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Mali : Ben alors, c'était pas si terrible… !

Une élection présidentielle ordinaire ? Quinze jours se sont écoulés entre le premier et le deuxième tour ; les résultats de ce premier tour ont été sans surprise majeure : Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) en tête ; Soumaïla Cissé en challenger. Même l'annonce officielle (tardive, trop tardive) des résultats, tout juste à la veille du deuxième tour, n'a pas donné lieu aux débordements redoutés (et habituels) ; un deuxième tour sous la pluie, sans mobilisation exceptionnelle des électeurs (mais pas non plus de démobilisation excessive).

Ce qui n'était pas faisable a été fait ; et plutôt bien fait. Et même le choix laissé aux électeurs entre IBK et Cissé n'est pas déshonorant pour la classe politique malienne. Et pendant toute cette période, pas un coup de feu, pas une bombe, pas une seule prise d'otage, pas l'ombre d'une menace islamiste... A croire que pendant dix-huit mois rien ne s'est passé au Mali : pas de « guerre » déclenchée par le MNLA, pas de coup d'Etat militaire, pas de chute d'un régime en place depuis dix ans et qui se préparait à passer la main légalement, pas d'occupation de plus de la moitié du territoire par des « islamistes radicaux » et autres « terroristes », pas d'intervention militaire française de grande ampleur, pas de missions des Nations unies pour stabiliser le pays, pas de médiation burkinabè... Tout ça pour ça : une élection présidentielle ordinaire !

Ne boudons pas notre plaisir. Pour une fois qu'on nous promet le pire et qu'on offre le meilleur, il faut s'en réjouir. Mais on aurait tort de croire, du même coup, que la situation du Mali est normalisée. Et que le prochain mandat présidentiel sera un mandat « ordinaire ». Loin de là. D'ailleurs, Alassane D. Ouattara, qui sait ce que c'est que d'être un président de la République « post-crise », l'a dit lors de son entretien à la RTI le mercredi 7 août 2013 : « A mon humble avis, j'ai eu à le dire aux différents candidats, c'est que le prochain candidat malien sera à nouveau un président de transition. Il faudrait que la personne qui sera élue travaille avec tout le monde, y compris le Nord du Mali ».

Autant dire qu'il faut « jeter aux orties » les promesses de la campagne électorale sur les centaines de milliers d'emplois créés, une DDR (démobilisation/désarmement/réinsertion) facile, une restructuration de l'armée rapide, une remise en route de l'administration, la réconciliation politique, la santé gratuite, l'école pour tous, etc. Abidjan, qui a des moyens économiques et financiers bien plus considérables que Bamako, « rame » et ADO a d'ores et déjà réclamé un deuxième mandat au cours duquel, c'est promis, on pourra chanter « Tout va très bien Madame la Marquise »... !

En cette soirée de dimanche 11 août 2013, sur Africa 24, la « spéciale » élection présidentielle malienne, propose un best-off des déclarations des deux candidats. Aucun ne dit la vérité. Non pas qu'ils mentent ; mais le Mali ressuscité qu'ils évoquent est éloigné de la réalité du terrain. La meilleure preuve en est que l'administration actuellement en place, malgré les moyens mis en ½uvre et après les cafouillages du premier tour, n'a pas été plus performante, loin de là, dans l'organisation du deuxième tour dans les camps et là où réside la diaspora. Ce n'est pas, d'ailleurs, qu'une défaillance de l'administration. C'est aussi l'expression de la réalité d'un pays où la majorité de la population est encore analphabète. Paris, via son ministre délégué au développement, Pascal Canfin, peut bien s'emballer sur le fait que les Maliens sont largement équipés en téléphones cellulaires et qu'ils vont pouvoir ainsi dénoncer les « errements » de l'administration, ce n'est pas pour autant que la population est championne des NTIC !

Dans quelques jours, on connaîtra le nom du nouveau président de la République du Mali. Il ne tardera pas, sans doute, à prêter serment (ce qui va obliger les chefs d'Etat de la région à interrompre leurs congés). Dioncounda Traoré pourra ranger, définitivement, ses écharpes blanches : fin de la représentation. Quid des prédécesseurs, Alpha Oumar Konaré (AOK) et Amadou Toumani Touré (ATT) ? Ils ont été, l'un et l'autre, muets tout au long des mois de la « crise malo-malienne ». Pourtant, qui peut penser un seul instant que le Mali d'IBK ou de Cissé ne se fondera pas sur celui d'AOK et d'ATT. Les mêmes peuples, les mêmes tensions ethniques et sociales, les mêmes défis sécuritaires, la même armée, la même administration. En tirant un trait sur son histoire, le Mali risque fort de tirer un trait sur son avenir. Ne reste alors que le présent qui doit beaucoup (pour ne pas dire tout) à la « communauté internationale ».

