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Mansour Mhenni : Le SCRIBE face au

Par Omar Ben Gamra 

L’auteur , Mansour M'Henni , a commencé l'écriture de « La nuit des mille nuits ou le Roi des pendus en 2005″. La finalisation du texte «qui était aux trois quarts de sa matière » a été accélérée par le « Grand évènement historique que connut la Tunisie en 2011», « non sans y apporter quelques -transformations inspirées » de cet évènement et de la manière dont l'auteur lui-même l'a vécu et perçu.
Dans cette note de lecture, je ne vais m'étendre ni sur le style d'écriture ni sur la maîtrise de l'art de conter par le narrateur ni sur l'aspect formel ni sur le mariage des différents imaginaires méditerranéens qui en constituent la texture référentielle ni sur l'alternance passé-présent ni sur la fragmentation diégétique. C'est-à-dire sur tous les éléments d'écriture qui mènent à situer ce roman dans ce qu'il est convenu d'appeler le courant postmoderne. Ces notes se veulent tout simplement une invitation aux lecteurs pour partager avec l'auteur quelques-unes des interrogations fondamentales qui traversent en filigrane le roman. Et notamment les passages qui engagent les rapports entre, « les poètes, les littérateurs», le « scribe » et sa « Majesté » le roi, c'est-à-dire en résumé entre l'intellectuel et le pouvoir. Questionnement dans lequel le lecteur peut voir une interrogation métaphorique sur le rôle de la création, et de la culture au sens large, dans la Cité.
La différence entre pouvoir politique d'un côté et l'art au sens large du terme est très marquée dans La nuit des mille nuits ou le roi des pendus. Nous avons d'un côté, le « Souverain [qui] supervise à la fois la Cour et la manière dont elle tire profit de son statut, et le gouvernement et la façon dont il s'acquitte de sa tâche celle de maintenir l'ordre et d'offrir à l'entourage du roi les conditions du bien-être et de la prospérité », sans se préoccuper de ce qui fait réellement le bien être ou le mal être des sujets. Et de l'autre côté, le potentiel séditieux-subversif de l'art incarné par un personnage appelé Nour Al Makan. En effet, cette poétesse -Nour Al Makan- fascine par son poème, par l'envoutement de sa beauté. Au moment où cette « fée» venue «droit du paradis» déclame son poème, les personnalités présentes ont connu « des situations malencontreuses, qui s'étant blessé de son couteau en cherchant à peler une pomme, qui s'étant mordu jusqu'au sang la lèvre ou la langue, qui encore ayant renversé son jus ou son thé sur sa jebba, pour n'avoir pas su trouver son orifice buccal. » La scène appelle à être déchiffrée à l'envers. Elle incarne la portée du désir d'amour que cultivent la création et la beauté féminine. Elle éclaire particulièrement bien le projet poétique de Mansour M'Henni dans La nuit des mille nuits ou le Roi des pendus qui doit être lu comme le négatif d'un hymne à l'autodétermination du geste créateur. Et peut-être surtout comme une célébration du désir et de la force du désir incarnée par l'attitude de sa Majesté par rapport à la poétesse. «Tous deux prononcèrent la formule conclusive de la prière, [...], leurs yeux se rencontrèrent dans l'atmosphère mystique de ce lieu de recueillement et le roi eut une telle envie de cette créature ensorcelante qu'il faillit la prendre, dans un acte sacrilège, en plein lieu de piété. Mais il pria Dieu, intérieurement, de le protéger de Satan, le Maudit... »
Certes, il est dit que «les poètes sont suivis par les Tentés. Ne vois-tu pas qu'ils ne savent à quel saint se vouer et qu'ils disent ce qu'ils ne peuvent réaliser». Mais qui peut prétendre se substituer à « Dieu et juger ses hommes à sa place ? Qui, à part Dieu de l'Inconnu et de la Chahada, peut connaître l'avenir et savoir ce qui est dans les c½urs ? ». Voilà des questions que pose le narrateur et qui échappent à l'historicité de la rédaction de La nuit des mille nuits ou le roi des pendus pour stimuler dans l'esprit du lecteur une signifiance au présent.

Une autre déclinaison du rapport entre le pouvoir politique et l'intellectuel se trouve dans l'attitude du scribe à un moment historique marqué par «le chaos, l'apocalypse» puisque «le pays est un désert, les pigeons seuls y sont restés, désormais libres de s'y promener ! » Cette situation désastreuse trouve son écho dans les «pages secrètes » du scribe qui, face à la montée de «l'opportunisme et le cynisme», ne cesse de réitérer son «inquiétude quant au sort de son roi et aux affaires du royaume.» Mais le scribe a-t-il les moyens, la force et le courage de dire les choses pour arrêter le naufrage ? Peut-il aller jusqu'au bout pour déjouer les jeux de complot ou de manigance qui se trament ? Et pour promouvoir une alternative ? Oui et non.
Oui parce que le scribe a eu l'audace politique de rapporter, au moins partiellement, la situation depuis l'entrée en lice de la reine sur la scène politique, l'une des pages secrètes en écrivant : « Très vite, la reine a ôté de son discours et de sa manière d'être les formules et les gestes d'égards dont elle est redevable à Sa Majesté le Roi, comme le sont tous ses sujets : elle est la Reine absolue et elle entend faire valoir ce statut, d'abord auprès du Roi pour réussir ensuite à l'imposer aux autres, de telle manière à faire de tous les sujets de la royauté ses propres sujets. »

Non, parce que à la fin du roman le lecteur apprend que «le scribe du roi s'était pendu». Ce qui montre les limites du pouvoir intellectuel lorsque les horizons deviennent obscurs et lorsqu'on réduit le rôle des contre-pouvoirs et on marginalise les intellectuels.
A la lumière de toutes ces données, il est possible de dire que l'écriture de Mansour M'Henni dans La nuit des mille nuits ou le Roi des pendus s'active constamment en dérèglement. Puisqu'il s'agit d'une écriture qui conjugue l'intertextualité, le dialogisme, l'intergénérique bien que le paratexte situe La nuit des mille nuits ou le Roi des pendus dans la catégorie roman. Et puisqu'il s'agit d'une écriture qui ose s'attaquer aux trois tabous encore constitutif de l'imaginaire collectif : celui du politique, celui du sexe (désir) et celui du religieux.

*Mansour M'Henni, La Nuit des mille nuits ou le Roi des pendus, Tunis, Editions Berg, 2012, 200 pages Omar Ben Gamra