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Alassane D. Ouattara deux ans après : détermination économique et flexibilité politique (2/2)

Linas-Marcoussis. En région parisienne. C'est là que, les 15-16 janvier 2003, au lendemain de la partition de la Côte d'Ivoire à la suite des événements du 18-19 septembre 2002, ont été signés les accords politiques visant à mettre fin à la confrontation entre le Nord et le Sud. Sous l'autorité de trois personnalités : le Français Pierre Mazeaud, le prestigieux juriste sénégalais Kéba Mbaye, l'ancien premier ministre ivoirien (sous Robert Gueï) Seydou Diarra (qui deviendra le premier Premier ministre de la transition).

Dix signataires : FPI, MFA, MJP, MPCI, MPIGO, PDCI-RDA, PIT, RDR, UDCY, UDPCI. Et au titre de ces partis on retrouve Alassane D. Ouattara (pour le RDR), Henri Konan Bédié (pour le PDCI-RDA), Guillaume Soro (pour le MPCI) et... Pascal Affi N'Guessan (pour le FPI). Affi N'Guessan fait justement partie du « groupe des 14 » récemment mis en liberté provisoire (cf. LDD Côte d'Ivoire 0412/Mercredi 7 août 2013). Et si ADO entend le ramener dans le jeu politique ivoirien c'est qu'il considère que le parti de Laurent Gbagbo est « l'expression d'un courant politique ». Mais aussi qu'il a besoin, pour faire passer sa loi sur la nationalité (cf. LDD Côte d'Ivoire 0413/Jeudi 8 août 2013) de tous les signataires des accords de Linas-Marcoussis. Il l'a dit lors de son entretien avec les journalistes de la RTI au soir de la célébration de l'anniversaire de l'indépendance, le mercredi 7 août 2013. Bien joué.

Il gomme les événements dramatiques de la « post-présidentielle » (2010-2011), l'accord de Ouagadougou (2007) et revient aux fondamentaux (2003). L'occasion, pour lui, de remettre les signataires de l'accord de Linas-Marcoussis (dit aussi « accord de Kléber ») face à leur responsabilité. Dans le même temps, il dissocie Affi N'Guessan des Gbagbo (on sait qu'en 2003 Laurent et Simone avaient considéré que cette signature avait été obtenue sous contrainte et était nulle et non avenue). Bien sûr, les accords de Linas-Marcoussis ne sont pas aussi précis que l'affirme ADO sur la question de la nationalité. Mais, dans cette affaire, l'esprit vaut mieux que la forme. Et l'esprit de Linas-Marcoussis c'est celui de la paix et de la réconciliation. Dix ans plus tard, en la matière, beaucoup reste à faire. Et puis, en 2003, il y avait là, aussi, Bédié et Soro. Autant dire qu'ADO entend mouiller tout le monde. Bédié est enclin, aujourd'hui, après s'être engagé à soutenir ADO en espérant que celui-ci devrait le soutenir quand il affronterait Gbagbo au second tour de la présidentielle (mais c'est l'inverse qui s'est produit), à jouer solo, tandis que Soro préside l'Assemblée nationale. Autant dire que Linas-Marcoussis permet le verrouillage du débat. Ce qui ne plaira pas à tout le monde...

Si la loi sur la nationalité risque d'être une épreuve pour le pouvoir, la loi sur le foncier rural ne sera pas, non plus, une partie de plaisir. Mais là encore, ADO rappelle qu'elle existe « depuis 1998 », qu'elle est « consensuelle » dès lors que siégeaient à l'Assemblée nationale le PDCI-RDA, le RDR et le FPI. C'est Emile Brou (PDCI-RDA) qui présidait l'Assemblée nationale (il avait pris la suite de Charles Bauza Donwahi décédé le 2 août 1997) tandis qu'une certaine Simone Gbagbo figurait parmi les vice-présidents. Dix années avaient été fixées pour que la loi soit mise en application. Elle ne le sera jamais. ADO le dit sans ambages : « Tout le monde sait l'origine des problèmes de la Côte d'Ivoire. C'est celui de la nationalité et du foncier. La loi n'est pas appliquée ». Il entend en demander l'extension. Au passage, il rappelle que « mis au pouvoir » par une « coalition » et il « souhaite que cette coalition tienne ».

