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« Yamouaga », l'axe autour duquel Ivoiriens et Burkinabè veulent bâtir l'intégration régionale.

En matière sportive, on appelle cela un « hat-trick ». Le coup du chapeau. Trois buts d'affilée. C'est Blaise Compaoré qui vient de le réaliser ce week-end. 1 - Une élection présidentielle au Mali rendue possible par l'accord de Ouagadougou (18 juin 2013). 2 - Une élection sénatoriale au Burkina Faso qui consacre (comment pouvait-il en être autrement, l'opposition ayant boycotté le scrutin ?) la victoire du parti présidentiel : 36 des 39 sièges ! 3 - Le cinquième anniversaire et la 3ème conférence au sommet du Traité d'amitié et de coopération (TAC) Côte d'Ivoire/Burkina Faso.

Or, les Burkinabè ne se déplacent jamais à Yamoussoukro sans avoir en tête qu'ils ont joué un rôle dans la résolution de la « crise ivoiro-ivoirienne », en 2007, avec, là encore, l'accord de Ouagadougou. Autant dire que « le pays des hommes intègres », malgré les tensions politiques et sociales actuelles, reste incontournable tout autant par ce qu'il est que par ce qu'il fait. Inutile, en ce moment, de chercher à contacter un interlocuteur politique ou administratif burkinabè : ils sont tous à Yamoussoukro. Président du Faso, premier ministre, ministres d'Etat, ministres, chargés de communication, experts, conseillers..., Ouagadougou est, pour quelques jour, déserté par les « élites » burkinabè. Et c'est la « capitale politique » de la République de Côte d'Ivoire qui, pour l'occasion, fait le plein.

La dernière fois où s'est tenue à Yamoussoukro la conférence au sommet du TAC, c'était aussi la première fois qu'elle était organisée. C'était le 29 juillet 2008. Dans un contexte bien différent puisque Laurent Gbagbo était président de la République et Guillaume Soro premier ministre au titre, justement, de l'accord de Ouagadougou signé l'année précédente. Quand la deuxième conférence s'est réunie à Ouagadougou le vendredi 18 novembre 2011, la donne avait changé : si Soro était toujours premier ministre, Alassane D. Ouattara venait de prendre la suite de Gbagbo et avait alors, tout juste, prêté serment après les affrontements meurtriers de la « guerre des clans » à la suite de la présidentielle 2010. A Yamoussoukro, demain, mardi 30 juillet 2013, aux côtés de Ouattara se trouvera Daniel Duncan Kablan, actuel premier ministre de Côte d'Ivoire, tandis que le duo burkinabè demeure le même, Luc Adolphe Tiao étant déjà aux affaires lors du sommet de fin 2011.

La compétence est-elle liée à la permanence ? Ce n'est pas certain. Mais il est vrai que le « savoir-faire » burkinabè (qui est le fait, d'abord, à la qualité de son administration publique) est un atout non négligeable quand la Côte d'Ivoire, vue de Ouaga, a tendance à privilégier le « faire-savoir ». Sur la même scène politique, d'un côté des « décideurs », de l'autre des... « acteurs ». Il est vrai que le pays d'Houphouët n'avait pas connu de véritable stabilité politique et sociale depuis plus d'une douzaine d'années. Ce qui explique que les « élites » ivoiriennes, aujourd'hui, sont perçues par bien des Burkinabè comme des septuagénaires, parfois des « militants » sincères et, surtout, des... opportunistes. Mais quand bien même ils cultiveraient toujours le scepticisme à l'égard des Ivoiriens, le destin des deux pays est lié. C'est « un binôme économique fort et complémentaire » a affirmé le premier ministre ivoirien tandis que son homologue burkinabè a évoqué des « relations séculaires et historiques [...], un enracinement solide et durable, à la mesure des aspirations des peuples ivoirien et burkinabè ».

Tiao a évoqué, à Yamoussoukro, un « conseil de famille ». Que les travaux de cette 3ème conférence se déroulent dans le cadre de la Fondation Félix Houphouët-Boigny pour la recherche de la paix en est comme le symbole. Le « Vieux » avait imaginé, avant la chute de « Monsieur Maurice », la double-nationalité quand les Voltaïques aspiraient, d'abord, à affirmer une identité culturelle et sociale que la colonisation française leur avait confisquée. Et quand bien même la jeunesse burkinabè rêve désormais plutôt d'Accra que d'Abidjan, il n'est pas un Burkinabè qui n'ait, à des degrés divers, une connexion avec la Côte d'Ivoire : familiale, professionnelle, scolaire, universitaire... Ouaga a toujours été éminemment « politique » quand Abidjan était d'abord « économique ». Il n'y a que les années Gbagbo qui ont changé la donne (mais Gbagbo n'a-t-il pas été, un temps, formaté par le Burkina Faso ?).

