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un «phénomène sectaire» et dangereux

L 'usage de la fatwa en Algérie, selon les pratiques et rites religieux propres aux pays du Machrek ou émanant de courants islamistes «souvent extrémistes» pouvant avoir des incidences négatives dans la pratique de l'islam au Maghreb, est considéré par l'anthropologue des religions, Zaïm Khenchelaoui, comme un «phénomène sectaire» à contrecarrer. Les conséquences de ce genre de fatwas sont, de l'avis de ce chercheur, «mortelles», car «elles ont tendance à prêcher la mort au lieu de prêcher la vie», estime-t-il dans un entretien à l'APS publié hier, en notant que «l'islam maghrébin en est blessé, meurtri et agressé, notamment en Algérie où le colonialisme français l'avait déjà déstructuré culturellement». Invité à s'exprimer sur l'utilisation de la fatwa à des fins politiques, M. Khenchelaoui présente ce phénomène comme un «moyen utilisé par des muftis autoproclamés pour déstabiliser les musulmans et semer le doute et le désespoir parmi eux», soulignant que «la communauté de l'islam baigne désormais dans un océan de larmes et de sang, à cause de ce genre de fatwas». «La piété pousse parfois des fidèles à prêter oreille à ces fatwas lesquelles sondent leurs intentions, exploitent leur vulnérabilité et les dirigent vers le chaos selon un mode de manipulation mentale connu de tous», a-t-il relevé, rappelant qu'il s'agit d'un «phénomène dangereux qui menace notre existence même et qu'il convient d'aborder avec alerte et fermeté». Selon M. Khenchelaoui, la situation de la fatwa chez les pays voisins de l'Algérie semble «moins critique», en raison de la présence de deux institutions référentielles en matière de religion, à savoir Al Qarawiyyîn au Maroc et Al Zaytûna en Tunisie qui, a-t-il souligné, «continuent à former tant bien que mal les imams et encadrer la fatwa». Précisant que «l'Algérie n'est pas un Etat dogmatique bien que musulman, selon l'article 2 de la Constitution», ce qui fait du rite malékite «juste un référent historique qu'il convient sans doute de préserver», l'orateur estime que «le rite en vogue chez de larges franges de notre jeunesse aujourd'hui semble être le rite hanbalite dû à la propagande qui vient du Golfe persique et lors du pèlerinage à La Mecque». Pour lui, le rite hanbalite est une branche «rigoriste» et «totalement étrangère» au parcours historique de l'islam en Algérie et dans tout le Maghreb, région qui, rappelle-t-il, a connu dans son histoire de nombreux systèmes de pensée qui se réclament tous de l'islam, tels que l'acharisme ou le mutazilisme, notant que le rite malékite cohabite «harmonieusement» avec le rite ibadite. Une charte nationale pour gérer les affaires religieuses Interrogé sur les raisons qui poussent des Algériens à affluer vers des fatwas de provenance étrangère, l'orateur estime qu'elles sont liées à la «confusion» qui caractérise la gestion des affaires religieuses en Algérie, marquée, notamment, par «la multiplication du nombre des mosquées comme moyen d'immuniser la nation contre les courants religieux sectaires». «Il est normal de voir des Algériens affluer vers des fatwas abracadabrantesques. La raison en est qu'en multipliant la construction des mosquées, on pense à tort pouvoir immuniser la nation contre les courants sectaires qui nous guettent de partout. Or, il en est autrement», a-t-il relevé en soulignant qu'«il aurait fallu investir dans l'individu qui s'avère être de plus en plus fragile et parfaitement perméable à des courants de pensée parfois dévastateurs». «A l'heure actuelle, deux organismes détiennent le monopole de la fatwa pour les sunnites arabophones, à savoir l'Union internationale des uléma musulmans sous tutelle du Qatar et la Ligue des ulémas musulmans sous tutelle de l'Arabie Saoudite. Al Azhar, lui, a perdu de sa superbe et peine à avoir une audience, y compris dans son propre pays, l'Egypte», a-t-il tenu à rappeler pour dire qu'en dehors de ces trois structures mondiales, «des centaines de muftis véreux pullulent çà et là et sévissent loin de tout contrôle et en toute impunité». Selon lui, ce sont précisément «ces muftis marginaux» qui intéressent les Algériens, accros à internet et aux chaînes satellitaires, «sans qu'ils soient intellectuellement en mesure de vérifier la crédibilité et le sérieux de ces fatwas parfois tout à fait extravagantes». Dans son analyse de la situation, M. Khenchelaoui pointe aussi du doigt certains imams algériens, qu'il considère comme des fonctionnaires rémunérés par le contribuable, soient, selon ses dires, «acquis à certaines de ces interprétations extrémistes de l'islam», tout comme certains enseignants de différentes matières qui «improvisent des sessions d'endoctrinement» pour les élèves. Dans le souci de faire face aux voix qui appellent à la subversion et sèment le doute et la discorde dans la société algérienne au lieu de prêcher la bonne parole, M. Khenchelaoui propose d'administrer les affaires religieuses de façon «sérieuse» et «radicale». A ce propos, il plaide pour l'élaboration et l'adoption d'une charte nationale en matière de religion afin de pouvoir gérer les affaires religieuses en Algérie et par conséquent, «appliquer la loi de la sanction d'abord par l'avertissement puis la radiation pure et simple de l'imam ou, le cas échéant, de l'enseignant n'ayant pas respecté cette charte».