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Un Libyen agite un drapeau, le 29 août 2011 à Tripoli. REUTERS/Anis Mili
Un Libyen agite un drapeau, le 29 août 2011 à Tripoli. REUTERS/Anis Mili

La Libye peut-elle gagner la paix?

Maintenant que Kadhafi est parti, les Libyens vivent dans l'espoir. Mais qu'arrivera-t-il une fois l'euphorie passée?

Benghazi, Libye. Cette nuit, la capitale des rebelles est à la fête: le régime de Mouammar Kadhafi vient de s'effondrer, vaincu par plusieurs colonnes de miliciens venues des montagnes de l'Ouest et par des cellules dormantes d'insurgés au cœur de Tripoli. Mais qu’arrivera-t-il, une fois l'euphorie passée?

On a beaucoup écrit sur les difficultés auxquelles s'expose le Conseil national de transition (CNT) en essayant d'unir une Libye post-Kadhafi, et sur les conflits (potentiellement sanglants) qui risquent fort d'opposer les différentes factions du mouvement rebelle au lendemain de la victoire.

Ces craintes sont compréhensibles, mais la situation est moins explosive qu'on pourrait le croire. A Benghazi, en février et en mars 2011, le gouvernement rebelle a pu asseoir son autorité sans rencontrer de problèmes particuliers, et ce parce que la région toute entière avait le sentiment d’être négligée et persécutée par le régime.

Les citoyens de Benghazi (et d’autres régions de l’Est) ont rapidement reconnu le CNT comme gouvernement légitime et ce dernier a gagné leur respect en nommant des responsables compétents aux postes clés. La production d’électricité n’a pas été perturbée, les stations-service n’ont pas manqué d’essence et les magasins d’alimentation ont été approvisionnés. 

Mais il est facile de pécher par excès de confiance entre les murs de Benghazi, où règnent paix et tranquillité. Dans le reste du pays, la stabilité de l’ère post-Kadhafi demeure une préoccupation bien réelle.

Les «katibas» inquiètent

Premier motif d'inquiétude: les rebelles comptent plusieurs milices indépendantes, ou «katibas» (on en dénombre aujourd’hui plus de quarante). Elles sont principalement composées de volontaires non rémunérés, qui sont généralement originaires de la même ville ou de la même région. L’une des plus importantes d'entre elles, la Brigade des martyrs du 17 février, originaire de Benghazi, a pour noyau dur une entreprise d'informatique.

Dans la nuit du 21 août, des balles traçantes déchirent le ciel de Benghazi plusieurs heures durant. En observant ce feu nourri, force est de reconnaître que ces organisations privées disposent d’un arsenal impressionnant —et que leurs combattants adorent en faire usage. Les différentes factions sont liées par une solidarité guerrière, forgée lors de longues et difficiles batailles. Pour l’heure, elles disent n’être animées que par le désir d’en finir avec Kadhafi, mais l’histoire nous apprend que les rebelles se contentent rarement de renverser le tyran, et qu’elles développent souvent un appétit des plus voraces.

L’autonomie des katibas a été remise en question après l’assassinat du commandant rebelle Abdel Fattah Younès, survenu le 28 juillet: on suspecterait les membres d'une milice, qui auraient agi par vengeance personnelle. Dans l’est du pays (entre autres régions), la plupart des miliciens déclarent désormais vouloir retourner à la vie civile ou rejoindre les rangs d'une nouvelle armée libyenne. A l’Ouest, en revanche, le comportement du CNT (longtemps basé à Benghazi) semble avoir suscité le mécontentement des groupes rebelles, qui estiment n’avoir pas été suffisamment soutenus.

Par ailleurs, Kadhafi dispose encore de soutiens ou de groupes pouvant être considérés comme tels par les rebelles —et qui peuvent s’avérer tout aussi dangereux. Le CNT a fait de son mieux pour s'ouvrir au plus grand nombre de tribus possible et certaines factions kadhafistes (les Warfalla, par exemple) doivent leur salut à leur nombre: leur envergure leur permettra de diluer leur réputation de collaborateurs.

Quant aux Kadhafa (la tribu du colonel), il sera bien difficile de leur donner un rôle à la mesure de leurs attentes dans la Libye de demain. Ils contrôlent Syrte (cité particulièrement gênante, puisqu'elle coupe l'accès à l'autoroute est-ouest) et administrent une partie de Sebha, ville-oasis du sud du pays. Sebha est un endroit pour le moins dangereux: en juin dernier, la tribu des Ouled Slimane s'est soulevée contre les Kadhafa . Et lorsque deux factions ennemies sont si proches l'une de l'autre, la région n'est jamais à l'abri d'une explosion de violence.

