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Burkina Faso : Le désespoir et la peur

Apparemment, Mahama Sawadogo a repris du service. (Dans Le Pays du 31 juillet 2013, l'ancien député livre son analyse sur "Les principales controverses politiques qui sont évoquées dans les discours politiques, analysées et commentées par les journalistes et appréciées par les Organisations de la société civile, les formations politiques et les citoyens..."). Dans cet écrit, il revient sur la lutte contre la corruption, la limitation des mandats présidentiels. Ce que l'auteur nomme "controverses de première catégorie".

Il faut avant tout saluer la qualité de cette analyse et le ton pondéré adopté par l'ancien député. Mais il faut lui donner la réplique. Rappeler au grand frère pourquoi nous en sommes là aujourd'hui. Car seul un dialogue franc, une causerie sans "liblib", peut nous orienter vers le salut. Sereinement, sans faux-fuyant et sans passion aucune. Froidement, les yeux dans les yeux. De manière presque clinique. Au-delà de toute crispation partisane.

Désespoir -voire haine- du plus grand nombre, face à la peur -sinon la terreur- de l'élite politique. La grande masse, celle qui se tait comme celle qui défile contre le Sénat, sait qu'elle a raison. Elle sait qu'elle accumule les faiblesses face au camp adverse. Elle sait également qu'elle a le dos au mur. Il n'est plus temps de temporiser et pas question de reculer. En revanche, le pouvoir sait que son cas est indéfendable. Pas un d'entre eux ne peut imaginer le jour maudit où l'on aura à rendre des comptes. Ainsi fait, ce deuxième camp sait aussi qu'il n'a pas le choix. Il lui faut garder la haute main sur la marche des affaires. Pour ne pas subir les événements, les organiser à sa convenance. Quitte à tenter des actions aventureuses, comme la fermeture des cités universitaires. Tel est le brutal et angoissant résumé de la situation nationale dans notre cher pays. Mécanique mortifère qui menace à tout moment de dévisser. Et qui vous oblige à reprendre la plume.

Un usage privé de l'Etat

Tous ont en mémoire cette déclaration célèbre d'un grand ponte du parti présidentiel : "on s'en fout, on a le pouvoir, on a l'argent, on a les plus belles femmes". Une autre déclaration encore plus significative, puisqu'elle vient de la bouche du chef de l'Etat : "des médecins que je paie avec mon argent...". Enfin dernière déclaration, venant de la même source que précédemment : "jamais une marche n'a pu faire changer une loi". Toutes ces citations traduisent un état d'esprit dans les sphères dirigeantes, et dressent un état des lieux de l'architecture du pouvoir actuel.

Habituée pendant 26 longues années à faire un usage privé de l'armée, de la justice, du Parlement et autres lieux de pouvoir, il est normal que l'âme humaine en vienne à confondre les caisses de l'Etat avec son portefeuille personnel. On pense en toute bonne foi que l'administration vous appartient personnellement, que la force publique est à votre service exclusif, que la terre et les gens qui vivent dessus vous reviennent à bon droit. On en arrive même à ne pas comprendre ce qu'on peut bien avoir à vous reprocher.

Quand le citoyen dit "mon pays", il pense "ma patrie". Quand un président africain dit "mon pays", il pense "ma propriété". Et il ne manque pas de courtisans pour conforter le chef dans cette manière de penser. Chacun de nous connaît à Ouagadougou des individus menant grand train, sans qu'on puisse dire clairement le type d'activité qu'ils exercent, ni en quel lieu ils l'exercent, encore moins à quel moment ils le font. On se contente de murmurer qu'ils ont leurs entrées. Il s'est trouvé des épisodes célèbres de notre vie politique où des tenants du pouvoir ont confessé avec une cynique fierté avoir piégé des opposants avec des "vloppes" rembourrées de trentaines de millions. Bel aveu !

Arrêtons-nous un instant sur cette affaire. Il n'y a pas eu au Burkina Faso un seul juriste, une seule autorité morale, pour relever que celui qui corrompt est passible des tribunaux, au même titre que le corrompu. Et on s'est bien gardé de s'interroger sur l'origine de ce bel argent distribué aussi généreusement.

Une surpuissance qui isole

Cet état d'esprit dans les sommets du pouvoir est, somme toute, normal. C'est l'architecture institutionnelle du pouvoir qui le permet. Nous sommes dans une "drôle de démocratie" où tout procède d'un homme et se rapporte au même homme. Le quotidien comme le long terme. Un homme solitairement installé au sommet de la montagne. Un homme-orchestre qui peut changer à loisir les règles du jeu. A tout moment, il peut faire évoluer les institutions à sa guise.

En fermant les yeux et en omettant volontairement certaines choses, on peut dire que nous avons une Assemblée Nationale qui fonctionne, un conseil économique et social, un conseil constitutionnel, bref, la panoplie est complète. Qu'avions-nous besoin d'instituer un CCRP ? La réponse à cette question coule de source, pour ceux qui ont une certaine expérience du fonctionnement du régime actuel. Puisque les corps institutionnels existants ne peuvent être modifiés ou utilisés comme on veut, on en imagine un autre qui ferait tout aussi bien l'affaire.

