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«L’avis religieux appartient aux seuls savants de la région»

  - Les Algériens font face à un flux de fatwas venant d'Orient, surtout des pays du Golfe. Comment expliquer cette inflation de fawtas qui semblent étrangères à l'islam que nous connaissons ici depuis plusieurs siècles ?   Il s'agit de fatwas qui émanent de l'école hanbalite et si on devait la comparer aux trois autres principales écoles, elle est la plus pauvre en termes de philosophie du droit. L'imam Ahmed était beaucoup plus porté sur le hadith que sur le droit canon lui-même. Elle reste toutefois une école confirmée, mais son problème c'est de rester laxiste et de faire dans une facilité déconcertante, dans la mesure où elle est beaucoup plus littéraliste et ne cherche pas dans l'esprit du texte. Je pense que c'est ce qui a dû plaire à une génération montante qui est née dans des conditions assez spéciales qui était pour nous celle de la décennie noire où l'instruction a été amoindrie au maximum. Je pense que ce sont là les principales causes qui ont fait que cette tendance a pu se propager. Les chaînes satellitaires ont bien sûr beaucoup aidé cette incursion, si je puis dire, de toutes ces idées qui nous viennent ici et essentiellement à partir des pays du Golfe.   - De tout temps le Maghreb a su ou pu se prémunir de toute influence religieuse venant du Machrek. Comment se fait-il qu'aujourd'hui le terreau d'implantation de ces idées qui nous sont étrangères devienne fertile ?   Au début des années 1990, j'ai exercé en tant qu'imam et à l'époque, on remarquait une certaine démission des autorités algériennes et beaucoup plus précisément celle du ministère des Affaires religieuses. N'oublions pas que l'école algérienne, qui est une école malékite, se fiait pendant un certain nombre d'années à des recueils, à des supports de référence composés d'un ensemble d'avis religieux bruts souffrant de l'absence de ce qu'on appelle en arabe «edalil», c'est-à-dire sans expliquer la démarche suivie pour arriver à donner l'avis en question. Et ce qui a subjugué notre jeunesse, c'est le fait que les gens des pays du Golfe leur disent «faites ceci parce que le Prophète a dit cela», donc de manière très simpliste leurs fatwas semblaient ou donnaient l'impression d'avoir plus de crédit que celles qui étaient en vigueur ici. Et c'est là une erreur monumentale parce que lorsqu'on fait une étude comparative entre l'école malékite et l'école hanbalite, on va se rendre compte qu'une personnalité comme Ibn Taymia, qui est une des icônes du hanbalisme, était dans la majorité de ses avis plus enclin à se référer à des avis malékites que hanbalites, et ce, parce qu'il les trouvaient beaucoup plus élaborés.   - Est-ce que l'absence d'ijtihad dans le sens de la relecture du Coran et de la charia depuis le IXe siècle explique cette tendance à chercher une autre manière de vivre l'islam ? Ces écoles malékite, hanbalite et autres ne sont-elles pas aujourd'hui disqualifiées ?   Non pas du tout, parce qu'en fait l'ijtihad n'a jamais cessé. On entend dire que les voies de l'ijtihad ont été rompues depuis le IXe siècle, mais ce n'est pas vrai. Ce sont d'ailleurs certains hanbalites qui le disent. Le droit canon a évolué et l'ijtihad ne s'est donc jamais arrêté. Il y a eu, certes, un petit arrêt pendant la période coloniale, mais avant cela l'ijtihad était de mise. Cela dit, l'ijtihad dans le sens de la relecture du Coran et de la tradition prophétique est toujours indispensable parce que comme le disent nos maîtres : «Chaque exégèse ne vaut que pour son époque.» D'ailleurs,  même quand on parle de fatwa, Ibn Taymia lui-même, pour citer un hanbalite, disait qu'un avis religieux est tributaire d'un certain nombre de paramètres qui sont l'espace, le temps, la spécificité du demandeur et la spécificité du problème. C'est-à-dire que si mille personnes viennent vous poser la même question, pour peu que vous ayez un savoir religieux avéré, vous êtes censé donner mille réponses différentes pour la même question. Pourquoi ? Parce que vous devez prendre en considération les préoccupations des personnes au cas par cas. Nous n'avons pas le droit de faire du copié collé. Il y a une citation qui fait référence et consensus à la fois et qui dit que seuls les gens habitant dans une région donnée sont habilités à publier des avis religieux pour cette même région. C'est-à-dire qu'une personne étrangère à la région n'a pas le droit de venir donner un avis religieux pour des populations d'une région dont elle ne connaît rien, ni l'histoire ni les us et coutumes.   - Peut-on dire qu'on est face à deux islams, un islam du Machrek et un islam du Maghreb ?   