Flexible sur le politique, sans jamais citer qui que ce soit, qu'il s'agisse de ses partenaires, de ses adversaires ou de son gouvernement (même le premier ministre, Daniel Duncan Kablan, passe à la trappe), ADO prône une extrême détermination en matière économique. « Je considère que ma carrière a été bâtie sur ma crédibilité, ma bonne gouvernance. Je n'hésiterai pas à prendre des décisions qui sont de l'intérêt de l'Etat si c'est urgent et que cela nous permet de réaliser les objectifs que nous nous sommes fixés », répond-il quand ses interviewers font état du nombre de marchés passés de gré à gré (sans évoquer, d'ailleurs, la polémique avec son ministre Jean-Louis Billon au sujet de l'attribution au groupe Bolloré du deuxième terminal à conteneurs du port d'Abidjan). Dans ce domaine des engagements économiques, pas d'état d'âme. Il avait promis 1 million d'emplois nouveaux pour les jeunes en cinq ans. Pour l'instant, ça ne marche pas. Mais il entend être « transparent » sur le sujet.

C'est d'abord que « les engagements [ont été pris] sur la base d'une situation normale » ; or, « moi j'ai trouvé une situation anormale que je dois corriger ». Par ailleurs, souligne-t-il, il y a un problème d'adéquation entre la formation des jeunes et les emplois créés : ils n'ont pas le niveau ou n'ont pas choisi la bonne filière. Du coup, là où on attendait ADO - l'économique - la Côte d'Ivoire est en panne. Enfin, pas vraiment. Selon lui, en deux ans, il a « effacé les effets de [la] période de destruction de la richesse nationale ». Bien sûr, il n'a pas encore résolu la question sociale primordiale : celle du niveau de vie des populations et notamment des plus pauvres. Mais pour lui la solution tient en un mot : « croissance ». « La croissance va aider à régler les problèmes de la population », dit-il. Plus de personnes actives au sein de la famille et, hop, le problème est réglé. La vie chère et le coût des produits de base ?

Le « contrôle des prix » - l'expression est de lui - va être opéré à la mode libérale façon FMI : produire plus pour faire baisser les prix. Résultat : d'ici 2020, il n'y aura plus que 1 Ivoirien sur 10 qui vivra sous le seuil de la pauvreté contre 1 sur 2 actuellement ; et le salaire mensuel moyen des Ivoiriens sera de « 1 million de francs CFA ». Vivement 2020 ! Autant d'argent en circulation ne devrait pas pour autant accroître le niveau de corruption : ADO a annoncé qu'une « autorité de la bonne gouvernance » sera mise en place d'ici la fin de l'année 2013 et que « ceux qui détournent l'argent de l'Etat doivent être mis en prison ». Reste à savoir où commence le « détournement » des deniers publics dans un pays où les « en haut d'en haut » ont toujours vécu sur un grand pied.

Cette sortie médiatique d'ADO en cette période où, d'ordinaire, la vie politique « suspend son vol », étonnera à Abidjan et ailleurs. Son « circulez, y'a rien à voir », pour ce qui est des deux sujets cruciaux que sont la nationalité et le foncier rural, ne convaincra pas, c'est certain, ses interlocuteurs politiques qui n'ont pas hésité, par le passé, à mettre le feu au pays au nom, justement, de la nationalité et du foncier rural. Même s'il est convaincu du bien fondé de sa réflexion politique et de « l'incontournabilité » de ses références historiques (que tout le monde a oubliées) : 1998 et 2003, même s'il fait preuve d'une remarquable flexibilité politique quelque peu machiavélique, il va rapidement être rattrapé par la façon d'être de la classe politique ivoirienne : « Il est urgent de décider de ne rien décider dès lors que la décision sera source de contradictions insurmontables » ! Le drame avec Ouattara c'est qu'il pense que la bonne décision est celle qui consacre la raison. Si tel était le cas, la Côte d'Ivoire ne serait pas dans l'état où elle est aujourd'hui. La preuve en est que le chef de l'Etat dit, lui-même, qu'il a trouvé le pays dans une « situation anormale » qu'il doit « corriger ».

Cette « anormalité » est cependant le résultat d'une gestion qui, depuis plus de vingt ans maintenant, a été assurée par le PDCI-RDA et le FPI, certes, mais aussi Houphouët, Bédié, Gueï, Gbagbo et les autres. Sans oublier que, depuis tout ce temps, lui aussi est sur le devant de la scène. L'état de grâce, relatif d'ailleurs, qu'ADO a connu au cours des trente mois passés risque de céder la place à l'état... d'urgence. Urgence de rompre avec cette politique de substitution que mène la « présidence de la République » stricto sensu qui pense que le volontarisme peut tenir lieu de vie politique. Pas sûr que les « politiques » ivoiriens acceptent d'être empêchés de débattre, au nom de la raison, sur des thèmes fondateurs de la République. Sauf à considérer qu'il s'agit, alors, de la... raison du plus fort.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

Le Faso

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Alassane

Lefaso.net

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