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Quand la Chine déclinera…

Francis Fukuyama*, professeur d'économie et de science politique à l'université de Stanford est certainement l'un des intellectuels les plus connus et les plus influents aujourd'hui en Amérique.

 Sa thèse sur la fin de l'Histoire a suscité et suscite encore des débats passionnés et des polémiques nombreuses.   Invité aux treizièmes rencontres d'Aix-en-Provence, il a conquis l'auditoire nombreux et attentif le vendredi 5 juillet 2013 par la qualité de ses réflexions et analyses que La Nouvelle Tribune livre ci-après à ses lecteurs.       

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Une fois dépassées les conséquences immédiates de la tourmente financière qui commença aux Etats-Unis avec l'éclatement de la bulle des sub-primes en 2007-2008 et continua à travers la crise de l'euro jusqu'à aujourd'hui, il y aura au moins trois changements importants sur le long terme dans la politique mondiale.

Le premier concerne la redistribution du pouvoir au niveau international. Les économistes considèrent cela, bien évidemment, en termes de croissance dans les pays de la zone BRIC, qui semblent en ce moment tous basculer vers une trajectoire de croissance plus modérée.

Mais il existe également une importante dimension stratégique, qui est centrée sur l'avènement de la Chine en tant que grande puissance géopolitique.

Les systèmes internationaux sont souvent déstabilisés par le besoin d'accueillir une nouvelle puissance montante. L'essor de la Chine a, avec justesse, été comparé à celui de l'Allemagne lors de la période s'étendant de 1871 au début de la Première Guerre Mondiale, dont le centième anniversaire sera célébré l'année prochaine.

La Chine n'a pas d'objectifs ouvertement expansionnistes, mais veut être reconnue comme la puissance dominante en Asie, et affirme ses ambitions à travers des conflits menés avec ses voisins dans les années qui ont suivi  la crise, notamment concernant la « ligne à neuf pointillés » en Mer de Chine du Sud, et les îles Senkaku/Diaouyutai.                                                      Nous devons nous souvenir qu'en 1914, la guerre fut la résultante de mauvais calculs de la part de tous les acteurs impliqués. A cette époque, des observateurs comme Norman Angell pensaient que la guerre était devenue impossible du fait de l'interdépendance des économies européennes, qui en faisait un choix irrationnel. Il existe une vraie possibilité de conflits similaires dans l'est asiatique aujourd'hui. Un ralentissement du taux de croissance de la Chine pourrait augmenter plutôt que tempérer le nationalisme et son comportement assertif envers ses voisins à l'international.

Même si l'essor de la Chine ne mène pas au conflit ouvert, le prestige des modèles américains et européens de démocratie et de politique économique a connu un énorme déclin lors de la dernière décennie. Le « modèle chinois » ne peut être dupliqué dans beaucoup de sociétés en dehors de l'Asie de l'est, mais conforte plusieurs régimes à tendances autoritaristes dans les pays en développement, qui y voient la justification d'une politique qu'ils auraient de toute façon suivie.

Le deuxième changement majeur concerne l'essor de la classe moyenne dans nombre de pays qui ont connu une croissance économique au cours de cette dernière génération. La classe moyenne, définie en termes d'activité et d'éducation plutôt que de seuls revenus, est politiquement largement plus engagée que les classes défavorisées. Cela,  parce que leurs attentes, leurs capacités d'organisation, et leurs connexions avec le monde extérieur sont beaucoup plus élevées.

Le Printemps Arabe fut provoqué par le mécontentement de citoyens éduqués, de la classe moyenne, en Tunisie, en Egypte, et dans d'autres pays arabes, même s'il ne semble pas que cette classe sociale héritera du pouvoir politique dans un futur proche. Cette année a déjà vu la Turquie et le Brésil secoués par les protestations des jeunes gens de classe moyenne, qui se sont opposés à la corruption et à la passivité de leurs dirigeants élus démocratiquement.

Aujourd'hui, il y a en Chine 300 à 400 millions de personnes pouvant être considérés comme appartenant à la classe moyenne. Elles sont connectées sur Sina Weibo, échangent des informations, et sont enthousiastes quand il s'agit de se plaindre des défaillances de leur gouvernement. La croissance économique chinoise va inévitablement ralentir au cours des prochaines décennies, ce qui aura de fortes conséquences pour la classe moyenne. En ce sens, la Chine produit déjà beaucoup plus de diplômés universitaires -quelques 6 à 7 millions par an - que son marché du travail ne peut accepter. Tout ceci aura des effets politiques potentiellement déstabilisants au cours des prochaines décennies.