L'accession au pouvoir de Ouattara conforte, jusqu'à la caricature, cette répartition des tâches. Et les mots du président ivoirien avaient été explicites lorsqu'il s'était rendu à Ouagadougou, pour la 2ème conférence au sommet : « Nous sommes en de bonnes mains » avait-il dit, tout de go, lors de la conférence de presse, évoquant sa présence à Ouaga 2000 (cf. LDD Burkina Faso 0276/Vendredi 18 novembre 2011).

Quoi qu'il en soit, la « crise ivoiro-ivoirienne », aussi douloureuse et dramatique ait-elle été, aura été l'occasion de resserrer les liens entre les deux capitales. Lien vital pour le Burkina Faso, pays enclavé et dont les « nationaux » composent l'essentiel de la diaspora africaine présente (pas seulement présente mais aussi éminemment active) en terre ivoirienne. Lien crucial pour la Côte d'Ivoire qui a fondé, en partie, sa richesse sur le travail des planteurs de son voisin du Nord tandis que ses commerçants et ses transporteurs ont fait du port d'Abidjan un pôle de croissance.

La problématique de la relation diplomatique et de la coopération économique entre les deux pays est simple ; elle laisse une trace durable dans l'histoire et dans la géographie des deux pays : la voie ferrée Abidjan-Ouaga. Et on s'étonne que, trop longtemps, les responsables des deux pays comme les institutions régionales et la « communauté internationale » aient choisi d'autres priorités que de mettre le paquet sur la réhabilitation de cette ligne ferroviaire et son extension jusqu'à Niamey (et Bamako). Il est vrai que la colonisation puis la coopération françaises n'ont pas été plus aptes à faire de cette voie ferrée un vecteur d'intégration régionale.

A Yamoussoukro, on a encore discuté de la réhabilitation et de l'extension de la ligne ferroviaire. En février 2013, lors d'une visite de travail et d'amitié de Tiao à Abidjan (visite qui était une préparation du sommet de Yamoussoukro), le communiqué final avait précisé que « le démarrage des travaux est prévu en 2013 ». Ce sera, sans doute, une espérance déçue. Tiao, qui a été journaliste, sait ce qu'est un « marronnier ». Il se pourrait bien que cet arbre qui refleurit régulièrement ait poussé sur le rail entre Abidjan et Ouaga ! Mais il est vrai qu'au cours des années passées, la « crise ivoiro-ivoirienne » puis la « crise malo-malienne », ont imposé leur calendrier.

Yamou II, après Ouaga I, n'a d'autre objet que le suivi des projets qui ont été définis comme devant structurer durablement la relation entre les deux pays : le chemin de fer, bien sûr ; l'autoroute « Yamouaga » ; le pipeline Abidjan-Ouaga... Mais chacun sait, désormais, que l'intégration régionale, objectif de la Cédéao, s'articulera autour de cet axe ivoiro-burkinabè. Son « épine dorsale », selon les mots de Djibrill Y. Bassolé, ministre d'Etat, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération régionale. Reste à aller au-delà des projets convenus afin que les opérations mises en ½uvre aient une dimension tout autant politique et sociale qu'économique.

En début d'année 2013, la visite de travail de Tiao à Abidjan avait permis de définir une piste intéressante : les projets transfrontaliers. C'est une démarche innovante. D'autant plus significative qu'elle s'inscrit en Afrique dans un cadre « ethno-social » homogène. Une initiative qui pourrait être également expérimentée dans la perspective de la résolution de la « crise malo-malienne » étant entendu que l'élection d'un nouveau président de la République du Mali n'est qu'une étape et que l'essentiel reste à faire. Mais c'est vrai, aussi et d'abord, de la situation qui prévaut en Côte d'Ivoire. Y compris en ce qui concerne sa relation avec le Burkina Faso. En cette matière, s'il y a des ancrages historiques, il n'y a jamais d'acquis. Henri Konan Bédié et Gbagbo en ont fait la démonstration.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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