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Mali : La plaie, le couteau…et ceux qui

Combien a-t-il de ces écharpes blanches dont il a fait son image de marque ? Dioncounda Traoré était à Ouagadougou le vendredi 16 août 2013, « écharpé » comme à son habitude, après avoir séjourné à Abuja (capitale de la Cédéao) et à Cotonou (capitale du Vaudou). Son DC-9 présidentiel était bourré de ministres et autres personnalités politiques (la chasse aux postes gouvernementaux est d'ores et déjà lancée) plus quelques valises pleines de Grand'croix de l'Ordre national du Mali.

Goodluck Jonathan, président du Nigeria, co-médiateur dans la « crise malo-malienne », Thomas Boni Yayi, président du Bénin et président de l'UA pendant cette même crise, Blaise Compaoré, président du Faso, médiateur et, surtout, facilitateur, ont tous été élevés à cette dignité réservée aux seuls chefs d'Etat et assimilés. François Hollande, déjà, s'était vu ainsi récompensé à Paris le lundi 15 juillet 2013.

Jonathan sera réservé dans son commentaire : « Il est de notre devoir d'½uvrer à consolider la démocratie en Afrique ». Blaise en a profité pour rendre hommage « à toutes les personnalités de bonne volonté, d'Afrique et de la communauté internationale, qui ont accompagné, soutenu et facilité l'exécution de ma mission de médiation ». Yayi Boni, lui, comme à son habitude, a été enthousiaste : « Toute la communauté vous a appuyé parce que vous étiez un grand homme » a-t-il dit à l'attention de Traoré dont il a loué la « dextérité » et la capacité à « transcender » les événements.

Traoré est en fin de parcours. Il en profite pour compter ses amis et rappeler à tous qu'il a été l'homme qu'il fallait à la place qu'il fallait dès lors que le capitaine Amadou Haya Sanogo, « ancien chef de l'Etat » (a-t-il, à ce titre, été décoré de la Grand'croix de l'ordre national du Mali ?) et aujourd'hui général de corps d'armée, a été dégagé du pouvoir à Bamako (accord-cadre du 6 avril 2012 sur l'organisation de la transition) afin que la Constitution du 25 février 1992 soit restaurée et que Traoré puisse, en tant que président de l'Assemblée nationale, assurer l'intérim de la présidence de la République à compter du 12 avril 2012. Le président du Faso a d'ailleurs, dans son allocution, rappelé toutes les étapes qui ont permis d'aboutir à l'élection d'Ibrahim Boubacar Keïta le 11 août 2013. Histoire que le fol enthousiasme qui entoure cette présidentielle ne fasse pas oublier au Mali (et aux Maliens) d'où ils viennent.

Car les Maliens, voici peu, morts de trouille et appelant au secours l'ancienne puissance coloniale et réclamant la rescousse des armées de quelques pays voisins, sont redevenus ce peuple « sûr de lui et dominateur » qu'il a toujours pensé être quand il évoque son histoire glorieuse. Mais ancienne, même très ancienne, parfois même... mythique. Le problème touareg, la « guerre » du MNLA, le coup d'Etat contre Amadou Toumani Touré, l'occupation des deux-tiers du territoire national par des groupes « terroristes » et « islamistes radicaux », les exactions des « Bérets verts », la « résistance » de Kidal..., tout cela est bien oublié aujourd'hui. Et Traoré, à l'occasion de son passage à Ouaga (bref passage, il n'a pas même pris le temps de se défaire de son écharpe), a demandé « aux journalistes, à la presse en général, et à la communauté internationale qui nous observent de comprendre cela et de ne pas chercher à remuer le couteau dans la plaie ». C'est donc qu'il y a une plaie et un couteau. Et quand le président par intérim nous demande de « comprendre cela », qu'évoque-t-il ?

