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Mali 2013.

Le Mali est devenu un calendrier. Et il va falloir changer le nom des artères de Bamako. Rue du 22 mars (coup d'Etat contre Amadou Toumani Touré), boulevard du 11 janvier (intervention militaire française), avenue du 28 juillet (présidentielle)... A Kidal, il faudrait une allée du 18 juin (signature de l'accord de Ouagadougou). Les dates marquantes ne manquent pas tant l'histoire de la République du Mali au cours de la période 2012-2013 aura été mouvementée. Et surréelle.

Il aura fallu un peu plus d'un an, un coup d'Etat militaire, l'occupation de plus de la moitié du territoire national par des groupes « terroristes », une intervention militaire étrangère, deux missions onusiennes et une flopée de « représentants spéciaux pour le Mali » avant que ce pays ne soit capable d'organiser, en quelques semaines, une élection présidentielle prévue... mi- 2012 et dont le premier tour s'est déroulé de manière remarquable, au sens littéral du terme. De quoi faire honte à ces pays d'Afrique qui connaissent des difficultés considérables pour tenir leur calendrier électoral (Togo, Guinée, Guinée Bissau...).

Incroyable. D'autant plus qu'on a frôlé le pire avec les déclarations intempestives, et provocatrices, du colonel Moussa Sinko Coulibaly, ministre de l'Administration territoriale, qui avait cru voir dès les premiers résultats très partiels du premier tour qu'il n'y en aurait pas de second. Les militaires maliens, décidemment, ne sont pas plus doués en mathématique qu'en stratégie. Mais il est vrai que leur patron, le capitaine Amadou Haya Sanogo, n'a jamais été que prof d'anglais.

Election présidentielle, donc, le dimanche 28 juillet 2013. Sans accrocs majeurs. Même la participation a été au rendez-vous : plus de 51 %. Inédit au Mali, disent les commentateurs, pour une présidentielle. Les premières tendances annonceront qu'Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) est en tête du scrutin. Ce qui ne pouvait surprendre : il en est le favori. Ses partisans vont mettre la pression dans la rue au cri de « takokélé ». Ce qui poussera le colonel Coulibaly à en rajouter : il proclamera quasi officiellement qu'il ne devrait pas y avoir de deuxième tour. C'est qu'IBK est le candidat le plus proche d'une junte qu'il a pris soin de ménager.

Coup de sang des autres candidats qui vont se mobiliser pour dénoncer l'ingérence du ministre dans le processus électoral et réclamer sa démission. Du même coup, voilà que ce matin, vendredi 2 août 2013, Coulibaly, sans honte et sans commentaire*, annonce enfin les résultats du premier tour : IBK devant Soumaïla Cissé, Dramane Dembélé, Modibo Sidibé. A eux quatre, ils représentent près de 75 % des voix. Soit seulement 25 % pour les 23 autres candidats ; des miettes pour chacun ! Cheick Modibo Diarra, premier ministre de la transition avant d'être dégagé en touche par Sanogo (cf. LDD Mali 055/Jeudi 13 décembre 2012), dépasse à peine les 2 % !

IBK est devant Cissé, avec vingt points d'avance (en gros 40 % des suffrages contre 20 %). Mais ne passe pas la barre des 50 %, ce qui est une bonne chose pour la démocratie malienne. Même si un président incontestable vaut mieux (dans la configuration qui est celle du Mali aujourd'hui) qu'un président contesté. Mais n'anticipons pas : si Cissé a d'ores et déjà évoqué un « bourrage des urnes » pour le premier tour, il faut désormais attendre le second pour que cela porte à conséquence. Nous aurons donc, le dimanche 11 août 2013 (une autre date pour une autre avenue) un second tour qui opposera IBK et Cissé. Rien d'exceptionnel. Ils sont l'un et l'autre des hommes politiques d'envergure et d'expérience. IBK est l'homme du Sud et Cissé l'homme du Nord. Mais, là encore, cela ne veut rien dire : leurs épouses sont dans la relation inverse.

