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Au Champ de Mars, avec l'équipe du Kenya de la HWC, Paris 26 août 2011. © Nicolas Bamba, tous droits réservés.
Au Champ de Mars, avec l'équipe du Kenya de la HWC, Paris 26 août 2011. © Nicolas Bamba, tous droits réservés.

Les sans-abris kényans marquent les esprits

Durant la Coupe du monde des sans-abris, les footballeurs kényans ont séduit le public français par leur optimisme.

Vendredi 26 août, Paris se distingue par un curieux paradoxe. Alors qu’un temps maussade couvre la capitale, une douce chaleur émane du Champ de Mars. Dans un coin de l'esplanade menant à la tour Eiffel se tient, depuis le 22 et jusqu'au 28 août, la Coupe du monde des sans-abris.

Pour sa 9e édition, ce Mondial n’a pas fait les choses à moitié. Sous la Dame de fer, trois terrains accueillent les footballeuses et footballeurs de 64 pays. Dans les allées, les athlètes se mêlent aux badauds. Au détour d'un stand, vous pouvez croiser quelques têtes connues, comme le nouveau milieu de terrain du PSG, Javier Pastore, venu saluer la veille ses compatriotes argentins. En cherchant bien, vous apercevrez aussi Emmanuel Petit, champion du monde 1998 avec la France et parrain de la compétition.

Les vivas et applaudissements ponctuent chaque but, chaque parade et chaque action. Armés de micros, les commentateurs font vivre chaque match à des tribunes bariolées des couleurs de chaque nation. Les drapeaux flottent, tandis que la sono ambiance des spectateurs enthousiastes.

Quand Barack Obama donne un coup de pouce au Kenya

Soudain, des cris s’élèvent d’une allée. Bagarre? Non, «juste» l’équipe masculine du Kenya qui s'échauffe. Après les étirements, place à un tout autre type de préparation. Ces messieurs, accompagnés d’une partie de leur staff, dansent et chantent à gorges déployées.

Rien à voir avec le haka des All Blacks. Les Kényans font la ronde, hilares, et se lancent dans des chorégraphies endiablées. Très vite, les spectateurs affluent et dégainent leurs smartphones pour immortaliser ces joyeux drilles.

Les kényans se préparent à affronter les USA, le 26 août 2011. © Nicolas BambaLes Kényans se préparent à affronter les Etats-Unis, le 26 août 2011. © Nicolas Bamba

Kenya-song1 by SlateAfrique

Dans quelques instants, les joueurs se mesureront à leurs homologues américains. Un de leurs supporters, Ali, s'improvise voyant. Mi-sérieux, mi-comique, il prédit l'avenir et expose sa théorie implacable:

«Bien sûr qu’on va battre les USA! 7-0! Vous savez, Barack Obama est originaire du Kenya, alors on va marquer beaucoup de buts!»

Sur ce, les hommes en rouge rejoignent le terrain de la Liberté —toujours en dansant. Avant le coup d’envoi, Kényans et Américains s’étreignent comme des frères. Le public, lui, s’enflamme: les gradins tremblent quand retentit le tube de Queen We Will Rock You. Le spectacle peut commencer.

Un quart d’heure plus tard… Au bord du terrain, une jeune femme agite le drapeau du Kenya. Autour d’elle, plusieurs spectateurs applaudissent à tout rompre. Les joueurs kényans exultent et saluent le public. Ils viennent de l’emporter nettement face aux Américains. Le score est sans appel: 7-0. Où est Ali? Avec ses favoris bien sûr, goguenard et souriant à souhait.

Dans les rues de Nairobi

Les sportifs ont bien mérité de manger un morceau. Leurs visages luisants témoignent de leur engagement. Ensemble, ils rient et se congratulent. Heureux d’être ici, heureux de représenter leur pays, heureux d’avoir tout donné et d’avoir encore gagné.

