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Villagers Gather Near Mosque - Bani - Sahel Region - Burkina Faso, by Adam Jones, Ph.D. via Flickr CC
Villagers Gather Near Mosque - Bani - Sahel Region - Burkina Faso, by Adam Jones, Ph.D. via Flickr CC

Au Sahel, l'aide internationale face à la menace d'Aqmi

Au Mali, au Niger et en Mauritanie, Al-Qaida au Maghreb islamique menace l'action des ONG.

Quelques coups frappés contre la porte bleue et le judas s’ouvre. Un visage noir et fermé apparait: «Vous avez rendez-vous? Votre nom? Vous avez appelé?» Une fois assuré de l’identité du visiteur et du motif de sa venue, le gardien ouvre.

En 2010, la porte des bureaux d’Action Contre la Faim (ACF) à Bamako n’était pas close. C’était avant l’enlèvement de deux Français à Niamey le 7 janvier et l’exécution d’au moins un d’entre eux par Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi).

Depuis, l’ONG ne badine pas avec la sécurité de son personnel dans la capitale malienne où un attentat contre l’ambassade de France a échoué le 5 janvier. Elle lui a notamment interdit de fréquenter les principaux lieux de sortie des expatriés.

Départ des Peace Corps en Mauritanie et au Niger

Quatre ans après l’intégration du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien à Al-Qaida, Aqmi est parvenue à faire des vastes et pauvres pays du Sahel des zones d’insécurité pour les Occidentaux à force d’enlèvements et d’exécutions, compromettant l’activité des associations, ONG et coopérations internationales.

Certaines d’entre elles ont tout simplement abandonné le terrain, comme les Peace Corps dont les missions en Mauritanie et au Niger ont été suspendues en 2009 et 2011. Au Mali, leurs homologues de France Volontaires sont théoriquement tenus de respecter les recommandations du Quai d’Orsay, c’est à dire ne pas sortir de la capitale.

La plupart des grosses ONG ne maintiennent plus d’expatriés blancs dans le nord du Mali de façon permanente et quand ACF envoie un expatrié à Gao, «les séjours sont validés au dernier moment sur le mode du "hit and run"», explique David Kerespars, chef de mission d’ACF-Espagne pour le Mali.

Si ACF conserve pour le moment son logo sur ses véhicules, estimant que «c’est par la connaissance de nos actions que la population nous accepte et nous protège», d’autres ONG circulent en voitures banalisées pour une discrétion maximale. Certaines d’entre elles refusent d’ailleurs de communiquer sur leurs dispositifs de sécurité.

Recrutement local

Autre moyen de limiter les risques pour les ONG: recruter localement. Dès 2009 et sans liens avec la situation sécuritaire, ACF a commencé à confier à des Africains certains postes habituellement réservés à des expatriés. Une politique accélérée depuis par la menace terroriste. «A compétence égale on cherchera toujours à privilégier un recrutement national», fait savoir David Kerespars, selon qui le personnel expatrié au Mali est moitié moins nombreux qu'à la fin 2009, soit un peu plus de 5% de l'ensemble.

Le directeur des opérations de Médecins sans frontières (MSF) Thierry Durand annonce également que l’ONG va «remplacer des volontaires internationaux par des cadres issus du personnel national, là où c'est possible».

Grâce à ces décisions, les activités d’ACF au Mali ne sont pour le moment «pas freinées», selon son chef de mission qui évoque des «enjeux opérationnels nouveaux et différents comme le suivi et le contrôle des projets à distance».

Sur le site de MSF, Thierry Durand est plus pessimiste:

«Nous allons devoir recentrer nos opérations sur les activités absolument essentielles. Ceci pourrait vouloir dire nous priver d'une partie des mécanismes de suivi que nous mettons en place d'habitude sur nos programmes. A long terme, cela pourrait avoir des conséquences sur la qualité de nos interventions.»

Pénurie de bénévoles

Les multiples petites ONG, elles, ont moins de choix. «Nous, petites associations qui comptons sur le bénévolat, on va se retrouver la tête sous l’eau, témoigne Isabelle Lejeune de Terres-Jaunes. On comptait sur la venue de jeunes pour nos chantiers d’été mais les parents refusent».

Un phénomène qu’elle met sur le dos des médias français et des «conseils aux voyageurs» du Quai d’Orsay, d’après lesquels «aucun endroit ne peut désormais plus être considéré comme sûr» au Sahel.

Regardez une carte de la région:

Isabelle ne se sent cependant «pas du tout menacée» dans un pays où aucun enlèvement n’a eu lieu depuis celui de Pierre Camatte en novembre 2009, libéré quelques mois plus tard. «J’ai remarqué que c’est vraiment un problème français. Cette mauvaise réputation du Mali ne transparait pas du tout sur les autres publics. Je pense que c’est surtout un problème politique entre la France et le Mali.»

C’est pourtant bien à la demande du maire de la commune de la région de Kidal avec lequel elle collabore que Laurence Philippon de l’association ETAR a renoncé à se rendre sur place en 2010, après de multiples séjours jusqu'en 2009. «Il nous a alerté une première fois sur le risque d’enlèvement sans en être certain. Ensuite il a été formel. Il ne prend plus la responsabilité vis-à-vis de nous car il sait que si on est repéré il y a un risque d’enlèvement.»

Conséquence: «Ça bloque tous les projets qui nécessitent un accompagnement durable. Vis-à-vis des adhérents c'est important aussi de pouvoir aller sur place pour contrôler que le travail est fait.»

«Ne pas lâcher l'affaire»

Pour autant, aucun de ces acteurs ne veut abandonner. Le conseil général du Morbihan poursuit par correspondance ses actions dans la province de Kidal. «On travaille sur les bases de la confiance mutuelle», explique Pascal Gandon, chargé de la coopération décentralisé. «On a plutôt envie d'en faire plus dans la région de Gao, affirme David Kerespars. Notre présence est plus que jamais nécessaire de par les besoins et le faible nombre d'acteurs dans la région.»

Pour Laurence Philippon et les amoureux de l'Afrique qui ont créé au fil des années des liens forts avec les populations, l'aide à distance n'est pas encore un obstacle insurmontable et le proverbe «loin des yeux, loin du cœur» ne s'applique pas. 

«Pour l'instant on ne peut pas y aller mais ça ne veut pas dire qu'on lâche l'affaire, au contraire, car s'ils n'ont plus les partenariats ils n'ont plus rien.» L'avenir de l'aide internationale au Sahel se jouera en grande partie sur la durée de cet «instant».

Fabien Offner

Cet article a d'abord été publié sur Youphil

Fabien Offner

Fabien Offner. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique de l'ouest. Il est basé à Bamako.

Ses derniers articles: Le retour en grâce de Moussa Traoré  Mali, la guerre aux mille inconnues  Ganda Koy, la milice anti-djihadiste 

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