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Confrontés à la

On prend conscience que l'on est devenu « vieux » quand les anniversaires - vingt ans, trente ans, cinquante ans - commémorent des événements que l'on a vécus. J'étais encore collégien quand l'Afrique a conquis son indépendance mais c'était, pour un jeune Français, un événement « exotique » majeur dont j'ai gardé le souvenir.

Ce matin du lundi 5 août 2013, je suivais à la télé les cérémonies du cinquantenaire de la création de la télévision burkinabè. Et la rétrospective de ce qui s'est passé en 1963 : « Monsieur Maurice » ; les groupes traditionnels et les jeunes filles aux seins nus ; le « costumes-cravate » des officiels plutôt que le « boubou » (on ne parlait pas encore de Faso Dan Fani) ; les « coopérants », en arrière-plan mais omniprésents...

Le 5 août n'est pas que le jour où la télé a débuté ses émissions en Haute-Volta (alors que c'était encore un produit rare dans les familles françaises), c'est l'anniversaire de l'indépendance du pays et, surtout, le... lendemain de la commémoration de la « Révolution » du 4 août 1983. Trente ans ! Mais, là encore, le souvenir demeure prégnant pour le journaliste que j'étais déjà depuis une quinzaine d'années. D'autant plus que, deux ans auparavant, le 10 mai 1981, les socialistes avaient conquis le pouvoir en France, une première sous la Vème République.

Indépendance, révolution, télévision. Ces événements se bousculaient, ce matin, à Ouaga. D'autant plus que ces derniers temps, l'ambiance est à la grogne politique (sénat et article 37) et sociale (vie chère). Même les « travailleurs des médias publics » ont protesté, le 16 juillet 2013, contre les « immixtions [du ministère de la communication] dans le traitement de l'information ». « La propagande, c'est à une autre époque. Mon département ne fait pas de la propagande. Ce n'est pas juste de nous faire ce procès », s'est insurgé Alain Edouard Traoré, ministre de la Communication, Porte-parole du gouvernement.

Luc Adolphe Tiao, premier ministre et parrain de la promotion 2012-2013 de l'Institut des sciences et techniques de l'information et de la communication (ISTIC), lui-même ancien journaliste, a appelé la nouvelle génération des journalistes burkinabè à « se mettre au service du développement de [leur] pays ». Tiao et Traoré étaient, ce matin, aux côtés du président du Faso, acteur majeur de la « Révolution » de 1983. Il y avait là, aussi*, Béatrice Damiba, présidente du Conseil supérieur de la Communication (CSC) et ministre de la... « Révolution ». Indépendance, révolution, télévision : la journée faisait le plein des commémorations même si le cinquantenaire de la Télévision nationale du Burkina (TNB) effaçait les autres événements.

Enfin, pas vraiment. Blaise Compaoré, qui n'est plus ce capitaine filiforme et réservé que j'ai connu à la fin de la décennie 1980, est désormais un homme politique aguerri apte à « jouer le jeu » et à improviser un discours significatif. Au cours de cette matinée où on l'a promené de salle technique en salle technique et où il s'est soumis de bonne grâce aux séances photos avec les cadres et le personnel de la TNB, il a délivré un message bien moins neutre qu'il n'y paraît sur la « mondialisation », la nécessité pour les Burkinabè « d'être eux-mêmes », les « révolutions arabes », la « laïcité ». Le propos, spontané, n'a pas retenu l'attention des commentateurs. Mais est d'autant plus significatif qu'il s'inscrit dans la ligne du papier que j'avais évoqué en son temps, signé du chef de l'Etat, et publié, en France, dans Le Journal du Dimanche.

C'était à la fin de la décennie 1990, Blaise Compaoré avait alors mis en garde contre une mondialisation, qui mal gérée, pourrait être le tombeau de ce qu'on appelait encore (mais de moins en moins) le « tiers-monde ». Ce matin, alors qu'il était installé sur le plateau du journal télévisé de la TNB, aux côtés du premier ministre du Faso, il s'est lancé dans une improvisation sur la commémoration du cinquantenaire de la télévision, le jour de l'anniversaire de l'indépendance du pays, « moment historique, le plus grand pour les peuples anciennement colonisés ». « Pour consolider cette indépendance, a-t-il ajouté, nous avons besoin d'être nous-mêmes ».

