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Par Soufiane Ben Farhat
La rencontre secrète à Paris entre Béji Caïd Essebsi (BCE) et Rached Ghannouchi est pour le moins déconcertante. Secrète, elle l'est demeurée trois jours durant, jusqu'à ce qu'elle soit ébruitée. Un officier félon de l'un des deux camps serait-il à l'origine de la fuite ?
Du coup, de part et d'autre, grand embarras et branle-bas de combat. A dire vrai, on est à l'étroit. Pris en flagrant délit de cachotterie politique, les deux dinosaures de la politique tunisienne encore en lice commettent une gaffe à fragmentation pour ainsi dire. A l'instar de ces bombes qui explosent avant d'atteindre la cible en libérant des milliers d'éclats dans des directions aléatoires.
D'abord pourquoi se sont-ils rencontrés à Paris, précisément ? Parodieraient-ils d'aventure le Duc Tho et Henri Kissinger en pourparlers de paix dans la Ville lumière en vue de l'indépendance du Vietnam ? Auquel cas, lesdites négociations ayant eu lieu de 1968 à 1973, ils se tromperaient d'époque, de lieu et d'enjeu.
Et puis Paris, Paris, eh quoi Paris ! Le complexe du colonisé serait-il encore de mise ? Ces dernières semaines, on a observé beaucoup d'interférences étrangères dans la politique tunisienne. Des ambassadeurs occidentaux y travaillent d'arrache-pied. Des ministres européens ne sont guère en laisse.
Américains, Français, Allemands plus particulièrement et bien d'autres jouent les premiers violons dans ce concert sinistre. Soit les mêmes qui interviennent dans l'engrenage de la mort en Syrie. A coups de sommes colossales d'argent sale, d'armes, de mobilisation et d'entraînement de troupes, de grenouillage et de services de renseignements impliqués directement dans le conflit. Seraient-ils si tranchants et maléfiques en Syrie et magnanimes, voire philanthropes, en Tunisie ?
Pourquoi les dirigeants des deux principaux partis politiques tunisiens sont-ils engagés dans ces pourparlers extravertis ? Les questions fusent. Les réponses sont évasives. Quelqu'un susurre que Ghannouchi a fait le déplacement de Paris parce que BCE y serait malade. Or, les pourparlers sont fortement déconseillés aux malades. D'autant plus que deux jours avant la rencontre, Nida Tounès avait publié un communiqué démentant une rencontre entre BCE et Ghannouchi.
Toujours est-il qu'il semble qu'un émissaire de l'Union européenne aurait fait savoir à BCE juste avant son départ pour Paris que Ghannouchi voudrait bien le rencontrer. A Paris précisément, Ghannouchi aurait proposé à BCE trois scenarii
- Un gouvernement d'union nationale, refus de Béji Caïd Essebsi.
- Un gouvernement de compétences nationales présidé par Ali Laârayedh. Re-refus de BCE.
- Maintien de l'Assemblée constituante jusqu'au 23 octobre 2013, suivi de la mise en place d'un gouvernement de technocrates qui superviserait les élections. Troisième niet. août
Et puis qu'y a-t-il derrière tout ça ? On parle d'arrangements secrets, de safa9ate, de calculs de boutiquiers, du genre «je te donne ceci, tu me concèdes cela» (3andikchi 3andi). On sait que BCE avait été profondément effarouché d'avoir été floué par Ennahdha, qui lui avait promis la présidence de la République avant de tourner casaque. La magistrature suprême pourrait bien avoir été proposée de nouveau au chef de Nida Tounès, en plus de quelques portefeuilles ministériels. En contrepartie, son mouvement s'attellerait besogneusement à la sortie de crise. Ennahdha serait ainsi quitte d'une crise qui pourrait lui coûter énormément.
Selon certaines sources, le patron de Nida Tounès a confié à un haut responsable du Front populaire, avant son départ pour Paris, qu'il serait coûteux pour quiconque qui s'aviserait de rebrousser chemin. Et Nida Tounès s'est empressé, hier, de faire valoir que BCE s'accroche aux fondamentaux du Front du salut. Oui mais pourquoi s'est-il entêté à cacher un haut fait et une attitude honorable ? On parle de désaccord fondamental sur le communiqué final de la rencontre. Ils n'est sorti qu'au bout du troisième jour, qui plus est on ne peut plus laconique.
Qu'en pensent l'Ugtt, l'Union pour la Tunisie, le Front du salut, le CPR, fidèle allié d'Ennahdha et farouche compétiteur de Nida qu'il accuse d'incarner la vieille garde contre-révolutionnaire ? Et le président Moncef Marzouki dans tout ça ?
Un aveugle sicilien que tout le monde appelait mastru Pietru avait prononcé une phrase devenue proverbiale le 10 juin 1940. Devant une fontaine publique, des femmes qui attendaient leur tour pour puiser l'eau l'interrogèrent sur la guerre que Mussolini avait déclarée ce jour-là à la France et à l'Angleterre. Il répondit : «J'ai beau être aveugle, je vois bien qu'elle est noire».
Soufiane Ben Farhat le 19 août 2013
Remarque : Le titre n’est pas de l’auteur

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