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Affiche du président déchu Mohamed Morsi, à Rabaa al Adawiya, le 11 août, au Caire. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh
Affiche du président déchu Mohamed Morsi, à Rabaa al Adawiya, le 11 août, au Caire. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh

Morsi, terroriste ou Mandela du monde arabe?

A chacun son camp et sa propagande. Depuis le 3 juillet dernier, les Egyptiens sont divisés: d'un côté les partisans du président déchu et de l'autre ceux qui ont soutenu son éviction.

En Egypte, la dispersion des sit-ins des partisans de Mohamed Morsi est attendue. Pour une grande partie de l’opinion, les soutiens du président issu des Frères musulmans, déchu de ses fonctions par l’armée le 3 juillet dernier et tenu au secret depuis, sont des terroristes. A la fin du mois dernier, le chef de l’armée, le Général Abdel Fatah al-Sisi, a fait descendre un grand nombre d’Egyptiens dans la rue pour montrer leur soutien à la «lutte anti-terroriste».
Pour ceux qui défendent le retour de Morsi au pouvoir, l’Egypte est victime d’un coup d’Etat militaire qui vise à faire revenir le régime policier de l’avant-révolution de 2011. La rhétorique anti-islamistes n’est en effet pas sans rappeler la propagande de l’ère Moubarak. Mais ce n’est pas aussi simple, car leur diabolisation actuelle ne rachète aucun des abus des Frères musulmans.

Terroristes

L’opinion publique égyptienne et la plupart des médias, publics ou privés, critiquent la lenteur du gouvernement provisoire, et s’attendent à des mesures musclées, maintenant que la période des fêtes du ramadan et de l’Eid sont passées. Des sources des services de sécurité ont laissé filtrer ce dimanche que la dispersion commencerait ce lundi à l’aube, ou que la police assiègerait les sit-ins pendant deux jours avant de donner l’assaut.
Même le vice-président El-Baradei, peu suspect de sympathies idéologiques envers les islamistes, se voit accuser d’être un soutien caché des Frères musulmans puisqu’il appelait aux négociations et à la réconciliation avec le groupe désormais honni.

Dans l’extrait ci-dessous le présentateur parle entre autres des «milices des Frères musulmans» et de leurs «attentats».

«Ces gens parlent de religion mais n’en ont aucune: ils dénoncent la corruption et sont corrompus; ils dénoncent les meurtriers mais en sont, dénoncent l’emploi de casseurs payés et en emploient eux-mêmes, dénoncent les financements [de la campagne, des manifestations, des médias anti-Morsi et anti-Frères musulmans, ndlr] mais ce sont eux qui sont très bien financés. [...] Pour comprendre ce qui se passe maintenant, il faut revenir à l’histoire de la Confrérie: depuis le début c’est un groupe armé qui tue des gens (il fait sans doute allusion aux groupes armés qui prenaient aussi le nom de Frères musulmans par exemple à l’assassinat du président égyptien Anour el Sadate, que d’aucuns attribuent à la Confrérie bien qu’officiellement, l’assassinat ait été perpétré par des organisations autres, censément composées d’anciens Frères, ndlr ) comme ce qu’on a vu à Manial, ils s’en sont pris à des gens qui marchaient simplement dans la rue. »

 

Cette chaîne de télévision, Tahrir, est née après la chute de Moubarak. Les premiers temps, elle était pleine de bons sentiments pro-révolution et de figures d’opposition connues. Mais elle a ensuite tourné farouchement partisane.

Selon des rumeurs fréquentes, les Frères auraient une liste de figures publiques à assassiner, endoctrineraient leurs partisans pour les persuader de mourir en martyrs, y compris les enfants, tortureraient leurs opposants politiques, possèderaient des milliers d’armes cachées dans les tentes des sit-ins, et s’enflammeraient davantage à l’idée de défense de l’islam que de la démocratie, vidéos de prédicateurs extrémistes à l’appui.

Victimes d’un coup d’Etat militaire?

Les Frères musulmans déplorent plus d’une centaine de morts dans leurs rangs au cours du mois de juillet, dûes aux attaques de la police contre des manifestants sans défense, selon eux. Ils dénoncent la torture des prisonniers pro-Morsi dans les prisons égyptiennes. Ils critiquent les accusations lancées contre les dirigeants des Frères musulmans, sans fondement mais seulement politiques, selon eux.

Tawakol Karman, prix Nobel de la paix, figure de la révolution au Yémen, qui a déclaré son soutien au président Morsi, président élu mais déposé par un coup d’Etat militaire selon elle, a été refoulée à son arrivée à l’aéroport du Caire. Elle a surpris, non par sa défense des droits de l’homme, mais par sa glorification du président déchu, qui a tout de même quelques échecs en la matière à son passif: Elle va jusqu’à parler de Morsi comme d’un Mandela.
Pour eux, les anti-Morsi soutiennent la contre-révolution, soit consciemment soit parce qu’ils se sont fait duper. Il est vrai que la police, contre les abus de laquelle le soulèvement de 2011 s’était déclenchée, et qui avait fait profil bas puis la grève du travail pendant deux ans, est de retour, et exsude la satisfaction.
Il devient de plus en plus difficile de ne pas suivre l’opinion majoritaire: s’ils ne se déclarent pas férocement anti-Frères, les Egyptiens se voient traiter de «cellule dormante des islamistes».

Deux propagandes rivales

Les théories du complot et les visions manichéennes sont difficiles à éviter aujourd’hui en Egypte.

Du côté des Frères musulmans, on refuse de parlementer (pour obtenir quelques sièges au gouvernement, par exemple) avec le gouvernement «putschiste» et de «mettre fin aux sit-ins tant que le président légitime et la Constitution ne sont pas rétablies» (Gehad El Haddad, porte-parole des Frères musulmans).

Du côté des anti-Frères, on ne peut se sentir trop soulagé d’être sorti d’un cauchemar d’extrémisme religieux et des tendances autoritaires du président déchu : on donne pour preuve les événements de novembre dernier, la nomination de gouverneurs Frères musulmans etc.

Pour le moment, les propagandes adverses n’ont réussi qu’à exacerber les clivages, pas à convaincre l’autre bord. Les Frères musulmans «vivent sur une autre planète», pour beaucoup de leurs adversaires, «ils n’ont pas compris que la partie est finie ».

Mais si les sit-ins sont évacués par la force, il est pourtant possible que la colère des pro-Frères musulmans décuple, ou que le nouveau régime ait l’air de ce dont l’accusent les Frères musulmans, un régime policier qui s’en prend par la force à ses adversaires. Reconnaître ses torts et essayer de trouver un terrain d’entente, ou bien nettoyer l’Egypte de ses terroristes versus mourir en martyr: le premier scénario n’a pas de partisans aussi bruyants et omniprésents que le second dans les médias ou sur la scène politique égyptienne.

Sophie Anmuth

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Sophie Anmuth

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