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סמל לניצחון הטוב על הרוע, by zeevveez via Flickr CC
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La guerre des étoiles (de David)

En Algérie, la chasse aux signes est depuis des années un sport national. Des journaux du cru nourrissent une paranoïa religieuse.

Les journaux arabophones, conscients de l'importance du lectorat islamiste —ou du moins conservateur et très sensible au religieux—, ont développé des «pages» spéciales fatwa depuis des années, des rubriques de conseils religieux animées par des stars locales et des imams de renom, et se font concurrence pour attirer les cheikhs les plus respectés. On n’en est pas encore à l’industrie éditoriale égyptienne et ses talk-shows, mais cela commence déjà.

La paranoïa antisémite

Et pour bien booster le lectorat, la thématique de «l’invasion» par les signes et la guerre des «codes» est constamment nourrie. En tête de liste: la croix de David. Entre El Khabar, principal journal arabophone algérien, et Echorouk, plus gros tirage du pays, la concurrence est rude. Elle se fait aussi par la surenchère religieuse.

Les correspondants des deux publications excellent dans les trouvailles: la croix de David «retrouvée sur des cahiers d’écoliers», sur des cartables, par vue aérienne, avec l’architecture de certains édifices administratifs, sur des parfum, etc. Echorouk osera des titres parfois risibles, style «Promotion de la pensée sioniste à Chelf», prouvée par la découverte d’une étoile du genre sur des autocollants scolaires. Le libraire revendeur de ces autocollants s’empressera de brûler son stock et d’accuser ses fournisseurs. L’auteur de l’article en appellera comme de coutume, aux «autorités pour protéger les Algériens contre cette invasion».

La chasse à l’étoile de David se greffe, souvent, dans ces articles, à l’actualité internationale, celle du Moyen-Orient, fait appel au cliché sur le complot sioniste international et convoque toute la littérature antisémite qui fait florès dans la blogosphère et sur les étalages des librairies islamistes. Les articles des journaux sont repris en boucle dès leurs parutions par les internautes de cette «famille».

La forte pression de cette littérature a fini par peser apparemment sur les administrations de contrôle de commerce et sur les services des douanes. Des journaux algériens signalent parfois, sur le ton du plus grand sérieux, la saisie, aux ports, d’importations de marchandises portant une «croix de David», sans en expliquer les raisons légales ou les lois qui en font un délit.

Un article de presse digne d’une anthologie du genre:

«Un conteneur de chaussures composé d'une quarantaine de cartons renfermant chacun 24 paires de sabots importés de Chine vient de faire l'objet d'un blocage et d'un refus d'admission sur le territoire national, apprend-on de source portuaire.

Ce refus, notifié par les services de la police des frontières opérant au port d'Oran, intervient après un contrôle qui a révélé l'existence d'une anomalie sur la base de la semelle. En effet, c'est au cours d'une opération de vérification des cartons réceptionnés au port d'Oran, il y a une semaine, que les services intervenants ont constaté le mot "Allah" sur les semelles des sabots, indique la même source.

Partant de ce constat, les éléments de la PAF [la police algérienne des frontières, ndlr] ont contacté les services de la direction des Affaires religieuses pour le complément de l'enquête. Pour leur part, les représentants de cette direction confirment le fait et précisent qu'après réunion des membres du Conseil scientifique, il a été relevé le mot «Allah» sur la base de la semelle du sabot.

"Nous avons contrôlé l'écriture arabe sur les semelles et nous avons confirmé l'existence du mot Allah. C'est sur cette base que la décision du conseil a été prise", souligne le directeur des Affaires religieuses de la wilaya d'Oran.

Par conséquent, il a été décidé de refuser la commercialisation de cette marchandise. Pour les services portuaires, cette décision signifie la saisie et le blocage de la marchandise au niveau du port d'Oran, en attendant son refoulement ou sa destruction.»

La chasse à l’étoile est un marronnier pour les médias de nombreux pays musulmans — l’Iran, entre autres. L’année dernière, les médias du régime iranien ont «découvert» que la fameuse étoile figurerait sur le toit du quartier général de la compagnie nationale Iran Air, en plein centre du quartier de l’aéroport de Merhrabad.

Google Earth et ses vue aériennes ont même donné un second souffle à ce «sport», y compris en Algérie où les pratiquants se font un devoir de signaler cette icône là où ils croient la retrouver —sur des murs, dans les décorations des petites mosquées, sur des couvertures de livres et même sur les éditions du Coran.

Dernier fait divers en date, la saisie, cette semaine à Batna (est du pays) d’un lot de Coran portant la fameuse étoile, selon l’édition du 24 juin d’El Khabar.