A les voir, on ne croirait pas que derrière cette débauche d’énergie se cache leurs maux. Luka Musoja, 30 ans, l’un des attaquants, explique pourquoi lui et les siens se donnent ainsi:

«On vient de familles défavorisées. On est à la rue, on dort dans des décharges. Alors on joue avec passion. On y met tout notre cœur.»

Comme tous les participants, Luka connaît la rue. Il vit dans le tristement célèbre bidonville de Dandora, à Nairobi:

«Je vis dans LA décharge. Dans notre pays, il y a cette immense décharge, où tous les déchets sont déposés. Plein d’enfants de la rue y vivent. La vie y est dure. Tu dois te battre pour manger, et si tu n’as pas de chance, tu dors le ventre vide. Et parfois, tu meurs… Tu meurs de faim, de maladie, tu peux aussi te faire tuer… Il y a tant de violence… C’est ça, la survie.»

Shaaban Ouma, lui, a d’autres cicatrices. L’athlétique gardien de but du Kenya a eu une jeunesse tumultueuse dans les rues de Nairobi:

«Au Kenya, la rue est un endroit dangereux, pleine de gangsters. J’étais moi-même un bandit. J’ai été dans le crime pendant cinq ans. Dès l’âge de 15 ans, j’avais l’habitude de rouler avec des gangs. J’ai beaucoup souffert. Quand j’avais 6 ans, mes parents… (il secoue la tête et hoche les épaules) Je n’ai plus de parents. C’était très difficile.»

A seulement 22 ans, Shaaban évoque ses souvenirs douloureux avec un détachement surprenant. Dans ses yeux rieurs et sa voix posée, on devine une certaine peine à l’évocation de son histoire, mais aussi un grand courage et la volonté de se sortir de cette misère. Aujourd’hui, celui qui porte le brassard de capitaine vit et travaille dans un établissement scolaire, où il s’occupe de l’éducation de quatre garçons:

«Je suis loin de tout ça, maintenant. Je n’ai jamais perdu espoir. Je prends chaque jour l’un après l’autre, comme il vient. Chaque jour est un jour nouveau.

Je crois en moi-même, et Dieu aussi. Je prie beaucoup, Dieu est essentiel pour moi. C’est lui qui m’a conduit ici, c’est aussi lui qui me soutient. Il est toujours avec moi. Quels que soient les obstacles, je prie Dieu qu’il me donne la force de les affronter

«Ils n’ont pas échoué dans leur vie»

Shaaban, très croyant, rend aussi hommage à une personne en particulier. D’un signe de tête, il désigne un membre du staff kényan, assis non loin de là.

«J’ai un ami, celui avec les dreadlocks. Il me connaît depuis quoi… quinze ans. Il a été comme un père pour moi.»

Cet homme aux dreadlocks est le manager de l’équipe et de la Kenya Homeless Street Soccer Association (KHSSA). Son nom: Johnny Mwangi. Ou «Johnny Cool», son nom de reggaeman. Entre deux matchs, le musicien fredonne un petit air sur le quotidien des ghettos.

  Johnny Cool - Life in the ghetto by SlateAfrique

La cinquantaine bien sonnée, il fait office de sage parmi ses joueurs. Il suit certains d'entre eux depuis longtemps. Il nous livre sa philosophie qu'il partage avec sa bande, venue des coins les plus pauvres du Kenya:

«Dans la vie, il y a trois choses essentielles: un toit pour s’abriter, être en bonne santé, et combattre la pauvreté. La misère, c’est le démon de l’humanité. Même ici, à Paris.»

Son visage s'illumine quand il voit ses joueurs encourager l’équipe féminine d’Ouganda. Johnny Cool, ravi du déroulement de la compétition, tient à remercier l'organisation:

«Sans elle, mes gars n’auraient jamais pu voir l’autre côté du mur. L’homme qui en est à l’origine est un génie.»

Johnny savoure aussi la prestation de ses hommes. Il y a quelques jours, ils ont pu rencontrer l'une des stars nationales du ballon rond, l’attaquant d’Auxerre Dennis Oliech, ambassadeur du Kenya pour l’occasion. «Tout le monde veut l’imiter», glisse-t-il. Mais au-delà de la performance sportive, Johnny loue tous les bienfaits de ce Mondial pour ses protégés:

«Cette Coupe du monde montre aux jeunes qu’ils n’ont pas échoué dans leur vie. Ils savent maintenant qu’ils peuvent l’améliorer.»

