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Jalal al-Digheily, ministre de la Défense du CNT et le commandant Hawzi Boukatif, 1er septembre 2011. AFP PHOTO/ERIC FEFERBERG
Jalal al-Digheily, ministre de la Défense du CNT et le commandant Hawzi Boukatif, 1er septembre 2011. AFP PHOTO/ERIC FEFERBERG

Prêts pour l'après-Kadhafi

En Libye, les planificateurs d'après-guerre sont déjà plus efficaces que l'administration Bush ne l'a été en Irak.

A Tripoli, en ce moment de triomphe spectaculaire, même les plus fervents défenseurs de l'intervention militaire de l'Otan font preuve d'appréhension, de réserve et de prudence. Personne ne veut pécher par excès d'optimisme: les campagnes d'Irak et d'Afghanistan ont porté un coup terrible aux partisans de l'ingérence. Une chose paraît aujourd'hui évidente (si elle ne l'était pas déjà auparavant): les lendemains de conflit sont plus souvent faits de tempêtes que d'accalmies. Et en Libye, la tension pourrait bien dépasser tout ce qu'ont pu connaître les autres pays du Printemps arabe.

Permettez-moi (dans un élan d'espoir sans doute prématuré) de vous donner quelques minces motifs d'optimisme. Voilà quelques mois que je suis les délibérations de la «Task Force de Tripoli». Cette force opérationnelle a été mise en place en avril dernier par le Conseil national de transition (CNT), gouvernement rebelle formé à Benghazi. Elle a pour but de préparer la transition d'avec l'ancien régime de Kadhafi. C'est là l'un des étranges avantages offerts par l'impasse militaire de ces dernières semaines et qui vient de s'achever: la force opérationnelle a eu le temps de se préparer et elle sera prête à agir dès la formation du nouveau gouvernement.

Au fil du temps, les principaux membres de cette force ont quitté Benghazi pour aller s'installer à Dubaï. Lorsque le régime s'est effondré, 70 planificateurs se penchaient déjà jour et nuit sur l'après-Kadhafi. Ce groupe supervisait un réseau composé de centaines de Libyens (des professionnels, pour la plupart) réparti en 17 équipes responsables du maintien de la paix, de l'approvisionnement en eau et en essence, des écoles, etc.

Apprendre du passé

Ils se sont fait le devoir d'étudier les précédents. Sohail Nakhoody, l'ex-chef de cabinet d'Aref Ali Nayed (homme d'affaire libyen ayant dirigé la force opérationnelle, aujourd'hui ambassadeur du nouveau gouvernement auprès des Émirats arabes unis), déclarait:

«L'histoire de l'Afghanistan, de l'Irak, du Kosovo et de la Somalie nous a servi d'exemple».

L'Irak leur a tout particulièrement servi de contre-modèle, notamment quant à la façon de traiter les apparatchiks du régime —autrement dit, «pas de dé-baasification».

Évoquons brièvement l'absurdité totale du processus de planification élaboré par l'administration Bush, qui avait pour but de guider les premiers pas du nouveau gouvernement de l'Irak post-Saddam.

C'est dans le courant de l'été 2002 que le département d'État américain a lancé le projet «Futur de l'Irak», groupe de réflexion réunissant des exilés irakiens, des experts universitaires et des responsables gouvernementaux. Mais lorsque le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld a persuadé George W. Bush de confier le contrôle de l'Irak d'après-guerre au département de la Défense, le gouvernement a mis au rebut l'ensemble des travaux du groupe.

Dans The Assassins' Gate, le journaliste George Packer relate sa rencontre avec un avocat américano-irakien à Bagdad: celui-ci tentait alors (désespérément) d'éveiller l'intérêt du nouveau gouvernement quant au rapport sur la justice transitionnelle (un document de 250 pages élaboré par département d'État)… sans succès.

Le processus de planification a été confié au Bureau de reconstruction et d'assistance humanitaire (BRAH), dirigé par un groupe d'officiers à la retraite, et dont le nom même laissait présager des strictes limites de son mandat. La sécurité ne relevait pas du BRAH —pas plus que la politique ou le gouvernement. Ces questions étaient censées se résoudre d'elles-mêmes. Et comme nous le savons tous, ce ne fut pas le cas.

Organiser l’après-Kadhafi

Les membres de la force opérationnelle de Tripoli sont libyens; leur sens des réalités l'est aussi. Selon Nakhoody, leur but serait de «garantir des conditions de vie normales et la bonne marche du processus démocratique». Au cours des dernières semaines, on leur a confié une tâche d'une plus grande envergure: planifier l'après-Kadhafi sur l'ensemble du territoire.

Nakhoody m'a expliqué que la force opérationnelle avait envisagé une série de scénarios catastrophes (et ce notamment lorsqu'ils ont appris, par l'intermédiaire de diplomates russes, que Kadhafi prévoyait de saccager Tripoli). Des corps de sapeurs-pompiers ont été mis sur pied, et des réserves de pétrole (suffisantes trois ou quatre mois) ont été stockées dans des zones de transit, loin de l'ennemi. Elles pourraient bien évidemment encore s'avérer nécessaires.

