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L’après crise n’a pas encore commencé !

L'Histoire permet souvent d'appréhender des situations actuelles et sur la question de la crise mondiale qui sévit depuis plus de sept années, les rapprochements, les comparaisons et les analogies n'ont pas manqué, surtout de la part des économistes qui ont cherché et cherchent toujours des réponses actuelles à partir de périodes antérieures. C'est ainsi que la question de la similitude des situations entre la Grande Dépression de 1929 et celle de la présente crise a souvent été posée, mais les réponses n'ont pas vraiment montré de relations profondes  et convaincantes entre les deux crises.

André Cartapanis*, membre du Cercle des Economistes, considère pour sa part qu'il faut plutôt rapprocher la crise actuelle de la conjoncture qui prévalait aux États-Unis en 1937-1938. Voici quelques-unes des idées qu'il a présentées durant les Rencontres Économiques d'Aix le vendredi 5 juillet 2013.

Alors que la production industrielle américaine est revenue depuis 1933, Franklin Delano Roosevelt, réélu Président pour un second mandant en 1936, décide de lancer un plan d'ajustement budgétaire. Ce plan porte rapidement ses fruits puisque les déficits budgétaires américains tombent de -5,5 % du PIB en 1936 à -2,5 % en 1937. Et l'équilibre est quasiment atteint en 1938.

Pourtant, ce choc budgétaire induit une très forte récession, la production industrielle recule de 20 % et le taux de chômage grimpe de 12 % à 20 % en neuf mois seulement.

L'Administration Roosevelt change alors radicalement de cap et organise une relance budgétaire avec des dépenses publiques en hausse de 2,6 % du PIB entre 1938 et 1939. Il en résulte une très forte reprise, marquée par la croissance de la production industrielle de 28 % entre juin 1938 et août 1939.

Cartapanis considère donc que : «…ce rappel historique conduit à s'interroger sur le risque d'une nouvelle phase dans la crise systémique qui s'est déclenchée en 2007-2008 aux États-Unis. Ne risque-t-on pas d'assister à une nouvelle contraction de l'activité économique au sein des économies occidentales si les politiques macroéconomiques menées depuis 2010-2011 se maintiennent, pire encore si elles accentuent leur caractère procyclique ?»

Cette hypothèse est corroborée par les signes d'essoufflement de la reprise au plan mondial, la récession qui continue de sévir au sein de la zone euro, le ralentissement de la croissance dans les pays émergents et les inquiétudes que cela suscite.

Pourtant, certains gouvernements et de grandes institutions préconisent un retour à la politique économique qui prévalait avant 2007, c'est-à-dire, précise le professeur Cartapanis: « limites imposées aux déficits budgétaires et à l'endettement public; retour progressif aux politiques de stabilité monétaire, du côté des banques centrales et sortie des politiques accommodantes ; prise en compte des exigences d'ajustement aux nouvelles conditions de la compétition internationale en menant les «réformes structurelles » longtemps reportées…».

Une telle vision serait erronée parce que les conditions et caractéristiques qui prévalent depuis l'affaire des sub-primes américains n'ont pas fondamentalement changé.

En 2013, ce sont les contraintes du temps court de la crise qui persistent, notamment celles du désendettement des ménages et des institutions financières, ce qui, bien évidemment, freine considérablement et pour quelque temps encore la croissance.

Comme l'explique André Cartapanis : « la situation de l'économie mondiale est insaisissable en ce mois de juillet 2013, que l'on se réfère aux taux de croissance, en diminution quasiment partout dans le monde, à l'exception notable du Japon, ou aux indices de confiance des chefs d'entreprises». «…la croissance mondiale reste faible et orientée à la baisse: +3,2 % entre 2012-2013 contre 5 à 6 % avant la crise». Et le conférencier de poursuivre: «..la croissance américaine reste fragile, ce dont témoigne d'ailleurs la toute récente révision à la baisse des chiffres du premier trimestre 2013. Sans parler de la zone euro, en récession ! Le commerce mondial est atone. Et la croissance des économies émergentes, là aussi, recule ».

Pour André Cartapanis, comme l'expliquent les mécanismes constitutifs de la crise bancaire et financière de 2007-2008 avant sa propagation à l'économie réelle, la crise actuelle répond à un surendettement généralisé et la sortie de ce marasme exige la mise en oeuvre d'un processus de désendettement de vaste ampleur.

Et, constat massif, irréfutable : « La dynamique de l'économie mondiale est encore d'une extrême fragilité, faute d'un redémarrage significatif de l'investissement, surtout si les politiques macroéconomiques reprennent leurs cours d'avant-crise. Et cela pour une raison simple: on ne peut sortir d'une crise du surendettement qu'au terme d'un processus de désendettement. Or, on ne peut pas désendetter des économies sans croissance, même si les taux d'intérêt réels restent faibles !

Voilà pourquoi, face aux interrogations sur la persistance de la crise et celles, encore plus nombreuses sur la sortie de cette crise, l'économiste Cartapanis suggère des solutions aussi drastiques qu'iconoclastes : «… Ne surtout pas abandonner les politiques monétaires non conventionnelles tant que la confiance n'est pas là, tant que l'investissement et la consommation ne prennent pas le relais de la dépense publique et donc, n'y recourir seulement lorsque la reprise apparaîtra solide, y compris en acceptant un éventuel regain d'inflation de nature à alléger les charges réelles du deleveraging; reporter les exigences d'ajustement budgétaire tout en prenant des engagements fermes sur le sentier de la réduction future de l'endettement public, en engageant résolument, dès maintenant, certaines réformes de structures trop longtemps reportées, typiquement en matière de retraites; ne pas hésiter à mettre en oeuvre, à froid, des politiques de défaut partiel, tant du côté de certains Etats que s'agissant de certains agents privés lorsqu'il est avéré que le remboursement des dettes est impossible faute de croissance suffisante ».

«Il y a sans doute, dans ces options, un risque de report excessif des ajustements, notamment sur des générations futures et un pari sur la capacité des marchés à accompagner ce report du désendettement des Etats. Mais aujourd'hui, les choix à faire ne concernent que de mauvaises solutions. Il faut donc choisir celles qui minimisent les coûts sociaux et qui hypothèquent le moins les chances de reprise de l'activité. A court terme, il est vain d'imaginer que l'on pourra favoriser la croissance en réduisant les rigidités structurelles sur les marchés des biens ou du travail…. Dire que le plus fort de la crise est derrière nous et que les objectifs de la politique économique doivent retrouver leur caractère conventionnel d'avant-crise, non seulement est un déni de la réalité, mais cela représente un risque considérable, celui d'une nouvelle contraction de l'activité ».

Des constats, enseignements et conseils qui, certainement, sont valables urbi et orbi et interpellent notamment nos décideurs, mis en demeure par les institutions financières internationales, d'entamer des cures d'austérité et de restrictions budgétaires aux impacts sociaux indéniables !

Fahd YATA

*André Cartapanis est docteur d'État ès sciences économiques (1982), lauréat du prix de thèse de l'Association française de science économique (1983), professeur agrégé de sciences économiques (1985). Il est actuellement professeur à l'institut d'études politiques d'Aix-en-Provence, où il enseigne la macroéconomie de la globalisation et les finances internationales et où il assure la direction du master affaires internationales. Il est membre du Cercle des économistes. Il a été président de l'Association française de science économique entre 2009 et 2010.

 

La Nouvelle Tribune

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