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Entretien avec Teddy Niang, ancien superviseur : «L’Assofal a longtemps dribblé le fisc»

Ibrahima Teddy Niang est un Sénégalais qui vit en Italie depuis des années, avant de faire la connaissance du président de l'association italienne Assofal. Ce dernier l'a fait revenir dans ce pays pour lui confier la supervision de l'association Assofal qui a pignon sur rue à l'avenue Cheikh Anta Diop de Dakar. Mais leurs relations se sont détériorées, le jour où l'Italien s'est rendu compte que Niang «aimait trop» la transparence au Sénégal où il a toujours réussi à dribbler le fisc. C'est ainsi que Niang a été «licencié», mais de retour au Sénégal, depuis le mois de mai, il dit ne ménager aucun effort pour que son ancien employeur soit démasqué. Dans cet entretien qu'il nous a accordé dans nos locaux, il dit tout, avec des preuves écrites à l'appui.

Dites-nous comment est-ce que vous avez connu l'association Assofal et comment êtes-vous
parvenu à en devenir l'un des principaux responsables ?

J'ai connu Assofal grâce à son président dont j'ai fait la connaissance en Italie en 2002. Il s'appelle Antonio De Stéfani et il m'a fait savoir à l'époque qu'il évolue dans l'humanitaire et qu'il voulait aider le Sénégal, dans le domaine de la santé. Il a démarré ses activités de dialyse en 2006 avec d'autres Sénégalais, jusqu'en 2009 où il m'a interpellé pour m'expliquer qu'il a eu des problèmes d'organisation et qu'il n'arrivait pas à décrocher une autorisation d'exercer au niveau du ministère de la Santé. Dans la même année, il m'a recontacté pour que je vienne travailler avec lui et l'aider à réorganiser le centre de traitement qu'il a mis sur pied. Une offre que j'ai acceptée, avant de devenir le superviseur du centre.

Après l'obtention de l'autorisation d'exercer, sous le magistère de Safia­tou Thiam, alors ministre de la Santé, nous avons pu réorganiser le service en nous acquittant des versements pour être en règle au niveau de l'Ipres et de la Caisse de sécurité sociale. Les factures des fournisseurs étaient payées à travers la banque, pour éviter que Antonio De Stéfani ne transporte certaines sommes d'argent, sans faire la déclaration à la douane de l'aéroport de Dakar, comme il le faisait auparavant.
C'est au mois de septembre 2011 que nous avons découvert les fraudes douanières qu'il faisait. En effet, étant en Italie pour des vacances où lui-même se trouvait également, il m'a remis des factures en me disant que la gestionnaire du centre ne les avait pas payées et qu'il souhaitait qu'elle le fasse. A mon retour, je me suis entretenu avec la gestionnaire qui m'a assuré avoir payé toutes les factures dont celles qu'il m'avait données et qu'il n'était pas question de les payer à nouveau. Après vérification, toutes les factures des fournisseurs étaient déjà réglées. A son retour d'Italie, il a ramené d'autres factures disant que c'étaient les originales. Mais il se trouve que ces factures étaient très élevées par rapport à celles qui sont déclarées à la douane sénégalaise. Par exemple, on déclare au Sénégal une facture de 8 355 euros, soit un peu moins de 6 millions de francs Cfa, alors que la valeur réelle de la facture est de 48 500 euros, soit 31,5 millions de francs Cfa. D'ailleurs, suite à une enquête de la Douane, il a été sanctionné d'une amende de 80 millions de francs Cfa. Ce qui prouve qu'on a eu raison sur lui et qu'effectivement, il faisait des fraudes.

D'aucuns disent que c'est justement à cause de cette histoire qu'il s'est séparé des responsables d'alors d'Assofal, dont vous-même ?

De toute façon, il n'a jamais digéré le fait qu'on a été au service des Impôts et Domaines du Sénégal, pour nous informer dans le sens de s'acquitter de la fiscalité de Assofal. On voulait régulariser la situation et tout faire dans les règles. On nous a demandé la provenance de l'argent de Assofal et si l'organisation était à but lucratif ou non ? Aussi, le contrôleur nous a-t-il demandé de lui soumettre le bilan de Assofal. Mais Antonio nous a fait savoir que ce bilan devait être d'abord visé en Italie avant de le faire revenir au Sénégal. Son idée était juste de tromper la vigilance de ses donateurs en Italie et pour éviter de payer des taxes là-bas. Il lui arrivait de jouer sur les bilans de Assofal aussi bien en Italie qu'au Sénégal, pour tromper la vigilance de tout le monde.

Mais à part ça, qu'est-ce que vous pouvez nous dire à propos de l'association Assofal et de ses connexions en Italie ?

