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Le douloureux réveil de Bordj Badji Mokhtar

Des dizaines de morts, des blessés graves, des magasins pillés et une ville quadrillée par les forces de sécurité. El Watan Week-end s'est rendu sur place pour tenter de comprendre ce qui a poussé deux communautés voisines à la violence.  Un reflet intrigant luit sur le sable qui tapisse une rue de la ville, plongée dans l'obscurité. Les maisons en toub (pisée) ou en parpaing, d'un seul niveau, semblent désertes et seuls les mouvements discrets de jeunes sur les toits, aux aguets, témoignent d'une occupation des lieux. Le silence est pesant, loin des grands axes de Bordj, où des gendarmes antiémeute, à bout de nerfs, montent la garde, matraque au pied et la mine défaite par la fatigue et l'insoutenable chaleur. Une chaleur que ne vient remplacer, le soir, que le sirocco qui a fini par balayer l'odeur âcre des gaz lacrymogènes et la fumée des commerces et des maisons incendiés. L'objet qui se reflète faiblement à la lumière de la mini-torche du téléphone portable est une lame de couteau d'une trentaine de centimètres, avec un manche en cuir, plantée là, au milieu du chemin de sable, de cailloux et jonché de détritus, censé être une rue. «Souvent, les assaillants lançaient des couteaux sur leurs ennemis depuis les toits des maisons», explique Omar, jeune universitaire de BBM. Lui et ses proches ont tout perdu après un violent cambriolage. Ses voisins ont eu moins de chance encore : des jeunes ont incendié leur maison et le commerce y attenant. Dans les rues de la ville qui ne s'endort que d'un ½il, le calme est précaire. Seuls les rares magasins «neutres», n'appartenant ni à des Touareg ni à des Barabiches, et qui ont donc échappé à la flambée de violence, ont pu rouvrir depuis mardi soir. «Mais on n'y trouve pas grand-chose avec la grève des camionneurs et les derniers événements ! Il n'y a plus de lait pour les bébés et la boîte de lait en poudre est à 1000 DA», soupire Omar dont la famille a trouvé refuge chez un oncle qui a la chance d'habiter un quartier purement targui, donc protégé de toute attaque. Là, des barricades de fortune ont été improvisées à l'aide de barils vides et de barres de fer coupant des chemins défoncés. Même technique du côté des Barabiches. 1000 DA la boîte de lait «En fait, les attaques les plus violentes ont eu lieu dans les rues et quartiers mixtes (présence de Touareg et de Barabiches) et peu dans des quartiers purement communautaires, explique un jeune élu local, car ces derniers restaient difficiles d'accès pour les autres belligérants.» «Nous avons passé des nuits horribles à repousser des voyous qui voulaient incendier la maison de notre voisin. Il se trouve que c'est un Targui, vivant dans un quartier à majorité arabe, mais c'est mon voisin, je n'ai jamais eu un seul problème avec lui, depuis trente ans qu'on vit côte à côte», témoigne Ahmed, commerçant et père de famille arabe. «Les premières heures, les gendarmes étaient dépassés. Ils n'étaient pas nombreux face aux jeunes qui cassaient tout, se déplaçant d'une rue à une autre, saccageant, brûlant, volant... Ce sont les pires heures qu'a connues cette ville», raconte Mabrouk, un jeune fonctionnaire qui a monté, avec d'autres jeunes, une cellule de crise lors des dernières violences. Ils sont Touareg, Barabiches ou autre, une identité dont «ils ne parlaient jamais». «Ce n'était pas important ou rarement, lors de discussions ou des tensions concernant le Nord-Mali, pas plus», assure un autre membre de cette cellule de crise improvisée en toute hâte la semaine dernière. Organisés, ils montrent une liste de noms aux côtés desquels sont inscrits des numéros de téléphone. «Des personnes à contacter dans chaque quartier pour évaluer la situation, se coordonner pour apporter de l'aide ou alerter les services de sécurité. En tant que jeunes instruits, on ne pouvait pas laisser les extrémistes et les voyous des deux bords mener le jeu et nous plonger dans le chaos», explique Nassredine, jeune élu de Timiaouine (150 km de BBM), membre de l'Association algérienne pour la citoyenneté et les droits de l'homme. En véritable geek, il reste scotché à son écran d'ordinateur portable, scrutant les forums et facebook, les dernières mises à jour des sites d'information, pour réagir, démentir ou préciser les informations sur BBM. «Nous avons annulé notre marche prévue hier pour la réconciliation et dénoncer la violence car les choses s'améliorent. Le wali a aussi pris en considération nos revendications pour une meilleure couverture sécuritaire de la ville», explique encore Mabrouk. Connivence D'ailleurs, leur proposition de limiter la circulation des véhicules la nuit durant ces derniers jours de calme fragile a été déjà appliquée par la gendarmerie. «BBM est la seule agglomération sans sûreté de daïra. Le tribunal ici ne s'occupe que des affaires administratives, la prison n'est toujours pas inaugurée et il existe une trop grande connivence entre certaines autorités locales et les notables de la ville», renchérit un autre membre de l'initiative des jeunes de BBM. «L'ANP fait un travail remarquable le long des frontières, mais il est dangereux de laisser des poches d'insécurité comme c'est le cas de Bordj. Le Mali est à moins de 20 km et Bordj est devenue numéro 1 dans l'exportation des psychotropes et des drogues en tous genres», appuie Nassredine. «Depuis trois jours, les choses se tassent, mais ce n'est que provisoire tant que l'Etat ne cherche pas à neutraliser les barons de la drogue et de la contrebande. Il ne suffit pas de calmer la situation en réunissant quelques notables qui veulent se montrer à la télévision, psalmodiant le Coran et donnant l'accolade. Cela ne suffit pas», souligne un jeune universitaire. «Il faut que l'Etat soit fort et juste, et surtout, il doit lancer un message clair aux différentes parties au Nord-Mali qui interfèrent dans nos affaires ici», s'énerve Ahmed, jeune cadre dans une entreprise publique. Il évoque la demande formulée mercredi par le Mouvement de libération de l'Azawad (MNLA), le Mouvement arabe de l'Azawad (MAA) et le Haut-Conseil pour l'unité de l'Azawad (HCUA), d'ouverture d'une enquête par l'Algérie sur les événements de Bordj. Hier matin, les familles réfugiées dans le grand désert au sud de Bordj ont commencé à regagner leur domicile. Hommes, femmes et enfants en bas âge réfugiés à l'ombre des camions des routiers à côté de la brigade de gendarmerie ont quitté leurs abris de fortune pour regagner le centre-ville. «La fitna dort, et Dieu maudit celui qui la réveille, prévient un cadre local. Cette semaine, Dieu a maudit beaucoup de personnes à Bordj Badji Mokhtar.»

El Watan

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