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Vue de Marseille depuis la basilique Notre Dame de la Garde © Anne-Christine Poujoulat/ AFP
Vue de Marseille depuis la basilique Notre Dame de la Garde © Anne-Christine Poujoulat/ AFP

Un village africain à Marseille

Malgré le dynamisme du festival Africa Fête à Marseille, la ville peine encore à donner une visibilité aux cultures et au patrimoine du continent.

Un week-end «pas comme les autres» à Marseille où, comme l'affirme Nabila, habitante du quartier populaire de Noailles, «l’Afrique et sa musique ne sont pas toujours si accessibles que cela dans l’espace public, sauf à aller dans les lieux  communautaires». Le «village africain», temps fort de la septième édition marseillaise du festival Africa Fête, se pose ce samedi, 25 juin, en haut de la Cannebière, juste au-dessus du Vieux-Port.

Après un lancement plus discret, le 23 juin, dans une salle de cinéma en dehors de la ville autour du film Delwende, lève-toi et marche (2005) du burkinabè Pierre Yaméogo, c’est donc en plein cœur de Marseille que des expositions, des spectacles et diverses performances sont organisées. Au menu aussi, un concert avec, à l’honneur, des sonorités guinéennes, maliennes et afro-maghrébines... Mais le point d’orgue de la manifestation est attendu pour le 26 juin lorsque Diho le Mahorais sortira son dzendzé, instrument dont il serait le dernier joueur sur scène aujourd’hui, pour jouer sa musique métissée.

Mamadou m'a dit 

 Africa Fête a souvent été une histoire d’engagement et de rencontres. Mamadou m’a dit, vous connaissez sans doute la chanson. Le musicien français François Béranger chante les conversations qu'il a avec un ouvrier malien, Mamadou Konté, qui à l’époque, mobilise l’opinion et les artistes français afin de dénoncer la condition à l’usine et dans les foyers de travailleurs étrangers. En 1978, à la recherche d’une nouvelle forme de militantisme après que les autorités politiques eurent restreint le droit d’association des migrants, Mamadou Konté crée en 1978 Africa Fête à Paris, un espace à la fois culturel et engagé.

Le cadre accueille des stars de la musique française, via des amis militants; et en quelques années seulement, Mamadou Konté devient un véritable maître des cérémonies dont la priorité s'oriente désormais vers la promotion des musiques noires en France. Il est l'un des premiers à produire sur la scène européenne ceux qui deviendront rapidement des grandes voix du continent dans le monde, Manu Dibango, Salif Keita, Angelique Kidjo, les frères Touré Kunda, etc.

Pendant ce temps, celui que l’on appelle déjà le «Papa des artistes africains» poursuit le développement d’Africa Fête jusqu’aux Etats-Unis où six éditions du festival ont lieu à partir de 1986, avec l’aide de l’ancien producteur de Bob Marley, Chris Blackwel. Comme à Dakar au Sénégal et à Paris, l’objectif est le même: produire et diffuser les artistes d’Afrique.

Lorsqu’il décide de rentrer en Afrique en 1994, à Dakar précisément, Mamadou Konté se met à former sur place les artistes locaux, les techniciens comme les producteurs à des techniques et à une gestion plus modernes et plus adaptées au marché. Le piratage généralisé des œuvres ruinant les artistes, et Mamadou ouvre un front. Il manquait aussi dans la capitale sénégalaise, à l’époque, un lieu pour accueillir les jeunes artistes. L’une des responsables actuelles d’Africa Fête au Sénégal, Daba Rokhaya Sarr, se souvient:

«Les grandes salles comme le Sorano n’accueillaient que les artistes les plus prestigieux. Il fallait faire quelque chose pour soutenir la jeune création».

Pendant un temps (1995-1998), le Centre culturel Tringa qu’ouvre Mamadou Konté devient le lieu d’émergence de la nouvelle scène dakaroise. Africa Fête a repéré et formé «le plus gros du contingent des acteurs professionnels de la musique à Dakar, et d’Afrique de l’Ouest en général», se vante l’association, qui a fait connaître des musiciens comme Tidiane Gaye et le Dieuf Dieul mais aussi Cheik Lô, les Frères Guissé et de nombreux artistes de la scène hip-hop sénégalaise comme Positive Black Soul, Daara J, Matador d’Africulturban de Pikine, Ousmane Faye du Festival Banlieue Rythme…Tous sont passés par l’école du «vieux».

Mamadou Konté meurt en 2007 à Dakar, le 20 juin, exactement, quelques jours seulement avant une édition d’Africa Fête à Marseille où le festival est installé depuis quelques années pour sa version européenne. L’ouvrier devenu grand producteur culturel est pleuré, mais son projet ne s’arrête pas. 

Nouveau militantisme musical

«Une équipe qui était autour de lui a décidé de continuer son œuvre et c’est elle qui a repris le flambeau aujourd’hui», tient à rassurer Isabelle Schmitt, administratrice de Cola Production, l’association partenaire qui porte le projet en France. Certes, le militantisme fondateur d’Africa Fête n’est pas l’aspect le plus perceptible aujourd’hui dans les actions que mène la petite équipe marseillaise.

«On ne peut plus se permettre d’être sur le front de la lutte comme le faisait Mamadou au début, reconnaît elle. Mais nous faisons du lobbying pour que les choses avancent».

«La musique africaine reste en soi un champ à défricher à Marseille», estime Arsenio Di Almedia, un jeune artiste venu du Mozambique pour tenter sa chance dans la région. Il ne participe pas au festival mais se réjouit qu’il y ait des acteurs qui assurent la promotion des artistes du continent.

«Les talents individuels sont nombreux, dit-il, mais les gens restent dans des groupes communautaires, et les réseaux des promoteurs sont difficiles à percer pour les gens qui viennent d’ailleurs. Le public aussi reste encore à convaincre.»

Le Marseille des paradoxes

Le label associatif assure de façon permanente la promotion de quelques-uns des artistes africains les plus connus de Marseille. Marseille 2013 ouvre-t-elle des opportunités? La ville a en effet été désignée capitale européenne de la culture et s’y prépare, avec un programme d’envergure.

«Nous essayons de faire des propositions.Ça n’a pas l’air facile», reconnaît  la responsable de l’association Cola Production. L’équipe officielle chargée d’organiser l’événement nous a bien précisé que les premières réponses tomberont "dans deux mois à peu près", pour les associations qui ont présenté des projets, mais que "l’Afrique subsaharienne et ses créations ne font pas partie des axes prioritaires, malheureusement", le Maghreb occupant en revanche une place de premier plan.»

En attendant, le concert de clôture est donné le 26 juin au Paradox, un lieu tenu par un ancien toubab (blanc en wolof) de Dakar et qui reste l’une des rares salles généralistes à privilégier la programmation africaine à Marseille. Marseille, une ville de contrastes, pleine de talents individuels, mais où la culture noire manque cruellement de visibilité. 

Edgar Mbanza

 

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Edgar Mbanza

Edgar Mbanza. Journaliste spécialiste de l'Afrique.

Ses derniers articles: Un village africain à Marseille  En Somalie, la faim fait fuir plus que la guerre  Les transferts d'argent, une solidarité africaine 

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