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Ce plan social qu’on veut cacher

Le 20 août, le chômage technique des ex-employés de l'usine de Michelin prendra fin. Partis en vacances forcées avec des promesses, les 620 employés n'ont toujours incertitains sur leur avenir au sein de Cevital. Le 10 juin, tout sourire, les deux PDG de Michelin Algérie et de Cevital annoncent un nouveau «partenariat industriel». Le groupe algérien acquiert 67% de Michelin. Les déclarations à la presse sont positives. «C'est une solution socialement responsable», martèle-t-on. Personne ne sera laissé sur le carreau. Mais sur le parking de l'usine, les employés déchantent. Leur avenir est déjà tracé. On ne leur a pas demandé leur avis. Ils ont l'impression d'avoir été bernés par Michelin. Et pour cause, ce «partenariat» a toutes les caractéristiques d'un plan social. La production va s'arrêter «Si vous établissez un partenariat industriel solide, c'est pour poursuivre l'activité, non?», lance un employé. Or, l'usine de Michelin à Bachdjerrah, dans un quartier populaire de la capitale, va s'arrêter. Mardi, les ouvriers, qui ont passé l'été au chômage technique, vont reprendre la production de quelques pneus pour honorer des contrats passés avec des entreprises et institutions algériennes. Mais le 31 octobre, les machines seront démontées. Issad Rebrab, PDG de Cevital, a d'ailleurs affirmé aux médias sa volonté de construire sur ce site un parking et un supermarché. La majorité des ouvriers vont partir La continuité devait primer pour les 640 employés qui devaient tous être «repris» par le nouveau partenaire, Cevital. «Chaque employé de Michelin aura à choisir entre l'offre de Cevital et intégrera une de ses unités de production ou centres administratifs ou logistiques, ou réaliser un projet professionnel», avait expliqué Igor Zyemit, le directeur général de Michelin Algérie. «Au terme de l'accord, une offre d'emploi sera faite à chaque employé», avait-il ajouté. Mais la réalité est un peu moins rose. «Cevital a présenté ses activités par téléphone aux ouvriers et a organisé des visites de ses usines de Larbaâ, Sétif, Bordj Bou Arréridj et Bouira», révèle un employé. «Ils ont proposé aux agents de production des salaires de 20 à 30% inférieurs à ceux de Michelin», renchérit un de ses collègues. «Quand on connaît les difficultés pour trouver un logement, pensez-vous vraiment qu'un ouvrier va faire déménager toute sa famille à Sétif pour un poste moins payé ?, ajoute-t-il. Tout cela va pousser les employés à prendre les indemnités.» Un autre confirme : tous ses collègues ont l'intention de prendre la prime proposée. Car l'offre est alléchante: entre 13 et 19 mois de salaire, en fonction de l'ancienneté. Mais ce qui confirme que les ouvriers ne pourraient de toute façon pas être embauchés, c'est que Cevital n'a pas de «trou» dans ses besoins en personnel. «Il n'y a pas de besoin de main-d'oeuvre équivalent à 400 personnes, dans aucune entreprise du groupe», affirme un employé du groupe Cevital. C'est ce qui explique que ceux que l'on appelle, chez Michelin, les «collaborateurs», c'est-à-dire les ingénieurs et les membres de l'administration liés à l'activité de production, n'aient pas de proposition concrète d'emploi. «Ils ont passé des entretiens avec les DRH des différentes entreprises, mais on ne leur propose aucun poste à l'issue des rencontres. Normal, ils n'ont pas de boulot à donner !», explique un employé. Michelin a tenté de contourner le droit du travail Il reste un dernier groupe d'employés, les commerciaux. Chargés de la vente des pneus fabriqués, ils sont une cinquantaine. Ces salariés là sont en colère. Comme Cevital s'est engagé à poursuivre la commercialisation des pneus Michelin pendant trois ans, l'équipe chargée du commerce, de la logistique et des finances a été maintenue en poste. Le 10 juin dernier, on les informe qu'ils travailleront sous la bannière algérienne et qu'ils percevront une prime. Surprise, leur prime est inférieure à celle proposée à leurs collègues ouvriers. «Alors qu'un ouvrier, qui a moins de 4 ans d'ancienneté et qui décide de rester chez Cevital, percevrait