Il faut dire : «Assofal / Association humanitaire». C'est ça la bonne appelation ! Il ne faut pas dire : «l'Asso­ciation Assofal» tout court, parce que ça peut prêter à équivoque. Et puis Assofal / Italie n'existe pas, comme il veut nous le faire croire au Sénégal. C'est lui (Antonio De Stéfani) et sa femme. Il dit que son siège est à Rome, alors que ce n'est pas vrai. C'est pour tromper l'Etat du Sénégal et c'est pour pouvoir faire entrer au Sénégal, du matériel et des produits taxés à moindre coût. Même l'ambassade d'Italie au Sénégal n'a aucune idée de Assofal / Italie. Le chargé de la Coopération de l'ambassadeur, qui m'a reçu le 8 juillet dernier, a demandé à l'Etat du Sénégal, notamment le ministère de la Santé, de faire son travail...

Mais avez-vous le sentiment que le ministère de la Santé a fait son travail ?

Manifestement non ! Parce que si cette association, qui a un statut d'association humanitaire, parvient à signer une convention avec un démem­brement de l'Etat du Sénégal, alors qu'elle est dans l'illégalité totale, cela pose problème. D'ailleurs, c'est pour cette principale raison que je suis revenu au pays, pour attirer l'attention des autorités sur ce que je peux appeler une bourde qu'elles ont commise...

Ce qu'il faut aussi savoir, c'est que derrière Assofal / Organisation humanitaire, il y a d'autres associations qui ont des récépissés mais dont on ne connaît pas les activités. C'est l'exemple de l'association Anas/organisation humanitaire, Assofal / Cnh centre de dialyse, association Assofal/organisation humanitaire, Cpdt centre de dialyse, Assofal/organisation morale, centre de santé Cpdt, Assofal/Sos et Icp. C'est un seul centre qui regroupe tous ces noms, avec des statuts différents, afin de déjouer la vigilance des contrôleurs des impôts. Il libellait ses factures avec des noms d'association différents en fonction de ses fournisseurs qui sont en Italie. Il lui arrivait de dire aujourd'hui que la destination de son matériel est pour Assofal ou pour l'hôpital Le Dantec et même pour la localité de Woro Sidy à Matam. Tout ça, pour montrer qu'il fait de l'humanitaire. Il faut rappeler qu'aucun produit n'a jamais atterri à Matam encore moins à l'hôpital Le Dantec. Et vous pouvez me croire, parce que j'étais le superviseur du centre.

Il nous est revenu qu'une fois, Antonio De Stéfani avait été arrêté à l'aéroport de Dakar avec de fortes sommes d'argent par devers lui et son épouse. Qu'en est-il exactement ?

Il faut rappeler que de 2006 à 2009, De Stéfani n'a jamais fait de transaction bancaire au nom de Assofal qui n'avait de compte dans aucune banque au Sénégal pour payer ses fournisseurs à l'étranger. Raison pour laquelle, il a été arrêté à l'aéroport de Dakar, un certain vendredi 27 mars 2009 aux alentours de 15 heures. Il partait avec 40 mille euros dans les poches, soit près de 26,3 millions de francs Cfa. Par la suite, près de 20 millions de francs lui ont été restitués par la douane, grâce à un de ses avocats qui a fait croire que l'argent devait servir à acheter des médicaments en Italie. Ce qui était archi faux, bien sûr. Cet avocat était parti négocier avec la douane et une bonne partie de l'argent lui a été restituée. Sur quelle base ? Personne ne sait. C'est le Trésor public du Sénégal qui a perdu dans cette affaire. Mais une chose est sûre, même ces médicaments, qui étaient le prétexte du convoi de l'argent, sont exonérés de taxe une fois au Sénégal, et sont chèrement vendus aux malades.

Mais en plus des médicaments et d'autres matériels médicaux, avez-vous une idée d'autres produits qu'il fait entrer dans ce pays, sans qu'ils ne fassent l'objet d'une taxation ?

Mais il y a les machines pour la dialyse. Je dois d'ailleurs préciser que ces machines, qu'il a transportées de l'Italie, sont de mauvaise qualité. Elles sont pratiquement toutes obsolètes. Les machines de traitement d'eau aussi ne sont pas bonnes.

Il a également fait venir d'Italie trois ambulances dont l'une a été offerte à un ancien dignitaire du régime de Wade, l'autre vendue à une personne de bonne volonté qui en a fait don à l'hôpital des enfants : Albert Royer de Fann. Mais l'autre, dont l'admission temporaire était finie, a servi pour Assofal et a même tué un Sénégalais dans un accident de la circulation. Pourtant, même cette ambulance était payante pour les malades, qui en avaient besoin. Même la douane a demandé à Antonio De Stéfani de régulariser cette ambulance, mais depuis qu'elle a tué une personne, le 23 avril 2012, nul n'a plus revu l'ambulance au Sénégal. Peut-être qu'elle est au Mali où il entend ouvrir un nouveau centre de dialyse avec comme nom : Association Asacola, qui sera sous la tutelle du ministère malien de la Santé. Sa politique est, dit-il, d'aider les pays pauvres mais en réalité c'est pour mieux les escroquer. Il a été au Cameroun pour ce même projet, mais les autorités camerounaises lui ont gentiment demandé de retourner dans son pays avec son projet.