Ce carré d'as pense détenir les clés de la « démocratie » malienne. Si le premier tour de la présidentielle était ouvert, le second l'est tout autant malgré l'avance d'IBK. Certains commentateurs imaginent un scénario à la sénégalaise ou à la guinéenne : une coalition contre le candidat en tête au premier tour. Sauf qu'IBK n'est pas Abdoulaye Wade (qui avait tripatouillé la Constitution pour tenter un mandat de plus) ni Cellou Dalein Diallo (victime du « Tout sauf les Peuls »). IBK a contre lui, en stricte mathématique électorale, d'être largement en tête. Aucun des autres candidats significatifs n'est en mesure d'être celui qui le « fera roi ». Dembélé fait moins de 10 % des voix et Sidibé moins de 5 %. Il faudrait un front « TSI » (« Tout sauf IBK ») pour retourner la tendance. Qui serait un démarquage du « Front du refus » (Front pour la sauvegarde de la démocratie et la République, le FDR, créé le 24 mars 2012) qui s'était coalisé contre la junte.

On sait l'ambiguë proximité d'IBK avec elle tandis que Cissé, lui, en avait subi les outrages physiques. Mais le « Front du refus » n'est plus d'actualité dès lors que le paysage politique est en recomposition. L'ADEMA, qui a été au pouvoir au cours des deux décennies passées, est sûre de le perdre. Non sans vendre très cher sa peau. Sauf que si Dembélé semble basculer du côté d'IBK, l'ADEMA, le parti dont il était le candidat, resterait fidèle à son engagement au sein du « Front du refus ». Logique dès lors que la junte a mis à terre ATT dont l'action était soutenue par l'ADEMA.

L'essentiel est dans le taux de participation : plus de 51 %. C'était l'inconnue du scrutin et les commentateurs pensaient que la disqualification de la classe politique en 2012 allait conduire les électeurs à bouder les urnes. Plus encore, compte tenu de la précipitation avec laquelle tout cela avait été organisé et du nombre élevé de candidats (y compris ceux qui étaient susceptibles d'accéder à un second tour). La situation est décantée, la sécurité du premier tour laisse espérer que le second tour, lui aussi, se déroulera sans accrocs, les deux hommes encore en course sont bien connus des Maliens, même si la notoriété d'IBK est supérieure à celle de Cissé. Le second tour n'est pas un affrontement entre « appareils » politiques ; c'est celui de deux hommes qui ont, chacun, leur parcours et leur personnalité. Schématiquement, IBK est un « homme politique » dans la tradition africaine : un notable aux allures de notable ; tandis que Cissé serait l'archétype du « technocrate », reconnu comme une « élite » ouest-africaine dès lors qu'il s'est illustré, durablement, à la tête de la Commission de l'UEMOA. Si IBK peut, justement, compter sur ses connexions politiques « classiques » (il a présidé l'Assemblée nationale et son parti, le RPM, est membre de l'Internationale socialiste), Cissé appartient à un réseau d'influence ancré dans cette « modernité » qui a pour nom « mondialisation » et pour crédo « l'émergence ».

Politicien madré, IBK sait qu'il faut s'allier avec le diable quand on a le dos au mur. Pragmatisme politique au mieux ; opportunisme au pire. Il l'a prouvé avec la junte. Cissé, volontariste en économie, est plus dogmatique en politique ; à l'exemple d'un Alassane D. Ouattara en Côte d'Ivoire, sa flexibilité par rapport aux principes n'ira pas jusqu'compromis. A l'instar de ce dernier, les « ambiances délétères » de la nébuleuse politique l'insupportent : il ne comprend pas qu'on ne... comprenne pas que les lois de l'économie sont plus fortes que les lois de l'Histoire. Il reste huit jours avant le deuxième tour. L'occasion pour les deux hommes de préciser comment ils entendent mettre en ½uvre l'accord de Ouagadougou qui est la feuille de route et un « programme minimum ». Mais aussi de prendre date avec les acteurs de la scène politique malienne, régionale et internationale (Ouaga, Abidjan sans oublier Paris, Bruxelles et New York). Quid des relations avec l'actuel gouvernement de transition et particulièrement l'homme qui l'a menée à son terme : Dioncounda Traoré ? Quid avec les militaires, notamment ceux de la junte ? Quid avec les groupuscules touareg ? Encore beaucoup d'inconnues ! Trop d'inconnues avant de pouvoir crier, au Mali : « Vive la démocratie ».

* Le colonel Moussa Sinko Coulibaly, ministre de l'Administration territoriale, ex-directeur de cabinet du capitaine Amadou Haya Sanogo lorsque celui-ci se prenait pour un chef d'Etat, a donné les scores de chacun des candidats sans établir de hiérarchie et sans annoncer qu'il y aurait un second tour et que les protagonistes en seraient IBK et Soumaïla Cissé.

Jean-Pierre BEJOT
LA Dépêche Diplomatique

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