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Rompons le silence assourdissant entre islamistes et modernistes et inventons une nouvelle démocratie (2ème partie)

Lire la première partie de cet article

Avant de poursuivre mon appel au débat entre islamistes et modernistes, je tiens à préciser que le but n’est pas de trouver des excuses aux dirigeants et aux tenants de l’islamisme qui ont attiré, toléré et généré le terrorisme contre leurs compatriotes ou contre quiconque dans le monde. Pour leurs actes, ils ne pourront qu’être traduits devant un tribunal, jugés et punis. Reste à espérer pour eux que les droits de l’Homme universels, qu’ils ont essayé de repousser, seront adoptés dans la constitution postrévolutionnaire de la Tunisie, pour que torture et humiliation leur soient épargnées. Un gouvernement qui a toléré l’infiltration de terroristes, libéré d’autres terroristes, gardé le silence sur les incitations au meurtre et couvert des structures parallèles impliquées dans le meurtre politique ne peut qu’être pressé à démissionner. Aussi, je tiens à préciser que je n’arrêterai pas de critiquer l’islam politique salafiste et néosalafiste des Frères musulmans, dont Ennahdha fait partie, car le système qu’ils ont en vue mène à un despotisme de conscience, à la mise sous tutelle totale, à l’oppression et à l’anéantissement de toute liberté. Cela n’empêche que seul le débat mutuel aidera à surmonter le fil de fer barbelé étendu à la place du Bardo entre les présumés deux Tunisie. Cinquante-cinq ans de silence, de peur d’être poursuivi, de contrôle de la pensée ont causé beaucoup d’injustice sociale et accumulé des non-dits, qui attendent d’être confrontés et surmontés.

Aussi, je tiens à préciser que je ne conseille pas d’abolir les partis mais de réduire leur poids, ou plutôt de les obliger à orienter leurs décisions vers des révélations scientifiques, soit plus de qualité que de quantité, soit plus de substance que de populisme. En ce qui concerne le recours au référendum, celui-ci ne pourra pas être tenu sur des questions dont les limites n’auront pas été explicitement mentionnées dans la constitution. Il est évident que la base d’une démocratie plus directe ne peut pas reculer derrière la démocratie la plus moderne et la plus tolérante, car la constitution, que je préférerais voir rédigée par des experts de haute qualification et de haute connaissance en théorie d’Etat moderne et en histoire génuine, aura à définir les limites de la législation et à représenter un esprit de tolérance universelle. Évidemment, une telle démocratie ne serait pas concevable sans le conseil des experts que je propose, et qui doit précéder toute prise de décision, et dont les résultats aussi controversés qu’ils soient doivent être propagés soigneusement par les médias ou d’autres moyens envisageables.

Dans cette deuxième partie, je vais tenter d’aborder la question de la séparation des pouvoirs, avant de m’essayer dans une partie qui suivra à la question délicate de la liberté, de l’égalité et de l’individualisme, qui en principe sont celles qui causent une vraie polémique et un point de désaccord virulent entre islamistes et modernistes.

Séparation des pouvoirs

Les attentes, et je dis bien les attentes, non ce à quoi le califat a fini par succomber, que le musulman en général et l’islamiste en particulier, qui rêve de faire revivre le califat, attachent à cette institution, sont en beaucoup de points compatibles avec une démocratie moderne : il doit y avoir consentement sur le choix du calife dans toute la communauté musulmane ; le calife n’a pas le droit de détourner le bien public (Dieu lui promet le pire des châtiments dans l’au-delà s’ils contrevient à cette détermination) ; le représentant du peuple doit accepter d’être remis en cause par le peuple s’il ne se tient pas aux consignes de l’islam ; le calife est tenu de garantir la protection de tout citoyen de tous abus et de tous arbitraires ; justice doit être rendue à toute personne qui se présentait devant une cour judiciaire ; un souverain n’a pas le droit de présenter un faux témoignage pour se débarrasser, sous de faux prétextes, d’une personne qui le dérange parce que par exemple elle aurait osé le critiquer. Omar exigeait que les portes des représentants du peuple restent grandes ouvertes pour que les sujets, y compris les plus faibles et les plus démunis, puissent présenter leur détresse. Surtout, les quatre premiers califes se considéraient comme des primus inter pares, comme des “premier parmi des égaux”.