Toujours selon Nakhoody, les membres de la force opérationnelle auraient récemment créé une «structure de commandement militaire unifiée» réunissant les brigades de police. Il reconnaît cependant qu'il est difficile de savoir quels chefs de la police de Tripoli ont effectivement combattu aux côtés des forces de Kadhafi; difficile de déterminer dans quelle mesure ils peuvent aujourd'hui compter sur leur loyauté.

Tout cela est-il vrai? J'ai contacté Nayed alors qu'il embarquait sur un vol Tunis-Tripoli; il m'a dit que les «équipes de stabilisation [étaient] déjà sur le terrain» à Tripoli, ainsi que dans d'autres régions du pays, et qu'elles étaient déjà parvenues à étendre la fourniture en électricité et en eau, à rétablir une partie du réseau Internet et à communiquer avec les citoyens par SMS, en leur demandant ne pas se livrer à des actes de représailles.

«Les choses s'améliorent», affirme-t-il d'un ton confiant. J'ai demandé à un haut fonctionnaire américain très impliqué dans le monde politique libyen s'il était d'accord avec cette analyse:

«Je crois qu'une partie du projet est en train d'être mise en œuvre, m'a-t-il répondu, mais je ne peux pas vous donner de pourcentage précis.»

A Bagdad, les Américains n'avaient pu garantir ni la sécurité de la population, ni son accès aux services —et cette erreur les avait condamnés à l'échec. Si l'action du CNT est couronnée de succès —qu'il soit modeste ou non— à Tripoli et ailleurs, sa légitimité en sera fortement renforcée. Un CNT qui, selon les termes du projet de Constitution, devrait prendre les rênes du pouvoir: dans 15 ou 20 mois, une Constitution permanente aura été rédigée, le peuple se prononcera par référendum et un nouveau gouvernement sera élu.

Nayed m'explique que le nouveau gouvernement a besoin de l'argent de l'Occident pour payer les salaires, acheter des médicaments et des vivres, et relancer une économie en berne.

Les représentants du CNT disent qu'ils ne veulent pas d'une force de maintien de la paix sur leur sol (qu'elle vienne des Nations unies ou d'ailleurs) et affirment pouvoir rétablir la sécurité par eux-mêmes. Cette assurance s'avérera-t-elle naïve? Kadhafi et plusieurs de ses fils sont encore dans la nature et pourraient décider de mener un combat d'arrière-garde, comme Saddam. Et si les forces rivales refusent de déposer les armes ou si les milices indépendantes et disparates ne parviennent pas à prendre le contrôle des dépôts d'armes de Kadhafi, il leur faudra peut-être demander l'aide d'une puissance étrangère.

«Le CNT ne doit laisser personne de côté»

Mais si Bagdad nous a appris une chose, c'est que la politique prime sur tout le reste. Un gouvernement qui n'est pas considéré comme légitime ne sera pas capable de garantir la sécurité de ses citoyens. Dès lors, une question des plus fondamentales se pose: comment le CNT , ce groupe fondé à Benghazi et soutenu par l'Europe, peut-il persuader les Berbères, les islamistes, les tribus du Sud et les fidèles de Kadhafi (dans les régions de l'Ouest) qu'il représente la nation libyenne dans son ensemble?

Après tout, l'idée même de «gouvernement légitime» est étrangère à la Libye. Le CNT ne doit laisser personne de côté, et si j'en crois le représentant américain avec lequel je me suis entretenu, le Conseil prend cet impératif «au sérieux». Il souligne que le CNT a pris soin de recruter des rebelles originaires de Misrata et d'autres grandes villes côtières, ainsi que des régions montagneuses (mais à sa connaissance, le Conseil ne comprend aucun représentant des lointaines régions du Sud).

David Rolfes, membre du National Democratic Institute et grand spécialiste des situations d'après-guerre (dans les Balkans, entre autres régions), s'est rendu à Benghazi en avril dernier. De prime abord, les responsables politiques du CNT ne l'ont pas convaincu, mais au final, il explique avoir été «incroyablement impressionné par leur comportement»; et cette estime n'a fait que croître au fil du temps.

Le discours des chefs rebelles est le bon, mais jusqu'ici, ils ont évolué en vase clos —et la force opérationnelle de Tripoli partage ce handicap. Nul ne peut savoir ce que deviendra la Libye dans le tourbillon de l'après-Kadhafi.

Voici une autre leçon inculquée par l'Irak: les dictateurs empoisonnent leur pays. Ils violent l'intimité de leurs citoyens, parasitent leur capacité à faire confiance; à accepter les revers sans sombrer dans la violence; à faire preuve de patience. Kadhafi a monté les Libyens les uns contre les autres pendant 42 ans. Et même si tout se passait finalement comme prévu (ce qui serait proprement miraculeux), la Libye resterait encore longtemps plongée dans le chaos —et ses citoyens se demanderont alors parfois si ce conflit sanglant valait vraiment la peine d'être livré. En Irak, nombre de personnes ont fini par comprendre que leur pays pouvait s'avérer plus terrifiant encore sans Saddam à sa tête.

Me voici, semble-t-il, suffisamment vacciné contre l'optimisme naïf qui me menaçait. J'estime donc pouvoir me permettre ce dernier commentaire: la révolution libyenne fut une aventure bouleversante, une lutte morale saisissante, si bien qu'elle m'a parfois rappelé la guerre d'Espagne. A une différence près: cette fois, les héros ont gagné.

James Traub

Traduit par Jean-Clément Nau

 

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