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Un manifestant à Dakar, Sénégal, le 23 juin 2011, REUTERS/Finbarr O'Reilly
Un manifestant à Dakar, Sénégal, le 23 juin 2011, REUTERS/Finbarr O'Reilly

L'exemple sénégalais

La rue sénégalaise a eu raison en quelques heures d’une réforme constitutionnelle perçue comme une «monarchisation» du pouvoir au profit du président Abdoulaye Wade et de son fils. La société civile sénégalaise a fait la preuve de sa maturité et montré la voie au reste du continent.

La «Peanut Revolution», révolution des cacahuètes, comme l’ont déjà surnommée certains commentateurs, a commencé à Dakar. En quelques heures, jeudi 23 juin 2011, la rue a fait plier le régime du président Abdoulaye Wade, 85 ans, au pouvoir depuis 2000. La paisible capitale dakaroise s’est transformée en véritable champ de bataille entre manifestants et forces de l’ordre.

Le sang a coulé, des blessés sont à déplorer. Des bâtiments publics ont été attaqués, certains pillés. Des voitures ont été incendiées. L’épicentre des violences a eu lieu dans le quartier pourtant ultrasécurisé du Plateau, en plein centre-ville, qui abrite le palais présidentiel, l’Assemblée nationale, les ministères, mais aussi les grandes banques et des missions diplomatiques, dont celle de la France. Du jamais vu sous la présidence Wade.

La journée du 23 juin restera dans les annales de l’histoire contemporaine du Sénégal. Elle a confirmé la puissance et la maturité de la société civile sénégalaise, dont la figure de proue, Alioune Tine, le patron de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (Raddho), a été blessé lors des affrontements.

Un pays pas comme les autres

Sous la colonisation française, des Sénégalais ont envoyé leurs doléances aux Etats-généraux de Paris avant la Révolution, ont voté pour leurs représentants locaux et envoyé des députés à l’Assemblée nationale française. Une situation exceptionnelle dans les colonies.

C’est aujourd’hui un des très rares pays africains à n’avoir jamais connu de coup d’Etat depuis son indépendance, en 1960. Il n’a jamais été dirigé par un militaire, à l’inverse de tous ses voisins (Mauritanie, Mali, Guinée, Guinée-Bissau et Gambie), et il a été l’un des premiers à faire l’expérience du multipartisme —même si le nombre de partis était toutefois limité.

A l’indépendance, c’est un «poète-président», Léopold Sédar Senghor, qui a pris en main les destinées du Sénégal, et non un sous-officier peu instruit comme dans d’autres pays. Il a été un des rares leaders africains à quitter le pouvoir (en 1980) sans attendre une défaite électorale ou un putsch. Il est vrai qu’il en avait bien profité: 20 ans dans le fauteuil présidentiel !

Son successeur, Abdou Diouf, plus effacé, a mené la pirogue Sénégal à bon port malgré des vents contraires et une conjoncture économique défavorable, avant de laisser le pouvoir, au terme d’une alternance historique en 2000, à un bouillant avocat, opposant obstiné: Abdoulaye Wade, qui accède alors au pouvoir suprême à … 74 ans, l’âge où de nombreux chefs d’Etat prennent leur retraite.

En 2000, Abdoulaye Wade a été porté par la vague du «Sopi» (changement, en wolof), un ras-le-bol de la jeunesse après quarante années de socialisme à la sauce yassa. Toute la société civile, la presse privée, le soutenaient. Il était le sauveur; il avait promis un emploi à tout le monde.

Les Sénégalais, maîtres de leur histoire

Mais une réforme constitutionnelle permettant l’élection en février 2012 d’un «ticket présidentiel» —composé selon ses détracteurs d’Abdoulaye Wade et de son fils Karim— avec seulement 25% des suffrages (pour éviter un second tour toujours risqué), a été la goutte de bissap qui a fait déborder le vase.

Ce n’est pas l’opposition qui a été en pointe dans la contestation. Le Parti socialiste, dirigé par le peu charismatique Ousmane Tanor Dieng peine à soulever l’enthousiasme de la jeunesse. Les anciens Premiers ministres du président Wade, Idrissa Seck et Macky Sall, sont en retrait.

C’est bien le peuple, qui a pris la rue, poussant le régime à faire marche arrière. Aujourd’hui, la société civile sénégalaise a montré qu’elle était l’une des plus puissantes du continent et la plus influente de l’Afrique francophone au sud du Sahara.

Les Sénégalais ont au fil des années acquis un bien que personne, aucun dirigeant civil ou militaire ne pourra jamais leur enlever: la liberté de s’exprimer comme ils l’entendent. Ils sont maîtres de leur Histoire.

Il y a une presse écrite libre, des radios et télévisions privées qui s’expriment sans entrave, des sites Internet à la langue bien pendue… Cette liberté d’expression qui s’est encore accrue sous le régime Wade vaut tous les pétrodollars d’autres pays. C’est la véritable richesse du Sénégal, de son peuple.

Ses dirigeants ne pourront plus l’ignorer à l’avenir. Ils gouvernent un peuple de citoyens, et non un troupeau de moutons.

Adrien Hart

 

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Adrien Hart

Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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