Une partie des raisons qui font que la démocratie, malgré ses difficultés, s'est répandue dans beaucoup de régions du globe depuis les années 1980 concerne l'essor de la classe moyenne. Mais l'impact de cet essor sur les systèmes, démocratiques ou non, ne sera pas nécessairement bénin.

Le troisième changement majeur tend vers la direction inverse : le déclin de la classe moyenne dans plusieurs pays développés. Quasiment tous les pays riches ont vu leur indice de Gini** subir des hausses signifiantes ces vingt dernières années.

Aux Etats-Unis, le salaire moyen a augmenté très légèrement cette dernière génération, et une grande partie de la croissance a profité aux personnes au sommet de la pyramide des revenus. Mais quasiment tous les pays scandinaves, avec des Etats-Providence nettement plus importants, ont vu leur indice de Gini augmenter.

Le rythme de cette augmentation et les niveaux absolus d'inégalités différent entre pays de l'OCDE, à cause des politiques gouvernementales, mais la généralisation de ce phénomène est frappante.

Les deux grandes forces produisant ce résultat sont la globalisation et le changement technologique. Ils sont liés car c'est la baisse des coûts du transport et des communications qui a rendu la globalisation possible.

 

Les conséquences politiques de ces changements ont été en fait bien plus faibles que ce que l'on aurait pu attendre. Sachant que les crises économiques aux Etats-Unis comme en Europe ont été provoquées par les élites économiques, dont une grande partie a profité de ces chocs, nous pourrions nous attendre une forte mobilisation et l'expansion du populisme de gauche.Mais, au contraire, c'est le populisme de droite qui a le vent en poupe, sous la forme du Tea Party aux Etats-Unis, et de plusieurs groupes anti-immigration et anti-UE en Europe. Une des raisons de cette situation provient du manque flagrant de politiques cohérentes de gauche pour s'attaquer au problème.

Une partie de la gauche souhaite revenir aux vieilles formules d'une plus forte redistribution et de plus grande protection des intérêts des syndicats.

Dans le même temps, on sait également que ce genre de politique ne peut être appliqué dans l'environnement globalement compétitif du monde actuel, et en tout cas, il ne règle pas le problème sous-jacent des mutations technologiques.

Cela génère des politiques hésitantes dont le meilleur exemple est celle de François Hollande ; et il n'existe clairement pas un agenda plus cohérent.

Régler le problème d'une classe moyenne sur le déclin dans les pays riches sera donc l'un des challenges politiques centraux auxquels les démocraties modernes auront à faire face dans le futur.

(Traduction de la Rédaction)

 

 

 

*Francis Fukuyama, né le 27 octobre 1952, à Chicago, est un philosophe, économiste et chercheur en sciences politiques américain. Intellectuel influent, très connu pour ses thèses sur la fin de l’histoire, Francis Fukuyama est actuellement professeur d’économie politique internationale à l'université de Stanford, en Californie.

 

**Le coefficient de Gini 

C'est une mesure statistique de la dispersion d’une distribution dans une population donnée, développée par le statisticien italien Corrado Gini. Le coefficient de Gini est un nombre variant de 0 à 1, où 0 signifie l’égalité parfaite et 1 signifie l’inégalité totale. Ce coefficient est très utilisé pour mesurer l’inégalité des revenus dans un pays.

L'indice de Gini ne permet pas de tenir compte de la répartition des revenus. Des courbes de Lorenz différentes peuvent correspondre à un même indice de Gini. Si 50 % de la population n'a pas de revenu et l'autre moitié a les mêmes revenus, l'indice de Gini sera de 0,5. On trouvera le même résultat de 0,5 avec la répartition suivante, pourtant moins inégalitaire : 75 % de la population se partage de manière identique 25 % du revenu global d’une part, et, d’autre part les 25 % restants se partage de manière identique les 75 % restants du revenu global.

L'indice de Gini ne fait pas de différence entre une inégalité dans les bas revenus et une inégalité dans les hauts revenus. L'indice d'Atkinson permet de tenir compte de ces différences et de considérer l'importance que la société attribue à l'inégalité des revenus. (NDLR)

La Nouvelle Tribune

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