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Abdul Farouk Abdulmutallab, 2010. © Site Intelligence Group
Abdul Farouk Abdulmutallab, 2010. © Site Intelligence Group

Et si le Nigeria basculait dans la guerre civile?

L'explosion d'une bombe dans une église, le jour de Noël, à Abuja au Nigeria, ravive les peurs d'une terrible guerre religieuse dans le pays le plus peuplé d’Afrique.

Mise à jour du 26 décembre: La vague d'attentats au Nigeria perpétrée le jour de Noël a fait 40 morts dont un kamikaze, selon le dernier bilan. Ces attaques revendiquées par la secte islamiste Boko Haram ont notamment visé des églises pendant les célébrations chrétiennes de la Nativité.

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Mise à jour du 25 décembre 2011: Une explosion a fait au moins quinze morts dimanche de Nöel dans une église catholique près de la capitale du Nigeria, selon les secours, quelques jours seulement après une vague d'attaques meurtrières dans le nord-est revendiquées par la secte islamiste Boko Haram.

Le jour de Noël, alors que des fidèles se trouvaient à l'intérieur de l'église Sainte Theresa à Madalla, en périphérie de la capitale Abuja, une déflagration qui pourrait être un attentat a fait une quinzaine de morts, selon un chiffre provisoire.

 

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Le vendredi 26 août, à la mi-journée, une voiture bourrée d’explosifs a enfoncé deux portails de la représentation des Nations unies à Abuja, la capitale du Nigeria, avant de s’écraser dans la réception du bâtiment principal et d’exploser. Cette attaque-suicide terroriste, la plus importante jamais perpétrée contre une cible occidentale au Nigeria, a coûté la vie à au moins 21 personnes et en a blessé des dizaines.

La secte islamiste Boko Haram a revendiqué l’attaque quelques heures après. Durant ces derniers mois, les opérations de Boko Haram se sont multipliées à l’extérieur de ses bases à Maiduguri, une ville située dans le nord-est du pays.

Des tensions religieuses Nord-Sud ravivées

Boko Haram, qui compte des centaines de membres et semble bénéficier d’un certain soutien populaire dans le Nord-Est, veut renforcer la charia (loi islamique) au Nigeria et renverser les élites éduquées à l’occidentale. Dans un pays historiquement marqué par une polarisation entre le Nord majoritairement musulman et le Sud majoritairement chrétien, le message de Boko Haram prône la division, tant au niveau national qu’à l’intérieur de la communauté musulmane —le mouvement a tué des responsables musulmans qui rejetaient l’usage de la violence.

Il recrute en capitalisant la déception de nombreux habitants du Nord, qui pensent que l’application de la charia dans les États de la région, de 1999 à 2001, n’a pas réussi à éliminer la corruption ni à revitaliser l’économie du Nord, et table sur le sentiment de marginalisation politique dans la région. Les reproches du Nord se sont encore accentués avec la réélection en avril du président Goodluck Jonathan, un chrétien du Sud qui est arrivé au pouvoir après le décès du président Umaru Yar’Adua, un musulman du Nord.

Certains habitants du Nord affirment que M. Jonathan aurait dû démissionner en faveur de quelqu’un venant du Nord et respecter ainsi un accord officieux de partage du pouvoir qui fait alterner la présidence, tous les deux mandats, entre le Nord et le Sud.

La stratégie de Boko Haram a évolué au fil du temps. En 2003 et 2009, le mouvement a lancé dans le Nord-Est des attaques d’envergure contre la police, mais a enregistré des pertes par centaines lorsque les forces de sécurité ont réprimé la rébellion. Durant le soulèvement de 2009, Mohamed Yusuf, son dirigeant, a été tué lors de sa garde à vue et le mouvement est devenu clandestin durant plus d’un an.

Désormais sous la conduite supposée d’Abubakar Shekau, un lieutenant de Mohamed Yusuf, Boko Haram s’est tournée en 2010 vers des stratégies terroristes et de guérilla. Ces derniers mois, la secte a mené des dizaines de fusillades, des attentats à la bombe et des raids contre des postes de police, des banques, des églises et des bars dans les États du nord-est de Bauchi, Adamawa et Borno (dont Maiduguri est la capitale).

Les Nations unies auraient reçu des renseignements le mois dernier selon lesquelles elles constituaient une cible potentielle pour la secte, mais il semble que la représentation ne bénéficiait que d’une sécurité minimale. En attaquant l’ONU, Boko Haram semble vouloir mettre l’État nigérian dans l’embarras sur le plan international. Envoyant ainsi un signal vers les étrangers leur disant qu’ils sont désormais des cibles, elle prouve aussi que la répression militaire dans le Nord-Est n’a pas affaibli le mouvement.

De plus en plus proche d’Aqmi?

Boko Haram semble favoriser de plus en plus les attentats-suicides à la bombe. En juin, ce groupe a conduit ce qui ressemble à un attentat-suicide à la bombe devant le quartier général de la police à Abuja, mais des investigations de la police nigériane ont ensuite indiqué que le porteur de la bombe avait l’intention de garer la voiture et de la faire exploser à distance. Le 15 août, une tentative d’attentat-suicide à la bombe a échoué devant le quartier général de la police à Maiduguri. Geoffrey York, un journaliste, a écrit que l’attentat à la bombe dans les bureaux des Nations unies s’inscrit dans un schéma plus large d’expansion géographique de Boko Haram et d’une sophistication de sa stratégie.