Méfiance et lacunes politiques

Enfin, les Libyens n'ont aucune expérience en matière de politique de partis ou de conflit d'intérêts, et ce en raison de l'obsession de Kadhafi pour la démocratie directe (de façade). Le CNT donne souvent l'impression d'être un groupe de juristes sans véritable finesse politique. Il a récemment soulevé de nombreuses critiques en annonçant la rédaction d'une Constitution temporaire, qui aurait été élaborée sans consulter l'ensemble des parties concernées. Les représentants des rebelles ont justifié cette décision en évoquant le besoin d'être reconnus par les Nations unies pour débloquer les fonds gelés de Kadhafi, mais certains n'y voient qu'un coup politique signé Abdel Hafiz Ghoga, vice-président du CNT, qui avait annoncé la rédaction du document.

Autre danger potentiel: dès que l'euphorie révolutionnaire sera retombée, le peuple finira forcément par imaginer que les reliquats de l'ancien régime sont entrés dans la clandestinité et qu'ils préparent déjà leur retour, en complotant avec le CNT pour rester au pouvoir. Un attentat à la bombe ou un assassinat pourrait provoquer une vague de panique; les katibas s'empresseraient alors de demander à conserver leurs armes afin de «défendre la révolution». Les leaders du CNT sont certes impuissants face à une telle menace, mais ils doivent faire preuve d'autant d'ouverture et de transparence que possible.

«L'ingérence étrangère n'est pas un gros mot»

Ceci étant dit, la situation qui prévaut en Libye n'est pas sans avantages:

Les forces étrangères ont choisi d'attaquer l'armée de Kadhafi par les airs (les rebelles n'auraient jamais pu triompher sans ces raids aériens; ils en sont conscients) et elles n'ont pas envoyé de troupes sur le terrain. L'Occident est ainsi parvenu à renforcer sa position dans la région sans s'attirer les foudres de la population locale. En Libye, l'ingérence étrangère n'est pas un gros mot; un milicien rencontré à Ajdabiya m'a ainsi expliqué ce qu'il désirait faire au lendemain de la victoire: acheter un mouton et l'emmener à Paris, pour le sacrifier en l'honneur du président Nicolas Sarkozy.

L'idée de demander aux États-Unis de contribuer au processus de transition, comme l'ont proposé certains hommes politiques libyens, sera donc sans doute bien acceptée. De la même manière, lorsque Mustapha Abdel Jalil, président du CNT, demande aux Libyens de «prouver au monde [qu'ils sont] une nation islamique modérée, qui respecte les droits de l'homme et l'humanité» en ne s'adonnant à aucun acte de pillage ou de représailles, ce raisonnement est parfaitement compris par les combattants sur le terrain.

Un pays (plutôt) uni

De plus, la Libye ne compte aucun organe dirigeant (de type parti Baas). En Irak, toute personne désirant faire carrière devait rejoindre le parti, et l'ensemble de la classe moyenne avait des liens (plus ou moins étroits) avec le pouvoir. Après la chute de Saddam Hussein, les technocrates ont été flanqués à la porte par les partis religieux shiites et ont parfois été terrorisés par les milices radicales de cette même communauté.

En Libye, le CNT est parvenu à maintenir une bonne partie des emplois, et seules quelques organisations (comme les «comités révolutionnaires» de Kadhafi, dont le but premier était l'espionnage du voisinage) voient leur réputation aujourd'hui entachée par leur collaboration directe avec l'ancien régime.

Une dernière bonne nouvelle, et non des moindres: la majorité des forces en présence semblent partager la même vision de l'identité libyenne. La Libye compte nombre de tribus et d'ethnies, mais elle est presque exclusivement sunnite et traditionaliste. Certains observateurs s'inquiètent de voir des islamistes radicaux parmi les rebelles, mais ces craintes sont sans doute exagérées. Difficile de lancer un mouvement populiste islamiste sans ennemis tout désignés —que ce soit le capitalisme de connivence, les laïques malfaisants cherchant à imposer l'athéisme à travers un ensemble de «principes supra constitutionnels», les baasistes, les shiites, ou tout autre groupe s'adonnant à des rituels hérétiques ou scandaleux. Pour l'heure, la Libye n'en compte aucun. Et on n'y trouve aucun magasin de vins et spiritueux susceptible d'être vandalisé. Cela pourrait changer si un mouvement berbère venait à émerger ou si un membre de l'ex-CNT devenait l'associé tacite d'une nouvelle chaîne d'hôtels de luxe. 

En attendant, ce sont leurs espoirs (et non leurs peurs) que la majorité des Libyens projettent sur le régime post-Kadhafi.

Steve Negus

Traduit par Jean-Clément Nau 

 

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Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

Ses derniers articles: Plongée dans les rues de Bambari, symbole du chaos centrafricain  Les partisans de Kadhafi sonnent leur retour dans une Libye désabusée  Mauvaise nouvelle, la mort d'un dictateur est rarement suivie d'une transition démocratique 

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