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Des enfants s'amusent dans un parc d'attractions à Tripoli, le 31 août 2011. REUTERS/Youssef Boudlal
Des enfants s'amusent dans un parc d'attractions à Tripoli, le 31 août 2011. REUTERS/Youssef Boudlal

A quoi ressemblera la Libye dans dix ans?

Dix ans après la fin du conflit, la Libye sera-t-elle toujours un vaste gâchis?

La Libye vit actuellement un singulier mélange de joie et de violence résiduelle marquant la fin de la guerre. Mais au lieu de ne voir que les événements se déroulant actuellement dans les rues de Tripoli, le monde devrait porter toute son attention sur la façon dont va se dérouler le scénario de l’après-guerre, durant la prochaine décennie. Que pouvons-nous espérer de mieux? Quel est le pire à imaginer? Comment va se stabiliser la Libye?

Chaos, autocratie, partition

Les «pires scénarios possibles» sont nombreux. Mouammar Kadhafi fait, encore actuellement, de son mieux pour maintenir le chaos et il continue à résister, ce qui pourrait entraîner par la suite des massacres en représailles ou dégénérer en guerre intestine. Un chaos permanent pourrait tenter quelqu’un de son acabit —dans l’armée ou parmi les rebelles— de s’emparer du pouvoir et le concentrer entre ses mains, sous prétexte de restaurer l’ordre public.

Une nouvelle autocratie pourrait engendrer une résistance qui perdure, menant à un cercle vicieux de violence et de répression. Une tentative de prise du pouvoir pourrait également diviser le pays. La Libye, comme beaucoup d’autres endroits en Afrique, a été créée en réunissant des provinces disparates au début du 20e siècle; elle ne serait pas le premier pays à se désagréger à cause d’anciennes lignes de fracture.

Le chaos, l’autocratie et la partition ne sont que trois des nombreux dangers auxquels fait face la Libye. Le pays a fourni dans le passé un nombre significatif de combattants islamistes et de kamikazes qui ont visé les troupes américaines en Irak.

Si l’anarchie perdure en Libye, des régions se trouvant en dehors du contrôle du gouvernement central pourraient devenir des refuges pour extrémistes. De nombreuses armes sans surveillance circulant autour de la Libye pourraient se retrouver sur le marché international, avec des missiles de type Stinger ou même des armes chimiques qui pourraient tomber dans des mains ennemies.

Pire: les nouveaux dirigeants de la Libye pourraient remettre en route le programme nucléaire de l’ère Kadhafi et rendre composants et savoir-faire disponibles à travers le monde. Et on ne connaît pas vraiment le nombre d’armes qui ont été récemment introduites pour aider la cause libyenne.

Même si le chaos de l’immédiat après-guerre diminue, les risques majeurs restent à venir. L’économie libyenne est dépendante de la production de pétrole et de gaz. Kadhafi semble avoir placé la majorité des revenus de ces ressources dans des banques à l’étranger, laissant de nombreux Libyens dans la pauvreté.

Très peu de pays, avec un gouvernement se finançant grâce aux ressources naturelles, se sont développés de manière libérale et démocratique. La transparence et l’obligation de rendre des comptes ne sont pas faciles à mettre en place; seuls la Norvège et le Timor oriental peuvent, peut-être, se prévaloir d’avoir réussi ce tour de force.

Le danger des tensions tribales

Des États non démocratiques pâtissent fréquemment de la lutte autour des revenus provenant des ressources naturelles. Cette lutte peut devenir particulièrement débilitante si elle se double de fractures ethniques, tribales ou régionales. De nombreuses raisons font craindre que ce scénario émerge en Libye; alors que la plupart des Libyens sont arabes, certains sont ce que les Américains appellent des «Berbères», qui voudront sans aucun doute affirmer leur identité de manière plus ouverte que par le passé.

Les distinctions tribales ne sont pas marquées dans les villes libyennes, mais elles persistent dans les zones rurales. Kadhafi a habilement réussi à monter ces tribus les unes contre les autres, mais il a eu moins de succès pour s’allier la région de Benghazi, dans le Nord-Est. Cela pourrait devenir encore plus difficile pendant la période post-Kadhafi, car une grande partie de la production de pétrole et de gaz se situe dans l’Est.

Développer une culture démocratique durable

Que pouvons-nous espérer de mieux pour la Libye durant la prochaine décennie?

Le Conseil national de transition (CNT) prépare un projet de Constitution (sous Kadhafi, la Libye n’en avait pas) qui s’oriente clairement vers une direction libérale et démocratique, tout en reconnaissant l’islam comme religion d’État et source principale de la législation. Une Constitution est donc prévue dans un délai de six mois, et des élections d’ici un an.

J’estime que c’est trop rapide, mais si les institutions libyennes ne progressent pas au même rythme que la démocratisation, il peut toujours y avoir des reports, ce qui arrive fréquemment dans des situations postconflit. Il est important que la Libye mette en place une Constitution qui répartisse le pouvoir parmi ses institutions et des élections qui déterminent qui gouverne, mais qu’elle développe aussi une culture démocratique de liberté d’expression et d’association.

Il faudra plus d’un an ou deux pour développer cela, mais cela ne devrait pas prendre dix ans. Si la Libye veut mettre en place une culture démocratique durable, son gouvernement devra apprendre l’art difficile de l’obligation de rendre des comptes et celui de la transparence pour ses revenus provenant du pétrole et du gaz.

Il ne pourra pas y avoir de vraie démocratie si cet argent va au gouvernement sans aucun contrôle parlementaire ou comptabilité publique, comme cela arrive dans la plupart des pays arabes producteurs de pétrole. Tous les citoyens, quelque soit leur tribu, leur origine ethnique ou leur religion, devront avoir le sentiment qu’ils reçoivent une part équitable des richesses naturelles de la Libye.

Mais même si cela arrive, la Libye devra faire un énorme effort de réconciliation nationale. Le régime Kadhafi a bénéficié à une seule famille, aux dépens d’un pays entier, mais un nombre significatif de gens, surtout à Tripoli et Syrte, ont soutenu le régime et profité en retour de ses largesses. Ces gens seront l’objet de discriminations, de mépris et même d’actes de vengeance dans la Libye post-Kadhafi.

Au cours de la prochaine décennie, à un moment ou un autre, le fait de documenter, débattre et communiquer les archives du régime Kadhafi sera important pour que la population puisse se dégager du passé et jouir d’un avenir plus prometteur.

Comment pourraient finir les choses d’ici dix ans? Je pense que la situation en Libye sera compliquée, mais plus proche de la démocratie que du chaos, de l’autocratie ou de la partition. Si la communauté internationale et les Libyens connaissent les objectifs à atteindre —une Libye unie et solidaire, basée sur le respect de la loi, qui peut se défendre et se développer par elle-même, utilisant ses ressources pétrolières et gazières pour le bénéfice de l’ensemble de ses citoyens— nous serons alors plus proches du meilleur scénario possible. 

Il y aura des revers, comme durant les six derniers mois, mais il n’y a aucune raison que la Libye ne puisse pas suivre les traces de la Tunisie vers une société plus ouverte et plus pacifique. Avec beaucoup d’efforts et de détermination, elle pourrait même devenir un modèle pour les autres sociétés arabes espérant remplacer leurs dirigeants violents et irresponsables par des systèmes de gouvernement plus justes.

Daniel Serwer

Traduit par Sandrine Kuhn

 

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