mis à jour le

Dans l’espace et le temps: La crise qui résiste…

Lorsqu'il évoque, au cours de la séance inaugurale des treizièmes Rencontres Économiques d'Aix «le choc des temps», l'économiste français Jacques Mistral* choisit de réfléchir à haute voix sur une problématique qui interpelle tout le monde, spécialistes, décideurs politiques, managers, simples citoyens, celle de « la crise qui résiste ».

Pour ce membre éminent du Cercle des Economistes, « la crise semble en effet, nous envelopper de toutes parts, c'est devenu un mot valise…». 

« En tant qu'économistes, nous travaillons à la saisir sous forme de concept. Même sans être spécialiste, on sait qu'il existe des explications concurrentes, ou complémentaires, mettant en jeu les excès de la finance, la sous-consommation, les délocalisations, l'épuisement du progrès technologique, le désordre des finances publiques. Autant d'explications a posteriori, mais ce qui est troublant, c'est que, ex ante, la crise était imprévisible. Quant aux remèdes, on ne sait trop à qui se fier: certains recommandent de poursuivre dans la voie de l'austérité; mais, quand on est au fond du trou, le bon sens suggère plutôt que l'on arrête de creuser. Pour d'autres, la règle d'or, en matière de politique macroéconomique, serait désormais d'être «non conventionnel»; autant recommander d'accélérer par temps de brouillard. Le savoir des économistes n'est plus ce qu'il était, un savoir respecté parce qu'opérationnel, mieux, décisionnel. Oui, la crise résiste au savoir des économistes ».

On comprend donc qu'aborder la crise, en tant que concept, c'est lui adjuger quatre déterminations. La première, faite d'une réalité que personne ne saurait nier, veut qu'elle soit inégalement ressentie, se traduisant notamment par les destructions d'emplois, du chômage, etc.

La seconde, c'est l'évaluation et la portée de la crise telle que peuvent le faire les économistes, et comme dit Jacques Mistral, « avec un succès inégal, après la mise en cause des paradigmes anciens, la «nouvelle macroéconomie classique» qui n'a jamais rien eu à dire, et le modèle des marchés efficients qui a conduit au désastre ».

La troisième, c'est ce que ressentent et vivent les «sujets» de la crise, les jeunes qui entrent sur le marché du travail, les quinquagénaires condamnés au chômage de longue durée, les opérateurs qui balancent entre la fermeture et un investissement risqué, les retraités qui voient leurs pensions amputées…

La quatrième et dernière détermination, selon Jacques Mistral, a pour nom le doute, celui sur la capacité des responsables publics et des institutions à mettre en place les solutions à la crise, à définir les politiques salvatrices, etc.

Et la crise, ainsi, apparaît pour ce qu'elle est, «une série de discontinuités», dixit Mistral.

Espace et temps

On ne peut dissocier l'économie de deux concepts fondamentaux, celui d'espace et celui de temps. Jacques Mistral estime ainsi que : «L'économie a un lien étroit avec l'espace: la tragédie du Rana Plazza, (l'effondrement d'un immeuble à Dacca au Bangla Desh, causant plus de 1500 morts, NDLR), a récemment rappelé à quel point nos conditions de vie étaient désormais le reflet d'une géographie mondiale. Depuis deux décennies, il n'est en effet question que de «mondialisation». La diffusion aux pays «émergents» d'un modèle de croissance que l'on avait cru réservé aux «pays avancés» est certainement le phénomène le plus frappant au tournant du XXè et du XXIè siècle». «…mais la crise à ce jour, n'est pas une crise de la mondialisation: nous ne sommes pas comme dans les années trente, dans la spirale dépressive du protectionnisme et des dévaluations compétitives. En fait, si l'économie a bien un lien étroit avec l'espace, elle a un lien encore plus intime avec le temps. la quintessence de l'économie, c'est la croissance, c'est-à-dire la dynamique; ce sont les anticipations, c'est-à-dire la projection dans le futur».

Et lorsque survient la crise, tout s'effondre, et comme le dit Mistral, « c'est une situation où l'économie de marché poussée à son terme rendrait la société incapable de se projeter dans l'avenir».

Mais faut-il se garder pour autant d'optimisme alors que le passé nous enseigne que les crises, les unes plus fortes et plus longues que les autres, furent, toutes, dépassées, vaincues ?

Certes non car comme l'exprime avec force la conclusion de la communication de l'économiste distingué qu'est Jacques Mistral: «En temps de crise, c'est vrai, le futur fait peur, il paraît temporairement confisqué; mais, comme le démontre l'histoire, l'avenir reste disponible, il faut le vouloir».

C'est incontestablement cet esprit volontariste qui devrait inspirer tous ceux qui, interpellés par la crise ont la charge, sinon le devoir, d'aider à la dépasser, qu'elle soit à l'échelle mondiale ou à la seule dimension marocaine !

 

Fahd YATA

*Jacques Mistral, polytechnicien, est professeur agrégé et docteur en sciences économiques. Successivement conseiller économique du Premier ministre Michel Rocard, conseiller spécial du ministre des Finances Laurent Fabius, puis conseiller financier à l’ambassade de France à Washington, Jacques Mistral est aujourd’hui directeur des études économiques à l’IFRI. Par ailleurs, il est membre du Conseil d’analyse économique, du Cercle des économistes, et chroniqueur à Radio Classique.

La Nouvelle Tribune

Ses derniers articles: Peinture : Patrick Jolivet  Le Maroc renforce ses capacités de production en énergie solaire  Plus de 51.000 bénéficiaires de l’Initiative royale “Un million de cartables” 

crise

AFP

Gabon: état de crise latente trois mois après la présidentielle

Gabon: état de crise latente trois mois après la présidentielle

AFP

Nigeria: le pays s'enfonce dans la crise économique

Nigeria: le pays s'enfonce dans la crise économique

AFP

Maroc: toujours pas de nouveau gouvernement, bientôt la crise politique?

Maroc: toujours pas de nouveau gouvernement, bientôt la crise politique?