Et c'est alors qu'il a développé son discours sur la « mondialisation » qui formate les « politiques économiques, sociales et culturelles » mais aussi les « institutions » et qui, du même coup, amène les télévisions étrangères à « être des machines à extraversion ». Or, dit-il, il faut nous refuser « à penser et à produire à partir de ce que pensent et produisent les autres », c'est la « responsabilité historique » de la télévision du Burkina, la télévision étant un « instrument précieux » d'indépendance.

« L'indépendance aujourd'hui, a-t-il précisé, c'est très difficile pour les peuples et pour les pays ». La mondialisation, a-t-il souligné, nous oblige à « manger ce que nous ne produisons pas et à produire ce que nous ne mangeons pas ». Elle influe même sur notre évolution « politique » et peut « détruire progressivement notre indépendance ». Il a pris, ainsi, l'exemple de la Tunisie et de l'Egypte dont « il n'est pas exclu que les peuples de ces pays, majoritairement musulmans », ne voulaient pas dans leur « révolution » instituer un « Etat laïc », mais, a-t-il précisé, la « mondialisation fait que des forces, même extérieures, avec des méthodes de subversion » a orienté leur choix. C'est pourquoi il a invité les journalistes à être « libres, indépendants mais surtout responsables » afin que le message et l'image qu'ils transmettent aux populations permettent à celles-ci « de s'approprier les politiques publiques qui sont de nature à consolider nos sociétés » tout en permettant « d'inscrire le Burkina Faso dans la nouvelle société » mondialisée.

Blaise en a dit plus, à ce moment-là, que lors de son entretien formel avec les journalistes de la RTB, à 21 heures, ce lundi 5 août 2013. Essayons de décrypter. Le message essentiel est celui de « l'indépendance ». Normal en ce jour du 5 août ! Cette « indépendance » s'inscrit dans un cadre contraignant qui s'impose à tous : la « mondialisation ». Blaise, qui n'oublie pas d'où il vient (normal au lendemain de l'anniversaire du « 4 août », même s'il n'est pas officiellement célébré au Burkina Faso), sait que la « mondialisation », nouveau nom de l'impérialisme, est l'expression d'un rapport de forces. Mais il sait aussi, comme le disait Margaret Tchatcher, que « la souveraineté n'est pas un but en soi. Il n'est pas bon d'être indépendant et isolé, si cela implique la chute de notre économie et la perte de notre influence » affirmait la « Dame de fer ». D'où cette inscription sans illusion dans une « mondialisation » qui s'impose à tous. A laquelle il n'entend pas, pour autant, se soumettre.

Parce que la « mondialisation » peut être aussi, laisse-t-il entendre, la soumission institutionnelle et culturelle à un modèle « occidental ». C'est la raison de sa « sortie » sur les « révolutions arabes » qui, selon lui, seraient, en partie, une contestation de ce modèle ; ce n'est pas faux : Ben Ali et Moubarak étaient des « alliés » objectifs de « l'Occident ».

Blaise entend-il diffuser un message de retenue : combattre « l'islamisme radical », c'est une chose ; voir un islamiste radical dans chaque « musulman intégriste », ce serait autre chose ? Son message est-il aussi à usage interne : ne nous laissons pas dicter nos choix politiques par les « forces extérieures » et penser que ce qui est bon pour « l'Occident » l'est pour le reste du monde ?

Les petites phrases de Blaise seront, espérons-le, commentées - y compris au sein de la classe politique - et, alors, nous en saurons sans doute un peu plus sur la philosophie de l'homme qui, il y a trente ans, a enclenché le processus révolutionnaire avant de conduire son pays dans la voie de la « démocratie » politique et du « libéralisme » économique. Sans jamais, pour autant, s'être préoccupé de savoir jusqu'où il fallait aller en ces matières.

* Il y avait également, aux côtés de ces personnalités, le nouveau président de l'Assemblée nationale, Soungalo Ouattara.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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