ADO a raison : le nouveau président du Mali doit être un « président de transition ». Rien de plus. S'il joue au chef d'Etat comme un autre, c'est foutu. Transition n'est pas synonyme, pour autant, d'inaction ; loin de là. Il y a, au sein de la population malienne, une attente et d'innombrables urgences. Le fait que les deux tours de la présidentielle se soient bien déroulés ne doit pas faire illusion. Le Mali est un pays en miettes. Sans Etat, sans armée, sans administration, sans justice, sans unité et sans sécurité. Il risque fort d'être, aussi, un pays sans Histoire. Or ce sont les leçons de l'Histoire que le futur président de la République devra retenir. Le Mali est, en Afrique de l'Ouest, le territoire le plus complexe par sa diversité humaine, culturelle et institutionnelle. La population a vécu, à juste titre, comme une humiliation les événements qui se sont déroulés en 2012 et 2013. Les candidats à la présidentielle ne s'y sont pas trompés. Leur programme évoque la nécessité de « restaurer l'honneur » du pays. Cette recherche d'une dignité perdue oblige à l'humilité.

Ni IBK ni Cissé ne sont des hommes neufs. Ni même des hommes jeunes. Ils ont, tous deux, dépassé la soixantaine et IBK commence à flirter avec la catégorie supérieure : celle des septuagénaires ! Ils savent, dans le détail, d'où vient le Mali et pourquoi il se retrouve, aujourd'hui, là où il se trouve. L'un et l'autre peuvent bien assurer, la main sur le c½ur, qu'ils sont des « hommes intègres » et, qu'accédant à la présidence de la République, ils seront particulièrement attentifs à lutter contre la corruption. Vu les véhicules dans lesquels ils ont fait campagne, et les moyens mis en ½uvre, on peut douter qu'il n'y ait pas une étroite connexion entre eux et la nébuleuse affairo-politique au sein de laquelle les diverses mafias maliennes se sont développées. S'il s'agit de gérer le Mali comme il l'a été jusqu'à présent, ce n'était pas la peine de faire une présidentielle pour cela.

On ne changera pas la donne au Mali sans changer les hommes. Ce n'est pas IBK ou Cissé qui, venant d'où ils viennent et s'y étant trouvés bien, qui changeront la donne. Ce n'est pas au sein des partis politiques, qui ont été les fossoyeurs de la démocratie malienne (comme quoi, si le système de parti unique est inique, le multipartisme est une condition nécessaire mais pas suffisante de la démocratie), qu'il faut espérer un sursaut. Ce n'est pas non plus au sein des milieux intellectuels maliens. Plus enclins à être « contre » que « pour », ils surfent avec délectation sur les dérives qu'ils dénoncent, plus encore en France, en Europe et aux Etats-Unis, qu'au Mali. Ailleurs, au moins, ils sont entendus.

Les syndicats, qui ont été en pointe dans la lutte contre le colonialisme puis, trente ans après l'indépendance, contre la dictature de Moussa Traoré, ne sont plus ce qu'ils étaient. Dommage. La « société civile » - malgré les espérances mises en elle -, magma mal défini, n'est pas mieux lotie pour influer sur l'évolution du pays : elle n'a pas pu empêcher la déliquescence de la société malienne si tant est qu'elle en ait jamais eu la volonté.

En cette fin de journée électorale du dimanche 11 août 2013, on a sorti les flonflons. « Le Mali a gagné ! ». Après que la République ait failli se faire mettre une formidable branlée par les « islamistes radicaux » voici tout juste sept mois jour pour jour : c'est le vendredi 11 janvier 2013 qu'a été déclenchée l'opération « Serval » qui a sauvé les fesses de Traoré et des autres. D'où une nécessaire décence ; et, plus encore, la nécessité d'une réelle réflexion sur l'état des lieux du Mali et les voies et moyens à mettre en ½uvre - avec modestie - pour changer la donne.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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