Du reste, on ne peut ignorer que ce CCRP est simplement consultatif. Relisez bien son intitulé : Conseil Consultatif sur les Réformes Politiques. Par quel tour de passe-passe devient-elle décisionnelle ? Pourquoi les conclusions d'une instance consultative deviennent-elles subitement contraignantes ? Et même si l'on s'inscrit dans la logique du CCRP, il nous souvient qu'au départ il était question de sujets consensuels et de sujets non consensuels. En cours de route, cette distinction initiale a été perdue de vue. Pour justifier le CCRP, et le Sénat qui en émane, voilà donc ceux qui n'ont jamais cessé de tripatouiller les textes et d'en inventer d'autres selon les circonstances, qui s'érigent aujourd'hui en inflexibles défenseurs de la constitution. Comportement cyclotimique laissant transparaître une certaine panique. Panique qui serait risible si la situation n'était tragiquement dangereuse.

Ce qu'il y a dans la tête du gourdin...

"Ce qu'il y'a dans la tête du gourdin, c'est ça aussi qui est dans la tête du lièvre". Ce proverbe dit vrai. Quitter le pouvoir, c'est s'exposer à devoir s'expliquer sur sa gestion passée. Inconcevable dans certains cénacles. C'est risquer de quitter les immenses et confortables villas. Abandonner les grosses voitures climatisées et se retrouver à mobylette dans les rues de Ouaga. Plus grave, c'est devoir rembourser tout ce qu'on a empoché dans la pénombre. Pire, ou plus pire, c'est devoir se justifier sur les crimes de sang commis dans les arrière-cours.

Comment garder le sommeil, comment conserver un quelconque appétit devant ces sombres perspectives ? Comment faire comprendre à Madame et aux petites copines qu'on a utilisé un argent indû pour les combler de cadeaux, et qu'elles devront s'expliquer sur ces biens acquis à la sueur de leurs fesses ? On a bien voté une amnistie pour les chefs d'Etat "de 1960 à nos jours". Mais les dérives commises sont si nombreuses et si profondes que cette amnistie ne suffit manifestement pas à rassurer. Une fois encore, la tentation est grande de vouloir remodeler les institutions, de changer les règles du jeu. Il se trouve que 26 ans de compromissions diverses et variées ont fini par éc½urer le plus grand nombre. Surtout, tous comprennent désormais une feinte mille fois répétée. A la longue, la man½uvre est devenue transparente. Et forcément ça coince.

Il faut éviter de se leurrer : personne ne sera épargné. Un exemple. Le travail de l'intellectuel, c'est de solliciter son cerveau au bénéfice de la communauté nationale. Tout comme le politicien mène son action, tout comme l'ouvrier dépense sa sueur. Aujourd'hui, dans ce climat politique brumeux, si vous risquez un bout de réflexion, il se trouvera toujours quelqu'un dans votre entourage pour vous conseiller de faire attention. Evidemment, cela concerne rarement ceux qui se tiennent tranquillement sur la bonne rive. Ainsi fait, le penseur se trouve condamné à un mutisme inquiet. Comment diable voulons-nous trouver des solutions à nos problèmes s'il faut éviter de réfléchir ? Comment voulons-nous avancer s'il devient périlleux de penser ? Voyez donc dans quelle tétanie cette "drôle de démocratie" nous a conduits !

Une solution : la République

Grand frère Mahama Sawadogo, quelques interrogations. Est-il normal que le devenir de 16 millions de Burkinabè dépende du sort d'un seul individu ? Par quel sortilège sommes-nous aujourd'hui dans cette situation bloquée ? Situation que nous devons débloquer sans trop de secousses. En cette matière, la discipline est d'abord individuelle. Chacun de nous doit rentrer au-dedans de lui-même et chercher sa vérité. On peut mentir aux autres. C'est même l'exercice favori du politicien. Il arrive qu'on se mente à soi-même. Là où ça devient désespérant, c'est quand l'homme en arrive à croire à ses propres mensonges. On est si habitué à distordre la réalité, à fabriquer des vérités correspondant à ses propres désirs, qu'on en finit par perdre le bon sens.

Aujourd'hui, on éprouve une certaine gêne à penser le mot "République" pour notre cher Burkina Faso. Et pas seulement pour des raisons de sémantique. Notre esprit n'est pas à l'aise avec cette question parce que nous voyons bien que nous sommes dans un semblant de démocratie régie par un semblant de République. Un théâtre d'ombres où chacun joue du blaguer-tuer. Le "libtaaba" érigé en système de gouvernement. Le "piilim'paanbè" et le loobliikin" érigés en mode de gestion économique. Ce genre de régime donne fatalement la situation actuelle qui nous donne à tous des sueurs froides.

Ça fait des années qu'on se tue à vous le dire, à vous et à vos partisans. Des années que vous avez perdues à vouloir nous convaincre du contraire. Pourtant la réalité est cruelle, qui s'impose à nous aujourd'hui. Il nous faut entrer réellement en République. Comme on entre en religion. Il nous faut trouver en nous les ressources morales pour refonder nos esprits et refonder nos institutions. C'est la seule garantie de liberté, la seule assurance de sécurité pour chacun d'entre nous. Et il nous reste deux ans pour le faire.

Fraternellement.

Sayouba Traoré,
Journaliste, Ecrivain

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