Pourtant, comme l’a rappelé Farag Foda, homme pieux mais critique ardent des Frères musulmans, sous les califats de Abu Bakr (2 ans et 3 mois) et de Ali (4 ans et 7 mois), on était plus préoccupé à conduire des guerres intestines qu’a édifier un Etat. Trois des quatre califes ont été violemment tués. Particulièrement tragique fut la fin de Othman, et cela malgré sa religiosité frappante, sa bonté et sa générosité au temps du prophète Muhammad. Sans parler du fait qu’il avait épousé deux filles du prophète. A la fin de sa vie, la plupart des musulmans et un bon nombre des adeptes de Muhammad se sont retournés contre lui et ont fini par appeler à le tuer. Pourtant, ils avaient par maintes fois essayé de le ramener sur le bon chemin. Mais à quoi bon, son règne était absolu, il n’était pas tenu à suivre le conseil, et aucune instance n’avait le droit ou les moyens institutionnels de le destituer. Le rapport du chroniqueur musulman At-Tabari (839-923) dans son « Histoire des prophètes et des rois » montre combien la haine contre lui avait évolué. Après que la populace enragée a fini par couper la main à sa femme Naila et à le massacrer au fond de sa maison, il fut impossible de trouver un cimetière musulman où l’enterrer. Pire encore, son corps mort a été lapidé avec des pierres, et on lui a refusé le mortuaire. Après deux jours enfin, il a pu être enfoui dans un cimetière juif. Personne ne se trouvait plus que lui au-dessus de tout soupçons à sa nomination comme calife, mais son ancienne religiosité n’a pas su le protéger de succomber à l’abus de pouvoir et aux pots de vins. Sous Ali, son successeur, la umma musulmane a fini par briser en trois courants, les sunnites, les chiites et les kharijites, d’horribles confrontations entre les adeptes de Ali et les adeptes de Muawiya, qui prétendait venger son proche Othman, l’ayant précédé. Le califat de Omar, certes, correspondait lui bien plus à l’idéal d’un pouvoir juste et souverain. Son exemple pourtant reste une rare exception, car il était bâti sur le hasard relatif à sa personnalité incorruptible. Mais le hasard ne garantit pas la continuité. Le seul moyen vraiment efficace de briser le cercle vicieux du despotisme est le recours à des mécanismes viables et non mystiques pour apprivoiser le pouvoir.

Au début du XXème siècle, c’est le Cheikh Ali Abderraziq (1888-1966) qui se livre à une critique radicale du système du califat tel qu’il a été mis en place depuis la mort du prophète Muhammad. Dans les théories d’Etat des philosophes européens - qui, d’ailleurs, à un certain moment, ont été inspirés entre autres par des philosophes ou penseurs musulmans éclairés comme Ibn Ruchd, Ibn Sina, al-Kindi, al-Farabi, Ibn Khaldun, Ibn al-Arabi, Jalal ad-Din Rumi, etc. -, on trouve des structures qui, à son avis, sont beaucoup plus aptes à réaliser la conception que l'islam a d'un « Etat juste ».

Abderraziq savait vraiment de quoi il parlait : juge à une cour islamique où les verdicts étaient prononcés selon la charia, il avait étudié tout d'abord à l'université théologique du Caire, Al-Azhar, puis poursuivi ses études en Grande-Bretagne. Dans son livre « L’islam et les fondements du pouvoir », il arrive à la conviction qu’il est bien nécessaire d’avoir des personnes qui soient chargées de gérer les affaires publiques, et qu'il est même nécessaire aussi d’établir un ordre gouvernemental qui veille à maintenir l’ordre public, mais cela absolument pas sous la forme d’un califat à pouvoir absolu. Autrement dit, que le système du califat n’est pas l’émanation d’une obligation religieuse.

