de réalisation de projets de développement et de satisfaction de la demande sociale, l'ancien adjoint au maire de Louga et responsable local de l'Alliance pour la République (Apr) jette un regard froid sur l'avenir de la coalition Benno Bokk Yakaar et les prochaines Locales.

Macky Sall vient de passer 15 mois au pouvoir. Comment analysez-vous son bilan ?

D'abord, je note, avec satisfaction, que les deniers publics sont mieux gérés. Chacun de nous peut constater qu'il n'y a plus de gaspillage de nos ressources financières, compte tenu de ce qu'on avait l'habitude de voir, ces dernières années. Maintenant, pour analyser ce qui se passe, il est nécessaire de distinguer deux niveaux : le premier est relatif à la mise en ½uvre de projets institutionnels et de développement économiques et social structurants et le second concerne la gestion au quotidien de la demande sociale urgente des Sénégalais.

Mais, vous conviendrez avec nous que les attentes des Sénégalais, par rapport au programme de Macky Sall qu'est le «Yoonu Yokkute», sont restées en l'état.

Pour le premier point, il faut savoir que la mise en ½uvre de projets requiert des délais incompressibles, si on veut les réussir. Un projet bien ficelé passe forcément par plusieurs étapes (identification, étude, financement, mise en ½uvre, etc.), qui peuvent prendre plusieurs mois, voire plusieurs années, en fonction de leur complexité et de leur envergure. Sous ce rapport, 15 mois me semblent très limites pour juger le «Yoonu Yokkute», de manière objective. Je reste convaincu, sans être dans le secret du calendrier du gouvernement, que 2014 sera l'année de démarrage des grandes réalisations du président Macky Sall. Relativement à la demande sociale, des efforts ont été faits, notamment, avec la baisse de prix de denrées de première consommation. De même, des mesures importantes ont été prises pour venir en aide aux agriculteurs et aux éleveurs.

Ces mesures sont indéniables, mais elles sont jugées insuffisantes. N'y-a-t-il pas nécessité d'accélérer la cadence ?

Il est possible de mieux faire. Et pour cela, il suffit juste que le gouvernement, en toute circonstance, sache que le peuple, souverain, doit être au début, au centre et à la fin de toutes ses préoccupations. Cela devrait avoir comme conséquence une bonne planification et une meilleure redistribution des ressources, afin de les affecter aux secteurs qui ont un impact direct sur les conditions de vie des Sénégalais. Le président Macky Sall est arrivé au pouvoir au moment où une crise sans précédent secoue l'économie mondiale. Aucun pays n'est épargné. Le Sénégal, comme d'autres pays sahéliens, est en train d'en subir les effets collatéraux. J'en prends comme exemple, le problème de la baisse très drastique des transferts d'argent vers notre pays par les émigrés. C'est un manque à gagner de plusieurs centaines de milliards de francs Cfa. Ainsi, dans un pays où 3 à 4 familles sur 5 dépendent d'un ou de plusieurs émigrés pour assurer convenablement la dépense quotidienne, la situation est-elle fortement ressentie. J'en sais beaucoup, en tant que ressortissant d'une région qui est parmi celles qui comptent le plus d'émigrés. Malheureusement, les gens ont tendance à négliger cet aspect dans leur analyse.

Le chef de l'Etat a exprimé, récemment, sa volonté de revoir certaines dispositions du Code des marchés publics. Ce qui n'a pas manqué de susciter un tollé, même au sein de la majorité. Quelle est votre position sur cette question ?

Ce débat est peut-être nouveau au niveau de l'Etat du Sénégal. Mais, il a toujours été une préoccupation des gestionnaires de projets dont l'évaluation finale accorde une importance particulière au taux de décaissement, donc au niveau de réalisation des objectifs de départ. Il est établi que les lourdeurs de procédures sont l'une des principales causes des retards dans l'exécution des projets et souvent même, de non atteinte des objectifs. Je crois qu'il est légitime pour un gouvernement qui a envie de faire des réalisations dans des délais raisonnables, de poser le débat pour que l'ensemble des acteurs concernés examinent, de façon objective, la question. Car il ne sert à rien de mettre trop de procédures qui engendrent des inefficacités. Le gouvernement sait que le peuple est pressé de voir se réaliser les promesses du président. C'est donc de son devoir de se donner les moyens d'alléger les procédures de passation des marchés, au grand bonheur des populations qui seront, à terme, les seuls juges.

Vous êtes à la tête d'une Institution de micro-finance. Etes-vous de ceux qui pensent que ce secteur peut fouetter l'économie et permettre aux couches vulnérables de sortir la tête de l'eau ?

