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Le président algérien Abdelaziz Bouteflika, le 14 juillet 2003. REUTERS/Zohra Bensemra
Le président algérien Abdelaziz Bouteflika, le 14 juillet 2003. REUTERS/Zohra Bensemra

Algérie et CNT: je t'aime moi non plus

Le régime de Bouteflika a beau n'avoir jamais été l'allié de Kadhafi, aujourd'hui il ne reconnaît pas pour autant le Conseil national de transition des rebelles libyens. Explications.

Cette fois, c’est officiel. Après plusieurs jours marqués par des rumeurs en tous genres (Kadhafi à Alger ou à Tamanrasset), le gouvernement algérien a annoncé lundi 29 août 2011 via un communiqué diffusé par l’Agence Algérie Presse Service, que «l’épouse de Mouammar El Gueddafi, Safia, sa fille Aicha, ses fils Hannibal et Mohamed, accompagnés de leurs enfants sont entrés en Algérie à 08h45 par la frontière algéro-libyenne».

Une information qui, toujours selon Alger, a été portée à la connaissance du secrétaire général des Nations unies, du président du Conseil de sécurité et du numéro deux du Conseil national de Transition (CNT) libyen, Mahmoud Djibril.

A l’inverse, les autorités algériennes ont continué de démentir la présence sur leur sol de Mouammar Kadhafi et de ses deux fils Seif al Islam et Saadi. Dans le même temps, des informations non confirmées en provenance de Libye situaient les trois hommes au sud-est de Tripoli dans la localité de Bani Walid (d’autres informations, toujours non confirmées, annoncent la mort de Khamis, le fils de Kadhafi qui commandait une unité de troupes d’élites).

A n’en pas douter, la présence d’une partie de la famille de Kadhafi en Algérie ne va pas améliorer les relations entre Alger et le CNT. Ce dernier a d’ailleurs fait état de son «incompréhension» et exigé que l’Algérie lui renvoie les fugitifs. Dimanche 28 août, le porte-parole militaire du CNT, Ahmed Omar Bani, avait déjà déclaré que le gouvernement algérien devra «répondre» de son attitude à l'égard des révolutionnaires libyens.

Pour mémoire, les relations n’ont jamais été cordiales entre le gouvernement algérien et le CNT. Dès les premiers jours de l’insurrection, ce dernier a accusé les autorités algériennes de fournir des armes et des troupes à Kadhafi ainsi que de permettre le passage de mercenaires enrôlés par Kadhafi pour mater la rébellion. De son côté, le gouvernement algérien a toujours rejeté ces accusations et clamé s’en tenir à une «ligne de stricte neutralité» en estimant qu’il s’agissait d’une affaire interne à la Libye.

Pour autant, plusieurs personnalités politiques influentes, notamment le secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), l’un des partis de la coalition au pouvoir, n’ont pas mâchés leurs critiques à l’égard de la rébellion dès lors que cette dernière a bénéficié du soutien militaire de l’Otan. Et, à ce jour, le gouvernement algérien n'a toujours pas reconnu le CNT comme représentant légitime du peuple libyen et cela contrairement à la Tunisie, l'Égypte ou le Maroc —pour ne citer que les principaux voisins de la Libye.

Lundi soir, veille de l’Aïd el fitr, qui marque la fin du mois de ramadan, de nombreux Algériens relevaient que la présence dans leur pays d’une partie du clan Kadhafi risquait de le mettre au ban d’une opinion publique internationale largement acquise à la rébellion libyenne.

L’Algérie n’a jamais été l’amie de Kadhafi

Pourtant, et c’est là tout le paradoxe de la situation, Kadhafi n’a jamais été ni l’allié ni l’ami de l’Algérie, et ses rapports avec les différents présidents qui se sont succédé à Alger ont toujours été conflictuels. Pour bien saisir l’étrangeté de la situation actuelle, il est utile de rappeler les reproches et griefs des officiels algériens à l’encontre de celui qu’il faut s’habituer à appeler l’ex-Guide suprême de la révolution.

En voici quelques uns: «Kadhafi a toujours cherché à déstabiliser l’Algérie en manipulant les Touaregs»; «il s’est mêlé de la question du Sahara occidental et il sera difficile de trouver une solution sans qu’il soit associé aux discussions avec le Maroc»; «il pompe pour son seul bénéfice les eaux fossiles qui servent aujourd’hui à alimenter la grande rivière artificielle»; «il provoque la zizanie dans nombre de réunions régionales —surtout lorsqu’elles ont lieu en Algérie»; «il n’a jamais renoncé à revendiquer une partie du sud-est algérien»; «c’est un donneur de leçon qui ne cesse de vouloir prouver aux Algériens qu’il leur est supérieur»…

Plus important encore: nombre d’officiels algériens ont accusé le régime libyen d’avoir laissé passer les armes du Groupe islamique armé (GIA) au cours de la guerre civile algérienne (1992-2000) et d’avoir toujours été très lent à condamner les attentats qui ont continué d’ensanglanter le pays.