Puis il rappelle combien de rébellions ont été menées contre les califes, combien ont été tués. Presque tous - les quatre premiers califes inclus - n’ont été capables de se maintenir au pouvoir qu’en ayant recours à la violence. La plupart se sont comportés comme des « fauves sanguinaires », qui finissaient par tuer tous ceux qui risquaient de « se soustraire à leur obédience » ou de remettre leur pouvoir en cause.

Hantés par le même souci, ils ont étouffé les sciences humaines et les théories de l’Etat, et cela malgré l’existence pour les musulmans d’une grande urgence à trouver des voies et des moyens d’empêcher tout abus de pouvoir. Que les souverains aient été si dominants et répressifs vis-à-vis de leurs sujets n’est dû finalement, selon Abderraziq, qu’au fait que l'islam « est la religion qui ne s'est pas contentée d'enseigner à ses adeptes l’idéal de la fraternité et de l'égalité, de leur inculquer la doctrine selon laquelle les hommes sont égaux “comme les dents du peigne” [...] Non ! L’islam ne s’en est pas tenu à un enseignement théorique et détaché de ces principes. [...] Leur État n’a pu se constituer que lorsque les conditions ont été réunies où un fidèle quelconque pouvait interpeller le calife du haut de sa tribune et lui dire : “Si nous avions trouvé en toi une déviation, nous l’aurions redressée par nos épées !” Ces hommes avaient donc appris à croire en la liberté comme en leur religion, à en jouir dans leur vie de tous les jours, à refuser de se soumettre à un être autre que Dieu, à s'adresser directement à Dieu conformément à leur foi au cours des cinq prières quotidiennes… Aussi était-il naturel qu’ils ne puissent admettre d’adopter les attitudes de soumission qu’exigent les rois de leurs sujets, à moins d’y être contraints par la force, et d’y être astreints sous la menace imposante de l’épée. »

Finalement, Abderraziq finit même par prouver que personne n’a le droit d’appliquer les lois religieuses à une personne sans que celle-ci ne l’exige explicitement par son libre désir. Dans maintes pages, il prouve qu’un être humain n’a pas le droit de mettre en cause la religiosité d’un autre être humain. Car croire ou ne pas croire en Dieu est une affaire entre Dieu et son sujet.

Ainsi, et dans ce contexte, l’idée de séparer les pouvoirs, que jadis une seule personne tenait en main, se présente être un vrai coup de génie. Ce principe, qui est devenu l’un des mécanismes centraux de la démocratie, poursuit comme but ultime de réduire la capacité d’un représentant du peuple à abuser de son pouvoir pour opprimer le peuple. Pour pouvoir garantir la liberté politique et la liberté de ne pas être poursuivi arbitrairement, le pouvoir doit être divisé et dispersé, de façon à ce qu’il ne s’accumule plus entre les mains d’une seule personne, qui pourrait en abuser au profit de son propre intérêt. Charles de Montesquieu proposa de partager le pouvoir en trois puissances : la puissance législative, la puissance exécutrice et la puissance judiciaire. Il décrit ce principe dans son ½uvre « De l’Esprit des Lois » (chapitre VI, « De la Constitution d’Angleterre ») :

Lorsque, dans la même personne ou dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté ; parce qu’on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques, pour les exécuter tyranniquement. Il n’y a point encore de liberté, si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice. Si elle était jointe à la puissance législative, le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire ; car le juge serait législateur. Si elle était jointe à la puissance exécutrice, le juge pourrait avoir la force d’un oppresseur. Tout serait perdu, si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des lois ; celui d’exécuter les résolutions publiques ; et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers.
Charles de Montesquieu, De l’Esprit des Lois.

Au fur et à mesure que les expériences faites se sont multipliées et se sont concrétisées, de plus en plus de moyens ont été conçus pour disperser le pouvoir. Les plus importants sont : la décentralisation du pouvoir par l’établissement d’un système fédéral, ce qui implique l’extension de la pratique démocratique jusqu’au niveau communal, augmente l’autodétermination des régions et constitue un nouveau contrepoids au pouvoir central ; la mise en place d’une cour constitutionnelle qui veille à ce que les principes acquis dans la constitution ne soient pas transgressés par l’adoption de lois les contredisant ou transgressant les libertés garanties.

