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Maroc : Une grâce royale suscite la colère

Photo: 7sur7.be || © reuters

La grâce royale accordée à un homme reconnu coupable de pédophilie suscite la colère au Maroc. Des milliers de personnes se permettent de critiquer une procédure royale : un fait rare.

Comme à l'habitude, le roi du Maroc Mohammed VI a grâcié des détenus à l'occasion de la Fête du Trône, le 31 juillet 2013.

Dans la liste des 1 044 prisonniers libérables, figure Daniel Fina Galvan, citoyen espagnol d'une soixantaine d'années, vivant au Maroc et condamné en mai 2011 à trente années de prison pour le viol de onze mineurs marocains, âgés de quatre à quinze ans. Ils ont été des centaines de manifestants à clamer leur indignation, à Tanger et à Tétouan, dans le nord du Maroc ce vendredi 2 août, avant d'être dispersés manu militari par la police.

Le même jour dans la soirée, dans la capitale, Rabat, des milliers de personnes rassemblées aux abords du parlement ont été chargées par la police. Plusieurs dizaines de manifestants ont été frappés et blessés, y compris des personnalités médiatiques, des journalistes et des visages connus de la société civile, parmi lesquels Khadija Ryadi, ex-présidente de l'Association marocaine des droits humains (AMDH). Le 3 août, des manifestations se sont notamment tenues à Agadir, dans le sud du pays, et à Paris, aux alentours de l'ambassade marocaine en France.

L'annonce de la grâce accordée à Daniel Fina Galvan par des sites d'information, commentée par un des avocats des victimes, n'a pas tardé à susciter l'indignation, dans un pays où la pédophilie est un fléau régulièrement dénoncé et où la société civile a l'habitude de pointer du doigt la relative clémence des tribunaux à l'égard des pédophiles étrangers. Des groupes Facebook et une pétition ont vite été mis en ligne.

Sur Twitter, les internautes commentent toujours l'affaire via le hashtag #DanielGate. Le parallèle avec le sort réservé aux prisonniers politiques n'a pas non plus tardé à être dressé.

Pour rappel, au Maroc, on compte encore des centaines de prisonniers dits « salafistes », ainsi que des dizaines de détenus liés au mouvement dit « du 20 février » (réclamant depuis 2011 des réformes politiques, économiques et sociales), ou à divers groupes de gauche et d'extrême-gauche. Les mouvements de grève de la faim de la part de ces prisonniers sont réguliers, et, récemment, Ali Aarass, prisonnier belgo-marocain accusé de terrorisme, très soutenu à l'étranger, a entamé une grève de la faim.

Pas de responsables ?

Lorsqu'il s'est agit de chercher les responsables de la grâce, la confusion s'est installée. Le palais royal marocain n'a pas émis de réponse officielle. Le palais royal espagnol s'est dédouané, renvoyant vers l'ambassade, cette dernière renvoyant vers le ministère de la Justice marocain. Quelques sources anonymes ont quant à elles livré des informations parfois contradictoires. Pour certaines, le roi d'Espagne Juan Carlos a bien demandé la grâce de détenus espagnols, sans toutefois fournir de liste précise.

Une autre source affirme que le ministère de la Justice marocain avait fait parvenir une note au palais royal marocain attirant l'attention sur un pédophile récemment condamné, ne recevant comme seule réponse que l'instruction de poursuivre le travail. Le ministre de la Justice, Mustafa Ramid, a confirmé à des journalistes marocains la libération du détenu espagnol, mais s'est refusé à la commenter. Quelques zones d'ombre dans le parcours de Daniel Fino Galvan ont même poussé des médias à penser qu'il avait pu appartenir aux services secrets espagnols. Entre temps, l'avocat marocain de Daniel Fino Galvan annonçait que son client avait bien quitté le royaume en direction de l'Espagne.

Des structures politiques et associatives se joignent à l'indignation

Plusieurs structures politiques et associatives ont dénoncé la libération du pédophile, parmi lesquelles le puissant mouvement islamiste Al Adl wal Ihsan, toléré mais non reconnu au Maroc, et l'Association marocaine des droits de l'homme (AMDH), connue pour être de tous les combats. Le Parti socialiste unifié (PSU) et des affiliés au Parti authenticité et modernité (PAM), créé par un proche du monarque, se sont joints à l'indignation. Quelques têtes du Parti de la justice et du développement (PJD), parti islamiste au gouvernement, se sont aussi offusquées de cette grâce et ont fait connaître leur désaccord, parmi lesquels Abdelali Hamidine et Abdelaziz Aftati.

En revanche, peu de personnes se sont exprimées pour défendre entièrement la décision. Najat Anouar, présidente de l'association de lutte contre la pédophilie Touche pas à mon enfant, a elle quelque peu déçu. Son association s'était portée partie civile dans l'affaire et, en 2011, elle s'était dite satisfaite de la peine écopée par Daniel Fina Galvan. Interrogée au moment de l'annonce de la grâce, elle a pourtant préféré rappeler le droit du monarque de gracier qui il entend.

Comme un changement

Les manifestations de colère sont remarquables. D'abord, des personnes sur place affirment une forte présence de la classe moyenne, qu'on dit habituellement peu représentée dans les différents mouvements. Un fait qui reste à analyser plus précisément, la définition de classe moyenne étant largement bâtarde au Maroc. L'autre point intéressant est la remise en cause -- ou la demande de réforme --, par des centaines de personnes, d'une prérogative royale : la procédure de grâce royale.

La grâce royale est un instrument fort entre les mains du régime, qui l'utilise savamment, comme en 2011 et 2012, période de tension durant laquelle de nombreux détenus « salafistes » ont été graciés. Cette procédure, dans laquelle sont engagées diverses structures (ministère de l'Intérieur, ministère de la Justice) reste au final une affaire à l'entière discrétion de la seule monarchie, qui n'est pas tenue de rendre des comptes à son propos. Ce genre de prérogatives est rarement sujet à discussion ou à débat public.

En 2012, ils n'étaient par exemple qu'une petite poignée de militants à se regrouper pour dénoncer la liste civile (salaire annuel) accordée au roi par l'Etat, et la répression du sit-in n'avait pas ému outre mesure. La différence est grande avec les événements en cours, où chacun se permet de donner son avis sur la procédure de grâce.

Il est aussi rare de voir des personnes exiger des excuses ou des explications de la part du monarque ou du palais, comme c'est le cas depuis quelques jours maintenant.

Le système monarchique marocain aurait-il commis une faute ? L'affluence au rassemblement prévu à Casablanca le 6 août 2013 sera peut-être un début de réponse.

Nawaat

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