La « plaie », c'est le coup d'Etat du 22 mars 2012. Et le « couteau » ce sont ces militaires qui ont conduit ce coup d'Etat, envisageant de s'installer définitivement au pouvoir et, n'y étant pas parvenus, ont entrepris de « gâter » les jours et les nuits de ceux qui avaient été choisis pour occuper la place, à commencer par Dioncounda Traoré et Cheick Modibo Diarra. Sans oublier la répression contre les « bérets rouges » considérés comme favorables à ATT, le « Front du refus » opposé à la junte, les médias qui ne veulent pas marcher au pas... « Le capitaine Sanogo et ses compagnons demeurent des Maliens à part entière, qui se sont trompés et qui l'ont regretté et ont demandé pardon » a dit Traoré à Ouaga, interrogé par la presse sur cette promotion TGV (ainsi que de certains des siens dont le signataire de l'accord préliminaire de Ouagadougou, le colonel Moussa Sinko Coulibaly, ministre de l'Administration territoriale, celui qui avait annoncé la probable victoire d'IBK dès le premier tour !).

Traoré, qui aime à boire le calice jusqu'à la lie (je rappelle que les sbires de Sanogo l'ont envoyé dans un hôpital militaire parisien pendant plusieurs mois), ajoute sans rire : « C'est un militaire malien, je ne vois pas pourquoi on se focalise sur la nomination du général Sanogo ». Effectivement. Sauf qu'être « un militaire malien » ce n'est pas une référence compte tenu de ce qui s'est passé au Mali depuis dix-huit mois. Et qu'en Afrique de l'Ouest (je dis bien en Afrique de l'Ouest) il est rare de passer directement du grade de capitaine à celui de général de corps d'armée avec pour seul fait d'armes d'avoir viré le président en place, bastonné (et le mot est faible) quelques leaders politiques et plus encore de journalistes (ATT est général d'armée, le grade au-dessus de celui de Sanogo ; on se demande d'ailleurs pourquoi Traoré s'est freiné dans la promotion de son protégé. A ma connaissance, le Mali n'a connu que deux généraux d'armée, ATT et Moussa Traoré, tous deux, d'ailleurs, virés du pouvoir par leur armée, autant dire qu'être « un militaire malien » ce n'est pas ce qui est le plus glorieux).

« C'est dans le cadre de la réconciliation du peuple malien avec lui-même que nous avons posé cet acte qui, somme toute, est un acte ordinaire. Les gens pensent que le capitaine Sanogo a fait un coup d'Etat et que ce qui est arrivé est une prime à la turpitude de l'armée malienne ». Quoi que dise Traoré sur cette grotesque affaire, c'est non seulement risible (« acte ordinaire ») mais à côté de la plaque. La seule question qui mérite d'être posée, en ce qui concerne cette promotion, est celle de savoir si l'actuel pouvoir (« la transition ») et le pouvoir à venir (celui d'IBK) est et sera entre les mains d'une clique militaire corrompue et parasitaire. Mais c'est une question subsidiaire qui ne mériterait même pas d'être posée si Traoré n'avait pas jugé bon d'être, à la veille de quitter le pouvoir, à la botte d'une clique qui lui a déjà... « botté le cul ».

La seule vraie question qui se pose est celle contenue dans l'accord préliminaire de Ouagadougou et que le président du Faso a résumé ainsi* : après l'organisation de la présidentielle, le nouveau pouvoir sera-t-il capable d'ouvrir « la voie à des pourparlers inclusifs visant l'établissement d'une paix définitive, la sécurité sur toute l'étendue du territoire national, la réconciliation de la nation malienne avec elle-même, l'avènement et la consolidation d'une bonne gouvernance dans toutes ses composantes politique, économique, sociale et culturelle, vecteur de développement et de bien-être partagés ». Je rappelle, et c'est dans ce dossier la meilleure des choses, que le signataire, pour le Mali, de cet accord préliminaire n'est autre que le colonel Moussa Sinko Coulibaly. Il va lui falloir désormais assumer sa signature... !

Ne perdez pas Traoré et son écharpe blanche de vue. Dans quelques semaines, dans quelques mois, quand le nouveau pouvoir sera entré dans « le dur », il faudra lui poser la question de savoir si ses affirmations, à Ouaga, le vendredi 16 août 2013, sont toujours valables quand il s'agira de négocier avec le Nord. N'a-t-il pas déclaré : « Quand on n'est pas capable de pardonner, on n'est pas capable d'aller à la paix ».

* Discours de son Excellence Monsieur Blaise Compaoré, président du Faso, médiateur de la crise malienne, à l'occasion de la cérémonie de signature de l'accord préliminaire à l'élection présidentielle et aux pourparlers inclusifs de paix au Mali. Ouagadougou, le 18 juin 2013.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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