En d’autres termes, les plus importantes prérogatives du pouvoir, qui dans le passé s’accumulaient entre les mains d’un monarque, d’un tsar, d’un calife, d’un sultan ou d’un empereur, soit un absolutiste ou un autocrate, ont été dispersées sur trois institutions différentes. Jusqu’à ce point, on ne peut rien trouver dans les dogmes de l’islam qui pourrait s’opposer à un tel principe, beaucoup plus apte à contraindre la personne au pouvoir à se mettre au service du peuple en toute justice possible.

Reste que ce principe, même dans les démocraties traditionnelles, n’a pas encore été réalisé conséquemment. Dans la plupart des démocraties occidentales, la puissance judiciaire peut-être considérée comme indépendante. Celle-ci pourtant ne l’est définitivement que si son institution est totalement indépendante de l’exécutif, c’est-à-dire si les juges ne sont pas des subordonnés d’un ministre, d’un premier ministre ou d’un président. Un conflit d’intérêt persiste dans les pays où le procureur est soumis à l'exécutif, car cette puissance pourra en user pour poursuivre illicitement l’opposition, ou alors empêcher sa mise en action si un responsable du gouvernement se rend coupable d’une infraction. Pour ce qui est de la séparation de l'exécutif et du législatif, l’idéal est encore loin de pouvoir être considéré comme trouvé. Bien que, théoriquement, les députés ne sont engagés qu’a leur conscience, le gouvernement, constitué par le parti majoritaire, soumet souvent ses députés à des pressions pour voter selon les désirs des dirigeants du parti, ce qui n’est pas bon dans les cas où les décisions sont dictées par le populisme ou l’intérêt personnel de certains dirigeants, ou que de bonnes propositions de l’opposition ne sont contrecarrées que parce que l’opposition les a proposées. Le grand défi consiste à surmonter ces défauts sans bloquer la capacité d’un gouvernement à pouvoir aboutir à des décisions. Une solution possible, mais qui souffre encore de ne pas avoir été bien analysée, pourrait consister en ce qu’une moitié des députés élus émane des partis, et qu’une autre moitié soient des personnes indépendantes sans affiliation à un parti politique. Reste que l’aspect de devoir avoir recours au conseil de divers experts sur un sujet ne devrait pas être facultatif mais institutionnalisé.

En particulier dans les rangs des salafistes, comme Ansar al-Charia, Hizb ut-Tahrir et tout les groupes affiliés à al-Qaida, on remarque une idéalisation du califat et le désir ardent de vouloir le réintroduire dans sa forme absolutiste. Ici, seule une campagne de démystification avec l’aide d’historiens peut contribuer à surmonter les fausses attentes.

Cette même idéalisation, mais d’une façon plus subtile, de vouloir le rétablir -- avec certes de petites retouches plutôt cosmétiques --, se trouve dans les rangs des Frères musulmans néosalafistes, dont Ennahdha fait partie. Rached Ghannouchi est membre du regroupement international des Frères musulmans, selon ses propres dires, et de l’IUMS (l’ « International Union of Muslim Scholars »), présidée par Youssouf al-Qaradhawi. De même, il est membre de l’ « European Council for Fatwa and Research » (ECFR), présidé aussi par Youssouf al-Qaradhawi. Ces organisations ne rassemblent que des représentants du courant néo-salafiste de la confrérie, et pas du tout les représentants des institutions traditionnelles, à moins que ceux-ci aient changé de camp. Les précautions à prendre consistent dans le fait que la confrérie envisage apparemment la conception de la séparation des pouvoirs, mais plutôt superficiellement. Mawdudi, un des plus importants théoriciens des Frères musulmans, théologue deoband et initiateur de la Jamaat-i-Islam indo-pakistanaise, a bien adopté le principe de la séparation des pouvoirs, sauf qu’il exige que les trois puissances (législative, exécutive et judiciaire) soient soumises à l’autorité du chef d’Etat, ce qui annule le principe même de la séparation des pouvoirs.

Nawaat

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