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Odinga, le candidat kényan défait, s'essuie les yeux, à Nairobi, Kenya, le 31 décembre 2007. REUTERS/Thomas Mukoya
Odinga, le candidat kényan défait, s'essuie les yeux, à Nairobi, Kenya, le 31 décembre 2007. REUTERS/Thomas Mukoya

Ils sont venus, ils ont voté, ils ont perdu

L’Afrique n’engendre pas que des élections truquées, des mauvais perdants et des opposants outragés. Les scrutins apaisés, les opposants responsables et les présidents courageux montrent de plus en plus fréquemment l’exemple d’une Afrique où la démocratie n’est pas un vain mot.

Entre les autocrates à vie, les opposants prêts à tout pour arriver au pouvoir ou les élus incapables de supporter une défaite sans crier à la fraude, les images politiques venues d’Afrique laissent peu de place aux exemples positifs. Lorsque l’on est dans l’opposition, il est de bonne guerre de crier au loup afin d’attirer l’attention sur les fraudes réelles ou présumées, sur son triste sort et sur l’état pitoyable de la démocratie dans son pays. C’est bien plus facile que d’analyser sa propre stratégie, reconnaître ses carences; en un mot faire son autocritique.

Beaucoup d’opposants africains succombent à cette facilité, d’autant que la posture de victime reçoit souvent un écho favorable en Occident, où il se trouvera toujours des âmes compatissantes pour plaindre et réconforter les brimés de la «démocrature».

L’élection présidentielle en Guinée

De même, lorsque l’on arrive au pouvoir, il est devenu courant de tout faire pour s’y maintenir —quitte à violer les règles. Les techniques de fraude sont désormais extrêmement sophistiquées, et tout président un peu au fait des relations internationales sait se constituer un réseau d’amitiés qui lui garantira de solides appuis en cas de contestation électorale, voire même un bouclier contre les sanctions internationales.

Pourtant, avec une moyenne de 8 à 10 élections par an, l’Afrique ne subit pas que des hold-up électoraux —loin de là. En novembre 2010, Cellou Dalein Diallo, candidat malheureux à l’élection présidentielle en Guinée, a reconnu sa défaite face à Alpha Condé en ces termes:

«Notre attachement à la paix et à la Guinée une et indivisible nous commande d’étouffer notre frustration et nos souffrances pour rester calmes et serein et d’éviter toute forme de violence. La victoire et la défaite sont constitutives de la vie, comme nous l’enseigne la religion. Contenons notre amertume électorale par la légitime fierté de représenter, malgré les fraudes et les répressions, près de la moitié des suffrages validés.»

Un discours d’autant plus courageux qu’une bonne partie des dirigeants de l’UFDG (la formation de Cellou Dalein Diallo) criaient à la fraude et menaçaient de soulever le pays si justice ne leur était pas rendue. Certains de ces cadres prédisaient même une mort politique à leur chef s’il baissait les armes et acceptait le verdict des urnes. Pourtant, dès le lendemain de cette annonce, Cellou Dalein Diallo recevait un concert de louanges d’Afrique et d’ailleurs. Il est vrai qu’entre temps, la Côte d’Ivoire donnait le triste spectacle d’une classe politique incapable de chasser ses vieux démons, s’enfonçant dans une crise postélectorale qui risque fort de ruiner un peu plus le pays.

Finalement, la seule question qui importe à l’opposant guinéen est de savoir s’il sera élu un jour et dans quelles conditions. En reconnaissant sa défaite, et en privilégiant l’intérêt national au détriment de son intérêt particulier, il a indéniablement posé les bases éthiques des prochaines consultations électorales.

Ce qui a conduit le président sénégalais, Abdou Diouf, à reconnaître sa défaite en 2000 face à Abdoulaye Wade est d’un autre ordre. On peut parler dans son cas d’usure du pouvoir. L’homme avait fait une campagne électorale convenue et routinière et, davantage que lui, c’est son entourage qui semblait convaincu de la nécessité de se battre dans l’arène politique. Selon certains observateurs, c’est même pour couper court aux velléités de certains caciques socialistes de changer les résultats du vote que le président Diouf se serait empressé de reconnaître sa défaite. Ce faisant, il a offert à la démocratie sénégalaise sa première alternance «gauche droite», et à son pays une réputation démocratique à faire pâlir d’envie bien des démocraties proclamées.

Un autre pays fait figure de bon élève dans la classe démocratique africaine: le Bénin. Fait surprenant, c’est un militaire, marxiste-léniniste de surcroît, qui a ouvert la voie du multipartisme. Mathieu Kérékou n’est pas particulièrement réputé pour son sens du dialogue lorsqu’il prend le pouvoir en octobre 72. La France, l’ancienne puissance coloniale, mais aussi les voisins du Bénin sont soulagés de voir un militaire mettre fin à une instabilité politique chronique. Aux yeux de l’extérieur, Kérékou peut donc rester assis sur le trône aussi longtemps qu’il le souhaite. Pourtant, la chute du mur de Berlin, le discours de La Baule de François Mitterrand (prononcé en juin 1990) —en un mot, les conditions exogènes— vont transformer «l’aigle de Natitingou» en un rossignol de la démocratie.

En 1989 il renonce au marxisme-léninisme, un an plus tard il accepte le principe d’une conférence nationale, encore douze mois et il est battu lors de l’élection présidentielle de 1991 par Nicéphore Soglo. Kérékou s’en remettra très vite. Il a beaucoup fait pour la démocratie au Bénin, et celle-ci lui offre un superbe retour sur investissement. Cinq ans plus tard, il est réélu triomphalement.

Parfois donc, le jeu vaut le coup d’être joué jusqu’au bout, et un revers, aussi cruel soit-il, ne signifie pas la fin d’une carrière. Même dans les pays où la démocratie n’est pas le plat national, il existe des scénarios politiques à rebondissement. C’est le cas du Congo Brazzaville. Denis Sassou Nguesso perd le pouvoir en 1992 à la faveur de Pascal Lissouba, au premier tour d’une élection présidentielle qu’il croyait pourtant remporter les mains dans les poches. Il se retire sans broncher et s’exile en France. Mais on peut être bon perdant un jour, et mauvais perdant le lendemain.

C’est ce qui arrive avec Denis Sassou Nguesso. Cinq ans après sa défaite, c’est par les armes qu’il reconquiert Brazzaville, bien aidé en cela par une Françafrique inquiète pour la pérennité de ses intérêts pétroliers. Selon les confidences d’un confrère qui l’a approché durant sa traversée du désert, Denis Sassou Nguesso aurait amèrement regretté son acceptation de la défaite électorale en voyant comment Gnassingbé Eyadéma, au Togo, ou Lansana Conté, en Guinée, s’y prenaient pour s’accrocher à leur siège.

L’exemple ultime d’une saine gestion des humeurs postélectorales vient d’un pays où le contrôle institutionnel sur le jeu politique est particulièrement sophistiqué: l’Afrique du Sud. Contesté de toutes parts en raison de luttes fratricides internes à l’ANC, le président Thabo Mbeki démissionne le 21 septembre 2008. Deux jours plus tard, le parlement avalise cette démission. Qui a entendu Thabo Mbeki broncher? Qui a entendu les Sud-africains se plaindre?

Alex Ndiaye

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Alex Ndiaye. Journaliste sénégalais, il est spécialiste de l'Afrique.

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