Attentisme contre attentats

Comment expliquer alors la position algérienne de ces derniers mois? Il y a plusieurs explications possibles et complémentaires. La première est liée à l’inquiétude croissante des autorités d’Alger vis-à-vis de l’activisme des troupes occidentales à ses frontières. La présence de l’Otan —dont l’Algérie est pourtant un partenaire— en Afrique du Nord, sans oublier le rôle de l’armée française en Mauritanie et dans le Sahel, alimentent la thèse d’un complot qui viserait à isoler le régime algérien et à saper son influence militaire mais aussi diplomatique dans la région.

Après avoir vécu recluse dans les années 1990, l’Algérie est de nouveau tentée par le repli comme en témoignent nombre de ses mesures protectionnistes prises sur le plan économique. De plus, la série récente d’attentats meurtriers revendiqués par al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) conforte les tenants d’une tentative de déstabilisation en cours contre l’Algérie. Du coup, la «stricte neutralité» d’Alger vis-à-vis du conflit libyen relèverait surtout d’une position attentiste plus destinée à parer les prochains coups qu’à réagir dans l’immédiat.

L’Algérie se méfie du CNT

La seconde explication de la position de l’Algérie à l’égard de la crise libyenne est liée au fait que les autorités de ce pays se méfient du CNT. Certes, le ministère algérien des Affaires étrangères a publié lundi 29 mars un communiqué dans lequel il annonçait qu'une rencontre avait eu lieu en marge de la Ligue arabe entre le chef de la diplomatie algérienne Mourad Medelci et Mahmoud Djibril, tout en rappelant que des canaux de communication existaient déjà entre les deux parties.

Mais il reste que l’on ne se presse pas à Alger pour reconnaître le Conseil comme seul représentant du peuple libyen. Pour nombre de décideurs algériens, le CNT est un «fourre-tout» où figurent des islamistes, ce qui permet de comprendre pourquoi l’Algérie attend des rebelles qu’ils se désolidarisent officiellement d’Aqmi et de tout autre mouvement djihadiste.

D’Alger, le CNT est aussi vu comme un repère d’anciens piliers du régime avec qui les relations étaient déjà difficiles alors qu’ils étaient encore loyaux à Kadhafi. La célérité avec laquelle certains de ces officiels ont tourné casaque aux mois de février et mars dernier, ainsi que la rapidité avec laquelle l’Alliance atlantique est intervenue dans la crise ont convaincu ces décideurs qu’il y avait anguille sous roche et que le CNT était peut-être le bras armé d’une déstabilisation aux desseins plus larges.

Fin de règne

La troisième explication possible relève davantage du climat politique interne. Officiellement engagée dans une phase de préparation de réformes politiques, l’Algérie vit en réalité dans une ambiance de fin de règne tant sont nombreuses les incertitudes quant à l’après-Bouteflika (élu jusqu’à 2014).

Rivalités de sérail, opacité quant aux prises de décision, incertitudes quant à la position de l’armée vis-à-vis des réformes politiques: tout cela encourage l’immobilisme et l’absence d’initiatives dans tous les domaines, à commencer par la diplomatie. Cela expliquerait pourquoi les autorités algériennes n’ont jamais semblé prendre la mesure de la crise libyenne et des ses conséquences. Il est fort possible que l’intervention de l’Otan ainsi que la chute de Tripoli aient pris de court le gouvernement algérien. Ce dernier fait d’ailleurs l’objet d’âpres critiques en Algérie et des voix se font entendre dans la presse pour demander des comptes à une diplomatie jugée bien timide.

Dissuader et ressouder

La quatrième explication concerne également la situation interne en Algérie. Dans une conjoncture marquée par l’effervescence révolutionnaire arabe, les dirigeants algériens ont vraisemblablement estimé qu’aider à la chute de Kadhafi serait un très mauvais service à rendre à leur propre système.

Durant plusieurs semaines, la guerre en Libye a donc servi de repoussoir instrumentalisé sur le plan intérieur par le régime algérien, afin de dissuader sa propre population d’investir la rue et d’exiger le changement. Du coup, la tension actuelle entre Alger et le CNT permet de ressouder les rangs et de faire appel au nationalisme ombrageux qui caractérise la grande majorité des Algériens.

Quand le CNT promet que l’Algérie devra «rendre des comptes», il s’aliène ainsi une grande partie de l’opinion publique algérienne, y compris celle qui soutenait la rébellion libyenne et qui a applaudi à la chute de Tripoli. Forts de l’appui que leur accorde l’Otan (qui ne sera pas toujours présent) et grisés par la prise de Tripoli, les révolutionnaires libyens semblent tentés par un bras de fer avec leur voisin algérien, comme le montre leur décision de débaptiser la place de la «révolution algérienne» à Tripoli.

C’est donc une aubaine pour le pays, qui a besoin d’une grande cause nationale afin d’éloigner le danger d’un «automne algérien», mais c’est peut-être aussi une erreur stratégique du CNT. En effet, s’attaquer au pouvoir algérien, c’est défier un système dont l’armée est aguerrie après plus de 20 ans de lutte contre la guérilla islamiste et dont les services secrets ont montré ce dont ils étaient capables en matière de déstabilisation…

Akram Belkaïd

 

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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