Khaled Bentounès, guide d’une confrérie soufie historique à l’ouest du pays, Ettarika Allawiyya, en fera les frais lors de la publication d’un ouvrage, Soufisme, l’héritage commun, avec des illustrations et des reproductions de miniatures représentants le prophète Mohammed et ses quelques compagnons. Des illustrations qui font partie, comme il l’expliquera, du patrimoine de la civilisation musulmane («Ce ne sont pas des caricatures danoises», lancera-t-il un jour, excédé) —sans pouvoir convaincre ses détracteurs qui rétorqueront en montrant l’étoile de David ornant la couverture de son œuvre, entourant le figure de l’Emir Abd El Kader…

La polémique occultait avec art le fond du problème: une lutte d’influence entre la confrérie fondée dès 1909 et l’association des oulémas algériens, encore toute puissante dans le paysage politique du pays.

Le thème de l’étoile de David est repris, enfin, à chaque fois qu’il faut faire campagne contre le Maroc voisin. La raison? Son drapeau porte une étoile. —celle supposée de David et donc signe de l’affiliation de la monarchie au complot sioniste mondial. Il en va de même du Pentagone ou encore du logo de la navette Columbia…!

Le nom d’Allah, une marque déposée

 La chasse aux «ennemis» de l’islam touche aussi et de plein fouet les commerces et les marques. Régulièrement, des journaux font état de saisies de marchandise, chaussures surtout, où «est inscrit le nom d’Allah». Le «signe» est «retrouvé», souvent, selon les inquisiteurs, sur des semelles de marques dont on veut récupérer les parts de marché.

En sourdine, une guerre de labels et d’importateurs, sachant que le commerce informel reste le grand monopole des islamistes post-90 en Algérie, qui, peu à peu, en récupèreront les parts depuis l’échec du projet politique de l’ex-FIS.

Agressifs, calculateurs, pragmatiques; les «business-barbus» n’occupent pas seulement les trottoirs des revendeurs informels, mais aussi des segments du commerce et, depuis deux ans, les sièges des chambres de commerces algériennes par élections interposées.

Les «scandales» fabriqués sur des prétendues guerre contre l’islam par utilisation du nom d’Allah sur des produits d'usage domestique en est un aspect. La grille permet de mieux comprendre pourquoi, dans la blogosphère, les «chasseurs de signes» s’empressent de donner les marques et les identifications des entreprises «incriminées».

Le nom d’Allah est donc retrouvé, selon les volontés, sur des protège-cahiers, dans les conteneurs d’importateurs que l’on veut casser, sur des sabots importés de Chine, sur des bibelots, des livres et même des plans d’architecte ou des tapis de voiture et des batteries.

Cela permet de fabriquer des indignés de masse, bien que, parfois, l’humour des Algériens désamorce la crise:

«Moi je trouve ça sympa, le gars marche et laisse une empreinte sur le sol, écrit "Allah". C'est pas plus sympa que "Sport 2000" non?», répond un internaute dans un forum.

C’est avec la même idée qu’il faut comprendre la mention d’avertissement que publient des journaux algériens en haut de leurs pages «Ne jetez pas le journal n’importe où car il contient le nom d’Allah». «Que faire avec ces journaux après les avoir lu?» interroge le lecteur lambda. Réponse d’un mufti: «On doit, après avoir terminé la lecture des journaux ou des feuilles précitées, soit les conserver, ou bien les brûler, ou encore, les enterrer dans une terre propre, pour éviter que des versets coraniques et les noms d’Allah ne soient diminués de leur valeur. Il n’est pas permis de les jeter dans les poubelles, ni dans les rues, ni de les prendre comme papier d’emballage, ni de s’en servir comme nappe pour manger, etc, car cela comporte un rabaissement et un manque de respect pour les versets.». Valable pour les journaux arabophones. Pas pour ceux publié en français.

Mais les chasseurs de signes ne font pas que dans le commerce: ils poursuivent le nom divin jusque dans… la nature. La propagande islamiste algérienne collectionne sur le Net et dans les journaux, surtout arabophones, l’album des «stigmates de l’islam». Comprendre le nom d’Allah retrouvé sur le dos des poissons, dans la forme des arbres, dans le dessin des nuages, sur des pierres, des photos satellites, écrit en arabe sur Whistler Mountains au Canada…

Allah fervent des autographes, face à des sionistes comploteurs contre l’islam. Le fabriqué contre le naturel. Le cosmos contre l’Occident. La nature contre la modernité. Selon la tradition musulmane, Allah possède 99 noms. Le 100e est connu de peu d’élus depuis l’éternité. Parmi eux, cependant, beaucoup de commerçants algériens.

Kamel Daoud

 

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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