L'islam est le même, les divergences que vous pouvez trouver sont d'ordre politique ou elles servent des intérêts. Vous trouverez autant de facettes dans l'islam que dans le camp des démocrates, je peux vous citer à travers l'histoire 33 formes de démocratie, le problème n'est pas là. Il y a un islam simple, fluide, celui que nous avons toujours connu, et il y a ce qu'on ne peut considérer comme islam, c'est toute personne qui se dit musulmane «mais», des personnes qui conditionnent leur islamité par un «mais». Ils disent je suis musulman mais salafiste par exemple, ou musulman min ahl essuna oua el djamaâ. Du fait que les gens s'affublent d'appellations en dehors de l'islam, leur islamité devient sujette à caution. L'islam est le même pour peu que l'on y mette le c½ur et qu'on veuille vraiment plaire à Dieu, ça reste une religion toute simple. Il n'y a pas d'islam modéré ou d'islam pur et dur. Il y a un islam qui se veut souple là où il le faut et intransigeant quand il le faut.   - Ces courants étrangers à l'islam ternissent toutefois l'image de l'islam dans le monde, comme le courant salafiste...   Le mot salaf fait référence aux aïeuls, aux ancêtres, et rejoint dans le domaine politique la notion de radicalisme qui veut réintégrer une racine ou une origine. La notion de salafisme est née au IVe siècle de l'hégire, l'appellation en elle-même avait été rejetée par les plus grands savants de l'époque et essentiellement des savants hanbalites, parce qu'ils voyaient en cela une exclusion de tout autre musulman. Le courant est donc mort-né, puis il a repris naissance vers le VIIe siècle avec Ibn Taymia, parce que les conditions de l'époque se prêtaient à ce type de pensée. Mais il y a un aspect sur lequel je ne cesserai d'attirer l'attention, c'est que les salafistes ont utilisé la pensée d'Ibn Taymia à mauvais escient, ils en ont fait un fonds de commerce. Quand j'ai eu à m'opposer à des avis salafistes, c'est toujours vers Ibn Taymia que je me tourne, car il avait repris le concept salafiste avec ses mauvais côtés, ce qui explique qu'il n'a pas fait long feu. Le salafisme a repris bien plus tard, et ce n'est un secret pour personne, avec l'aide des services secrets britanniques. Lawrence d'Arabie et d'autres ont bien contribué au renouveau de ce courant sous une autre forme qui est le wahhabisme, en référence à Mohamed Abdelwahab, qu'on fait passer pour une icône des sciences religieuses, alors que son savoir est vraiment limité. Cette récupération du salafisme, les Britanniques aidant, a créé une forme de judaïté de l'islam, comme c'est le cas pour le chiisme. Quand vous étudiez ces mouvements, vous allez trouver des non-sens qui font de leurs adeptes carrément des non-musulmans. Moi je revendique un salafisme qui est le mien, dans le sens où je ne vois pas comment je pourrais être musulman si je devais me décaler de l'esprit du Prophète (QSSSL) et ses compagnons, mais le salafisme dont on nous parle aujourd'hui n'a rien à voir avec le sens même du mot salafisme.   - Vous dites que le droit à la fatwa appartient aux savants de la région, mais les jeunes continuent à se référer à des avis venant d'ailleurs. Rien qu'à voir les codes vestimentaires qui n'ont rien d'algérien, on se rend compte de la faillite de nos oulémas...   Par moments quand on veut afficher une appartenance et que l'on souffre de problèmes d'ordre psychologique on fait du n'importe quoi. A un moment donné, je me souviens quand on était jeunes, on disait à certains de nos maîtres dans les mosquées qu'on aimerait bien apprendre la religion mais avec des références, car si je dois dire aux gens faites ceci ou ne faites pas cela, il faut que je m'appuie sur un texte. Beaucoup nous répondaient : «Mais non apprenez juste comme ça» de manière, je dirai, aléatoire. Ce n'est que quand on a commencé à étudier chez de grands maîtres et dans un cadre stricte et académique que l'on a pris conscience de ce que faisait les premiers. C'est-à-dire qu'on divulguait le savoir religieux à deux niveaux, un niveau pour les spécialistes et un autre pour les néophytes. Généralement les imams de l'époque étaient des gens connus pour leur honorabilité parfaite et leur droiture, pour peu qu'on vienne leur poser une question, on était sûr que la réponse était bonne et fiable. Mais avec le temps et la dégradation des m½urs à tous les niveaux, il devenait impératif qu'il y ait une science référenciée si je puis m'exprimer ainsi, ce que ne faisaient pas les Algériens. Nous n'avons commencé à le faire qu'à partir de 1992, 93. Et c'est bien malheureux. Il faut savoir qu'au Maghreb, nous avons toujours eu de très grands savants, sauf que les Maghrébins sont spécialistes dans la formation des hommes et dans l'enseignement, mais ils n'écrivent pas beaucoup. Même quand ils parlent ils ne sont pas prolixes comme les Orientaux. Je peux dire et même le démontrer que même si vous avez des Orientaux qui produisent peut-être cent fois plus que ce qui se produit dans tout le Maghreb, on y trouve rien de nouveau ni d'extraordinaire, aucune évolution dans la pensée. Par contre en Algérie, en Tunisie et au Maroc, il y a très peu de production littéraire mais elle est de qualité.

El Watan

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