Il y a de plus en plus de spéculations autour du fait que cette stratégie, de plus en plus sophistiquée, souligne les liens grandissants entre Boko Haram et des groupes terroristes extérieurs, particulièrement al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), dont l’une des attaques les plus importantes fut le double attentat à la bombe des bureaux des Nations unies en Algérie en décembre 2007.

Certains analystes voient dans l’utilisation de plus en plus fréquente des attentats à la bombe par Boko Haram une indication que le groupe a été entraîné par Aqmi et encouragé à s’attaquer à des cibles nationales et internationales plus ambitieuses. Comme l’a indiqué Andrew Lebovich, de la Fondation New America, la présence ne serait-ce que de quelques membres d’Aqmi pourrait encourager les actions de Boko Haram.

D’autres y voient une menace encore plus grande. Durant une visite à Abuja ce mois, le général Carter Ham, commandant des forces américaines pour l’Afrique (Africom) a déclaré que Boko Haram coordonnait de plus en plus d’activités avec Aqmi, tout en maintenant un partenariat «souple» avec les insurgés shebab, un mouvement rebelle musulman du sud de la Somalie. Le général Ham a mis en garde contre une alliance terroriste panafricaine qui pourrait fortement augmenter les menaces sécuritaires en Afrique et aux États-Unis.

Des preuves solides de liens opérationnels durables entre Boko Haram et Aqmi n’ont cependant pas encore été rendus publiques, et les bases d’Aqmi dans le nord-est de l’Algérie et dans des zones reculées du désert du nord de la Mauritanie et du Mali sont éloignées du nord du Nigeria. Il est également possible que le savoir-faire des attentats à la bombe provienne de l’intérieur du Nigeria, par exemple d’anciens soldats.

Comment éradiquer Boko Haram?

Indépendamment de l’expertise qui a guidée l’attaque de vendredi, cet incident va augmenter la pression sur le gouvernement fédéral du Nigeria pour éradiquer le mouvement. Mais les autorités d’Abuja sont confrontées à un problème: aucune approche pour faire face à l’expansion de Boko Haram n’a encore recueilli un large soutien politique ou atteint un point critique. Une répression militaire actuellement en cours à Maiduguri, calquée sur un déploiement militaire dans le delta du Niger qui a, en partie, réussi à y juguler la violence, correspond aux désirs de certains éléments des forces de sécurité, ainsi que de certains habitants du Sud, pour des actions plus musclées.

Cependant, la brutalité de la répression a irrité des habitants de la région, déclenchant des manifestations contre les forces de sécurité et entraînant peut-être une recrudescence du recrutement dans les rangs de Boko Haram. D’éminents politiciens du Nord et des dirigeants musulmans ont exhorté au dialogue avec la direction de Boko Haram et à une amnistie pour ses combattants, mais le groupe terroriste n’a pas encore accepté l’offre et certains politiciens du Sud pensent que cette proposition est naïve.

Pris entre ces pressions contradictoires, le gouvernement fédéral avance avec prudence, mettant en place une commission d’enquête dont le rapport, qui sera sans doute controversé, a déjà été retardé. Avec des critiques grandissantes à l’encontre du gouvernement fédéral, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, et avec le président Jonathan vivement critiqué pour s’être fait très discret après les attaques, Boko Haram a peut-être atteint une partie de son objectif: affaiblir la légitimité de l’État nigérian.

Casse-tête national, conséquences internationales

L’attaque confirme que la secte islamiste est entrée dans une nouvelle phase, une phase dans laquelle ses activités deviennent un vrai problème national. Les effets, dans un pays de 150 millions d’habitants avec une répartition quasi égale entre musulmans et chrétiens, pourraient se répandre bien au-delà de la zone d’activités de Boko Haram. Depuis l’attentat à la bombe de juin, la peur de ce mouvement s’est répandue parmi les habitants du Sud. Des chrétiens purs et durs ont menacé de violentes représailles les musulmans du Nord vivant dans le Sud.

Des épisodes de violence entre chrétiens et musulmans, qui se produisent de manière cyclique dans certaines zones du centre du pays (là où les régions musulmanes et les régions chrétiennes se rejoignent), pourraient se transformer en conflit interreligieux. Les activités de Boko Haram pourraient aussi peser sur la capacité de l’État à gérer d’autres problèmes, particulièrement si la violence et les troubles politiques éclatent à nouveau dans le delta du Niger.

La tragédie du vendredi 26 août à Abuja affectera aussi les relations du Nigeria avec la communauté internationale. Les investisseurs étrangers, qui observent déjà avec une certaine nervosité l’expansion de Boko Haram, pourraient commencer à réduire leur présence au Nigeria.

Les organisations internationales seront confrontées à des défis sécuritaires plus importants et pourraient réduire leurs opérations dans le Nord, comme l’Unicef et le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), organismes dont les bureaux étaient situés dans la résidence des Nations unies à Abuja.

Des pressions de l’étranger vont pousser le président Jonathan à «régler» le problème et une militarisation accrue pourrait être le chemin le plus facile à emprunter. Tous ces développements pourraient se solder par un Nigeria moins sûr, moins prospère et moins unifié —une issue qui pourrait, malheureusement, donner encore plus d’élan à Boko Haram.

Alex Thurston est étudiant en doctorat d’études religieuses à l’université de Northwestern. Il écrit le Sahel Blog.

Traduit par Sandrine Kuhn

 

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