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Bongnessan Arsène Yé, metteur en scène des réformes politiques au Burkina Faso

Avant de partir, ce vendredi 16 août 2013, pour l'Ouest du Burkina Faso, histoire de rappeler aux Burkinabè urbains que le « pays des hommes intègres » demeure un pays de paysans, Luc Adolphe Tiao, Premier ministre, a ouvert ce matin la session de travail du Comité de suivi et d'évaluation de la mise en ½uvre des réformes politiques consensuelles. Une session de travail convoquée par le premier ministre à la demande du président du Faso. Dans l'urgence.

Histoire d'en finir avec les « controverses et préoccupations qui traversent les différentes composantes de la société burkinabè, et relatives à la création du Sénat », affirmait le communiqué de la direction de la communication de la présidence du Faso le lundi 12 août 2013 (cf. LDD Burkina Faso 0376 et 0377/Lundi 12 et Mardi 13 août 2013). La presse n'était pas conviée à cette manifestation. Mais Tiao a tenu, in situ, à s'exprimer sur la question. Avec sérénité mais beaucoup de rigueur. Il s'agissait de répondre aux interrogations de la presse : remise en question du projet sénatorial ? Simple « temps mort » dans sa mise en place ?

Impossible de « présager de ce que dira le comité de suivi » s'est contenté de répondre Tiao. En arrière plan, Bongnessan Arsène Yé, président de ce comité et principal artisan des réformes politiques engagées depuis deux ans au Burkina Faso, semblait perdu dans ses pensées, l'air grave, préoccupé, knockouté par la remise en question de ce qui devait couronner sa réforme constitutionnelle : la création d'une chambre haute. Ce n'est que lorsque Tiao a rappelé la règle anglaise du « wait and see » que Yé a opiné du chef, sortant de sa morosité.

Attendre et voir. Pour le vieux baroudeur politique, cela semblait signifier aussi : attendez, vous allez voir ! On peut compter sur Yé pour ne pas se retirer du ring sans avoir mené le combat jusqu'au bout. Et disputer tous les rounds... ! Même s'il est sur le devant de la scène politique depuis plus de trente ans, ce n'est pas encore un sexagénaire et il tient toujours la forme...

Yé est né le 10 octobre 1957 à Bagassi (province du Mouhoun), dans l'Ouest du Burkina Faso, entre Ouagadougou et Bobo-Dioulasso, à quelques encablures de la voie ferrée de l'ex-RAN, la légendaire Régie Abidjan-Niger. En septembre 1969, il a rejoint le Prytanée militaire du Kadiogo (PMK), à Ouagadougou. En juin 1976, bachelier, il rejoint Dakar : Ecole militaire de santé et faculté mixte de médecine. Il en sortira docteur en médecine le 30 janvier 1984 après avoir soutenu une thèse sur les problèmes de santé dans le village de Yaramoko, à quelques kilomètres au Nord de Bagassi (où il a fait toutes ses études primaires).

Il sera directeur central du service de santé des forces armées nationales avant que la politique ne devienne sa raison de vivre au lendemain de la « Révolution ». Pas encore la trentaine, l'½il vif, avec un look de barbudos, le capitaine Yé s'affirmera comme le spécialiste des meetings et des grandes manifestations « populaires » de la « Révolution » puis, après 1987, de la « Rectification ».

On lui doit la publication, en 1986, de « Profil politique de la Haute-Volta coloniale et néo-coloniale ou les origines du Burkina Faso révolutionnaire » (Préface du « Camarade-Président » Thomas Sankara). Coordinateur national des structures populaires, secrétaire à l'organisation du Front populaire et à son comité exécutif, chargé de suivre le fonctionnement de toutes les structures du Front (dont les Comités révolutionnaires n'étaient qu'une composante), Yé aura la haute main sur tout ce qui concerne l'agitation et la propagande, « l'agit-prop » chère aux bolchéviks.

Il sera le « Monsieur Politique et Organisation » du Burkina Faso. Les bustes de Marx et Engels trônaient sur son bureau. Pas par hasard. Ce « super-ministre » (une appellation qu'il réfutait) participait au conseil des ministres ; sa tâche était, me disait-il alors, de « coordonner le coordonnable et de faire en sorte que la Révolution révolutionne ». Avec la crainte, cependant, que la multiplication des structures politiques, localement et nationalement, n'entraîne le Front populaire « à ne plus gérer que des structures bureaucratiques ».