une prime équivalente à 11 mois de salaire, un commercial, qui a la même situation toucherait une prime équivalente à 4 mois», développe un commercial. Ces propositions de primes, officielles, ont été envoyées par la direction de Michelin à l'inspection du Travail. Mais pour obtenir cette prime appelée «indemnité de rupture», les commerciaux devaient attendre deux années. «C'était en fait une manière de nous forcer à rester deux ans chez Cevital», dénonce un autre commercial. Lorsque les employés en colère s'organisent en syndicat et informent l'inspection du Travail, la direction de Michelin évoque une «erreur». La prime de «rupture» devient une prime de «fidélité», et Michelin accepte de verser, l'argent en trois parties : un tiers en juillet 2013, un deuxième tiers un an plus tard, et le troisième en 2015. Le 31 juillet, les commerciaux ont constaté sur leur compte en banque que le virement du premier tiers avait été fait. «Mais on n'est pas d'accord, s'emporte le représentant syndical, Omar Saïd-Zouaoui, nous voulons être traités à égalité avec les autres employés de Michelin.» Les commerciaux peuvent désormais réciter le code du travail par c½ur. Certains, inquiets, dorment mal la nuit. Mais ils ne lâcheront rien, «par principe». «Michelin a voulu prendre les décisions sans nous consulter, et passer en force. Nous n'allons pas nous laisser faire», affirme l'un des concernés. Le sentiment d'injustice est d'autant plus fort que lorsque au mois de juin, les salariés ont demandé à être reçus par le PDG pour une séance de travail, il leur a répondu que cela était impossible, parce qu'il «partait en vacances et qu'il ne revenait pas avant le 18 août». Sauf que depuis, les employés, constitués en syndicat, ont saisi l'inspection du Travail. «C'est la seule manière d'obtenir une réponse», peste l'un des commerciaux. Mais surtout, ils savent qu'Igor Zyemit est rentré en Algérie, sans pour autant les recevoir. «Le pire dans tout ça, c'est que Michelin veut nous faire croire que nous sommes gagnants dans l'affaire, parce que nous gardons notre boulot, c'est insupportable», s'emporte-t-il. La question des salaires des commerciaux n'est toujours pas tranchée. Michelin payait ses employés entre 38 000 et 40 000 DA pour un opérateur et 80 000 DA pour un commercial. «Cevital ne paiera jamais ça, s'inquiète un commercial. S'ils réduisent mon salaire, je démissionnerai.» Même si leur mobilisation paye, les salariés n'ont pas le moral. «J'ai failli faire une dépression», avoue un jeune salarié. «Il faut nous comprendre : on avait un CDI, un bon salaire, on faisait des projets pour des vacances et tout s'écroule», renchérit-il. Tout était planifié Les employés sont certains aujourd'hui : tout était calculé. Depuis 2011, le pneu qui représentait 80% de la production d'Alger n'était plus fabriqué. «On se doutait bien que l'usine n'était plus du tout rentable dans ces conditions.» Les salariés entendent parler de la stratégie internationale de Michelin, qui consiste à faire un maximum d'économies pour investir dans un immense projet en Inde. «Cela fait deux ans que Cevital et Michelin organisent des réunions à Paris», indique l'un d'eux. «Quand ils ont choisi Cevital pour partenaire, ils savaient bien que l'activité ne durerait pas», ajoute un autre. Cevital s'est déjà occupé de gérer la commercialisation de deux sociétés étrangères de pneus, Goodyear et une entreprise chinoise. Dans les deux cas, les deux entreprises ont fini par déposer le bilan. «Leur objectif était de fermer l'usine sans faire de bruit. Ils ont monté toute une stratégie (stratagème). Le chômage technique, c'était pour qu'on ne se mette pas en grève», soupire l'un des employés. Il leur reste, malgré tout, deux petits espoirs. D'abord, l'accord signé en juillet qui permettait à Cevital de prendre 67% des parts de Michelin a été bloqué. «L'enregistrement notarié du document a été gelé», affirme un salarié. Et surtout, les employés ont un atout à faire valoir à Cevital : «Nous sommes bien formés, nous connaissons le marché. Sans nous, Cevital ne peut rien faire avec les pneus.»

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