Il ne fait plus de doute que la micro-finance est un outil formidable de lutte contre la pauvreté. Raison pour laquelle, les Nations-Unies avaient consacré «2005», année internationale du microcrédit. Par la suite, Mohamed Yunus, fondateur de la Grameen Bank (première institution de micro-finance) au Bengladesh, a été désigné Prix Nobel de la Paix en 2006. La micro-finance a cette capacité de fournir des ressources financières à des populations très pauvres, sans accès possible aux banques, pour leur permettre de développer des activités génératrices de revenus et d'améliorer leurs conditions de vie. Compte tenu de la crise conjoncturelle, je pense que seule la micro-finance est capable d'aider les familles à surmonter les difficultés auxquelles elles font face. Ceci est d'autant plus valable pour les couches les plus défavorisées, à savoir les femmes et les jeunes. En fin 2012, le secteur de la micro-finance, dans son ensemble, servait plus de 1 700 000 clients/membres (dont 43% de femmes) pour un encours de crédit de plus de 225 milliards de FCFA. Et cette population est une population active qui emploie une main-d'½uvre familiale. Ainsi, sans risque de se tromper, peut-on dire que la micro-finance contribue pour au moins 3 millions d'emplois salariés et non salariés dont l'essentiel des bénéficiaires sont parmi les couches vulnérables. Vous me permettrez juste d'ajouter que je suis actuellement le Directeur général de Caurie Micro-finance, une institution de l'Eglise Catholique créée depuis 2005.

Ah bon ? Un musulman qui dirige une institution de l'Eglise ?

Mais, parfaitement et sans aucun doute du fait du prénom que je porte. Vous savez, toutes les interventions de l'Eglise (éducation, santé, agriculture, hydraulique, micro-finance...) se fondent sur une Doctrine Sociale qui rejette toute forme de discrimination. Je déclare partout que je suis un symbole vivant du Dialogue islamo-chrétien. D'ailleurs, permettez moi de rendre un hommage mérité à l'Eglise pour son implication dans beaucoup de secteurs de la vie nationale, avec des actions de développement fortement appréciées par les populations et qui contribuent à la réduction des inégalités sociales et à faire reculer le spectre de la pauvreté. Je voudrais aussi saisir cette occasion pour remercier tous les Evêques du Sénégal pour leur confiance à mon endroit.

Cela dit, comment pousser les pouvoirs publics à placer la micro-finance au centre de leurs préoccupations ?

D'abord, il faut que le pouvoir s'intéresse davantage à ce qui se passe dans ce secteur. Depuis 2002, il y avait un ministère de la Micro-finance. Aujourd'hui, dans l'ordonnancement institutionnel, elle n'apparait pas. La micro-finance est confinée dans une direction, alors qu'elle a un rôle moteur à jouer dans le financement de l'économie, surtout pour un pays comme le Sénégal où la pauvreté a atteint des proportions très importantes. Par ailleurs, la nouvelle règlementation et la fiscalité sont en train d'étouffer le secteur. Aussi, certains ont-ils tendance à réduire le débat autour de la question des taux d'intérêt, alors que la micro-finance enregistre des performances sociales beaucoup plus importantes. Enfin, j'ai envie de demander au gouvernement d'organiser une large concertation dans le but de partager les succès et échecs, mais surtout d'identifier les contraintes majeures pour leur apporter des solutions adéquates.

Venons-en, maintenant, aux questions politiques. Vous êtes cadre de l'APR, mais aussi, ancien adjoint au Maire de Louga (2002-2009), en charge des Projets et des Relations internationales. Etes-vous sur les starting-blocks pour les élections locales de 2014 ?

Vous savez, il n'y a rien de plus passionnant que de servir, au niveau le plus élevé, une localité qui vous a vu naître et grandir. Mais, cela ne m'empêche pas de dormir. En effet, sept (7) ans d'expérience à la mairie de Louga m'ont permis de comprendre les grosses difficultés que vivent nos collectivités locales avec leurs maigres ressources, notamment, pour faire face aux énormes besoins des populations. Ainsi, est-il très peu probable, voire impossible, qu'un maire ait, dans les conditions actuelles où les moyens font défaut, un satisfecit, à l'issue d'un mandat de 5 ans. Sous ce rapport, je ne suis pas très tenté. Mais, je suis prêt à tous les sacrifices pour servir cette ville que j'aime tant, pour apporter ma pierre dans sa construction. Aussi, avec le projet de parachèvement de la décentralisation à travers l'Acte 3 en cours de préparation, les collectivités locales vont-elles certainement disposer de ressources financières conséquentes pour réaliser leurs programmes. Donc, sans rien demander a priori, j'accepterai toute proposition qui viendrait des partenaires politiques au niveau local, s'ils pensent que je pourrais participer à leur équipe.

Peut-on en déduire que la coalition Benno Bokk Yakaar bat de l'aile à Louga ; un peu comme dans le gouvernement où les sorties des différents alliés semblent démontrer une certaine cacophonie ?

Là, le constat est presque partout le même. La coalition ne vit pas à Louga, depuis les dernières élections législatives. Et les divergences seront encore plus fortes, au fur et à mesure que les élections locales s'approchent. D'ailleurs, pour ces locales, je trouve personnellement qu'il faut concourir séparément et se retrouver après. C'est une bonne manière de tester la représentativité des hommes, d'une part et des partis, d'autre part.

Pensez-vous, à l'instar de beaucoup de responsables de l'APR, que la coalition Benno Bokk Yakaar a atteint son plafond de verre et doit disparaître ?

Je le pense très sincèrement, même si je peux me tromper. J'ai l'intime conviction que chaque composante de Benno Bokk Yakaar travaille pour son propre compte, ce qui n'est pas forcément dans l'intérêt du Président de la République, Macky Sall.

Entretien réalisé par Diabel NDIAYE



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