Yé va vivre les soubresauts de la « post-Révolution » : la « Rectification », le « Front populaire », l'exécution du commandant Jean-Baptiste Lingani et du capitaine Henri Zongo (« Tout est calme. Pas un coup de feu. La meilleure preuve en est que je suis à mon bureau en civil et non en tenue militaire », répondra-t-il à mon interrogation depuis Paris. Il dira, par la suite : « En réalité, ils visaient tout simplement à mettre en place un régime militaire »), l'instauration de l'ODP/MT (Organisation pour la démocratie populaire/Mouvement du travail), la rédaction de la Constitution de 1991...

Le mur de Berlin était tombé, l'URSS s'était délitée, le multipartisme avait enflammé l'Afrique noire. Yé abandonnera le faso dan fani (FDF) pour un costume croisé et une cravate qu'il avait bien du mal à supporter. Il abandonnera, aussi, le marxisme-léninisme (bougonnant, sans vraie conviction mais pour rester dans son personnage, contre « ces cons qui ont laissé s'effondrer le mur de Berlin ») au profit du libéralisme politique et de l'économie de marché.

En juin 1992, il sera élu président de l'Assemblée des députés du peuple. Chargé de mettre en route une institution majeure de la IVème République (« Les lois que nous adoptons, me dira-t-il alors, visent à mettre fin officiellement à la période de transition et à mettre en place les structures de l'Etat de droit »), Yé va être un personnage clé de la vie politique pendant son mandat à la tête de l'Assemblée, remarquable par sa forte personnalité qu'il exprime avec vigueur (ce n'est pas un homme avec qui on s'ennuie ; c'est, en plus, le meilleur connaisseur - ayant été un de ses acteurs majeurs - de l'histoire contemporaine burkinabè, y compris de ses zones « grises »).

En 1997, à l'issue de la première législature, il quittera le « perchoir » tout en étant réélu député en 2002, 2007 et 2012 ; il rejoint le gouvernement de Kadré Désiré Ouédraogo : ministre d'Etat (juin 1997/novembre 2000) à la présidence du Faso puis à l'Agriculture et, enfin, à l'Environnement et à l'Eau.

Mais s'il demeure « l'homme du parti » (l'ODP/MT, qu'il préside de 1993 à 1996, puis le CDP qu'il présidera jusqu'en août 1999), Yé n'est plus en adéquation avec l'évolution de la société burkinabè. Au tournant du siècle, son nom évoquait bien plus l'ancien régime que le nouveau. Il avait été membre du bureau politique du CNR en 1986, secrétaire général national des CDR, etc. ; pas les meilleures références quand « l'affaire Zongo » fera la « une ». Il lui faudra laisser la place à la nouvelle génération, celle de la campagne présidentielle de 1998. Il quittera le devant de la scène en étant promu colonel.

Il y reviendra en 2011. Dans le dernier gouvernement de Tertius Zongo, il est nommé ministre d'Etat, ministre auprès de la présidence du Faso chargé des Réformes politiques (janvier-avril 2011). Quelques semaines plus tard, le pays est confronté aux mutineries au sein de l'armée. Le régime ne vacille pas vraiment sur ses bases (même si son image en prend un sacré coup) ; mais chacun sait qu'il faut, désormais, passer à autre chose. Zongo, qui voulait aller trop vite, trop loin (avec une façon d'être volontariste très « Made in USA »), cède son job à un communicateur : Luc Adolphe Tiao.

Yé, qui a mis en place, en octobre 2003, le Centre d'études et de recherches sur les pratiques de la démocratie (Cerprade), reste au gouvernement avec le titre de ministre d'Etat, chargé des Relations avec le Parlement et des Réformes politiques. Il va mettre en place le Conseil consultatif sur les réformes politiques (CCRP) qui organisera les « Assises nationales » chargées « de créer de nouveaux cadres d'expression et de liberté », « d'améliorer la gouvernance dans le sens d'un rééquilibrage des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire », enfin, « d'améliorer la gouvernance électorale ».

Il a pensé reformater le pouvoir burkinabè mais semble avoir oublié une de ses craintes (cf. supra) : être un pouvoir qui ne fait plus que « gérer des structures bureaucratiques ». Or, c'est ce que le sénat paraît devoir être pour bon nombre de Burkinabè.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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