Mais si Antonio De Stéfani a réussi à commettre tous ces forfaits, comme vous le dites, n'est-ce pas qu'il a été aidé dans ce sens ?

Mais c'est clair que s'il a réussi à dribbler le fisc sénégalais, grâce à des soutiens. Des gens l'aident jus­qu'à présent à se passer des taxes, sans aucune sanction. Une fois, il nous a balancé au visage : «Vous les Séné­galais, vous ne croyez qu'en l'argent. Je peux faire tout ce que je veux, sans que je ne sois inquiété dans ce pays.» Même un de ses avocats nous a assuré que Antonio ne risque rien dans ce pays, parce qu'il a de l'argent. Il nous a juré cela en attirant aussi notre attention sur le fait qu'on ne sait pas comment marche la justice au Sénégal. Alors que nous, nous faisons confiance en notre justice quel que soit ce que cet avocat nous dit. La preuve, on a gagné tous les procès contre son client, même si celui-ci refuse encore d'exécuter les décisions de justice.

Donc, vos rapports avec Anto­nio De Stéfani ont atterri devant les Tribunaux ?

Bien sûr ! Parce qu'il m'a licencié abusivement avec une autre responsable de la boîte, tout simplement parce qu'on lui a dit non, relativement à certaines de ses pratiques délictuelles. On l'a traîné devant la barre et on a gagné tous nos procès. Procès au cours desquels, il n'a répondu qu'une seule fois, pour tout le reste, il a préféré rester en Italie pour, dit-il, cause de maladie.

Vous qui l'avez connu en Italie, qu'est-ce que vous pouvez nous dire de l'homme et de ses activités humanitaires ?

Je ne lui connais aucune activité, même si je sais que curieusement il a quatre maisons dans des quartiers résidentiels en Italie. Deux maisons construites sur des montagnes à Roncola (province de Bergamo), deux autres à Nova Milanese. Des biens qu'il a réussi à avoir grâce à ses activités délictuelles au Sénégal. Il m'a menacé de mort en Italie et même chez moi au Sénégal, pour que je ne le dénonce pas. J'ai déposé une plainte auprès du procureur de la Répu­blique, le 22 mars 2012. J'ai également déposé une plainte dans une gendarmerie en Italie, le 27 février 2013 à 17 h 40 minutes exactement. Pourquoi la plainte en Italie ? Tout simplement parce qu'il m'a menacé de me faire la peau si jamais, je m'amusais à le dénoncer aux autorités italiennes, relativement à ses activités au Sénégal. Même le Consul du Sénégal à Milan a reçu les copies des plaintes pour menaces de mort, dont j'ai fait l'objet.

Donc, vous êtes revenu au Sénégal pour sauver votre peau ou pour le dénoncer ici, en tant qu'ancien superviseur de son association ?

(Rires). Je suis revenu au Sénégal en mai dernier, quand j'ai été mis au courant que Assofal / Organisation humanitaire a signé une Convention avec le ministère de la Santé dans le cadre de la réduction du prix de la dialyse au Sénégal. Comment est-ce qu'un Etat responsable peut-il signer avec une organisation humanitaire à but non lucratif, une convention, pour lui permettre de faire les séances de dialyse à 40 mille francs ? (Ndlr : cette somme est réduite à 20 mille depuis quelques jours). Alors que les malades ne doivent même pas payer un franc, parce que c'est bien écrit devant la porte : Association humanitaire Sos ! C'est une provocation de Antonio et de son épouse, qui nous prennent en réalité, pour des moins que rien ! Je suis revenu au Sénégal pour combattre cette façon de faire. Je m'en suis ouvert à toutes les autorités par correspondance avec décharge, y compris le chef de l'Etat, pour attirer leur attention sur les pratiques de cette association.

NB : Le Quotidien a depuis longtemps cherché à obtenir le contact de Antonio De Stéfani, qui est en Italie depuis des mois maintenant, en vain. Le responsable actuel de l'Association Assofal, le nommé Ndiaga Marone, a refusé de nous donner le numéro de téléphone de Stéfani, pour le joindre et le faire réagir. Il nous a demandé d'attendre son retour «imminent» au Sénégal.

Le Quotidien

Rewmi

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