Luka rejoint son mentor sur ce point. L'enfant de Dandora a retrouvé l'étincelle grâce au football. Pourtant, jamais il n'aurait imaginé un jour pouvoir voyager et sortir de la décharge:

«Cette Coupe du monde me donne de l’espoir. Ici, j’ai rencontré plein de gens, je me suis fait des amis venus de différents pays. Je suis quelqu'un de nouveau depuis que j’ai commencé à m’entraîner pour l’occasion.»

Pour Shaaban, le football n’est qu’un prétexte. La convivialité affichée contre les Etats-Unis illustre à merveille l’esprit de la compétition et de ses compagnons de galère, sans aucune distinction de frontières:

«Le football peut rapprocher les gens. Ici, gagner n’est pas le plus important. Être ensemble, unis comme une famille, c’est l'essentiel. Il n’y a pas de rivalité. Tout le monde est ami.»

Le drapeau kényan porté par des fans, le 26 août 2011. © Nicolas Bamba
 

«En France, j'ai rencontré des gens généreux»

Bientôt, le tournoi va s’achever et il sera temps de repartir pour le Kenya. Nul ne sait de quoi demain sera fait. Au pays, Luka a de nombreux projets:

«J’espère voir beaucoup de sans-abris à l’aéroport de Nairobi et partager avec eux toutes les bonnes vibrations que j’ai emmagasinées ici. Je leur parlerai de la France, ce beau pays où j’ai croisé des gens généreux

Le numéro 19 nourrit aussi des rêves, pour lui-même et pour ses compatriotes:

«Je voudrais être un leader dans ma communauté. J’aimerais montrer la voie à la jeunesse. Je voudrais ouvrir une académie et un théâtre, parce que là d'où je viens, des tas de gens ont du talent. Je rêve de faire éclore tous les talents des jeunes des ghettos.»

La détermination de Shaaban est aussi intense. La veille, il a assisté au match de Ligue Europa entre le PSG et Differdange (2-0). C’était la première fois qu’il mettait les pieds dans un stade aussi grand que le Parc des Princes. Devenir professionnel, jouer en Europe, suivre les traces de Dennis Oliech… Il y songe.

«Je veux être un modèle pour les gens de la rue. Je veux leur montrer qu’ils peuvent se tirer de là et être comme moi. Je veux les encourager à croire que tout est possible. Il faut y croire, ne jamais baisser les bras.»

Shaaban pense aussi à ses coéquipiers. Hors de question qu’un seul d’entre eux ne retombe dans la galère. Désormais, ils sont des modèles pour leurs compatriotes. Et Shaaban le répète: «Nous sommes une famille et nous nous soutenons.»

Johnny n’a pas trop de craintes à leur sujet. Shaaban, Eddie, Luka, Julius et tous les autres ont suivi son conseil: «Être déterminé». Et puis, lui et son association seront encore là pour veiller sur eux:

«La vie n’est pas un lit de roses. Ils doivent travailler dur et d’abord compter sur eux-mêmes plutôt que d’attendre de l’aide venue d’ailleurs. Nous pouvons faire tant de belles choses pour nos frères et sœurs d’Afrique.»

La dernière rencontre de la journée, face à la Lituanie, se profile. Shaaban rameute ses coéquipiers pour un nouveau raffut. Et les yeux de Johnny pétillent tandis qu'un petit sourire se dessine encore sous sa moustache. Sous les chants de ses sans-abris courageux, il lâche avec un brin d'émotion:

«Je suis vraiment très fier d'eux.»

Kenya-song2 by SlateAfrique


Nicolas Bamba

Nicolas Bamba

Nicolas Bamba est un journaliste français, attaché au thème du sport notamment. Il a collaboré avec L'Equipe et Sports.fr

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